Noémie : « je n’étais plus rien : un corps et puis c’est tout »

cropped-abologo.jpgJ’ai fait une dépression à 16 ans. Une tentative de suicide. J’ai été hospitalisée. J’ai vu tout un tas de psys, des comportementalistes, des psychologues, des psychiatres…

Au collège, au lycée, j’étais seule. On disait que j’étais prétentieuse. Je ne l’étais pas mais je courais après la perfection. Il fallait que je sois la plus jolie, la plus brillante. Je voulais être mannequin.

Un jour, je n’ai pas été sélectionnée à un concours de mannequinat. J’ai commencé à avoir un mauvais regard sur mon corps. Je suis devenue boulimique. Au lycée, j’avais choisi la filière littéraire et pour la première fois, j’ai eu de mauvaises notes en français. C’est ce qui a déclenché ma dépression. J’avais une copine, nous nous sommes fâchées. Bref, je me suis retrouvée seule. Les autres filles me regardaient de la tête aux pieds. On me traitait de bizarre, d’intello. Soit on me rejetait, soit on ne me voyait pas ; j’étais invisible. On faisait tout pour me montrer que ma présence était insupportable. J’avais les mêmes rapports à la maison avec ma sœur. J’étais en trop partout. Mon existence était pénible aux autres, donc à moi-même. Je me lavais les mains sans arrêt, je me sentais sale, je n’avais pas tenu mes ambitions.

Cette dépression, ça a été le big bang. Il fallait que j’échappe à la pression. Mes parents me poussaient beaucoup, je voulais faire Prépa ou Sciences Po. Je ne me trouvais jamais assez intelligente, ce que je faisais n’était jamais suffisant. Mon physique, et même mon intellect étaient désavoués. J’ai fini par raccrocher en français. J’ai fait une demi année de terminale. J’arrivais à 11h00 en cours, je repartais n’importe quand. J’avais envie de me flinguer. Et toujours le regard des autres, critique, moqueur. J’ai quand même eu mon bac avec mention bien.

J’ai atterri en clinique psychiatrique. Je me suis mise à sortir beaucoup. A boire trop. A rencontrer des hommes à qui je laissais mon corps. Je plaisais. Ça me faisait du bien mais en même temps je sentais que je plaisais pour mon cul. J’attendais tellement d’amour. J’étais tellement exigeante. Et je faisais comme si je n’attendais rien. Je me disais, si je peux au moins servir à ça, je sers à quelque chose.

J’ai eu une sexualité très précoce, mais seule. A six ans, j’avais des pulsions sexuelles mais je trouvais ça sale. J’avais une gêne. Dans la société, soit on est une mère, soit on est une pute. Si tu as une sexualité un peu forte, tu es une pute. Les garçons me passaient des images porno, je trouvais ça excitant, donc je me disais que je devais être une pute.

Pendant ma période « ambitions », je n’ai plus eu de sexualité. Puis le sexe est revenu. C’était fun. On porte un regard sur toi et un regard positif. La journée, au lycée, j’avais les regards négatifs, la nuit j’avais les positifs. Du moins qui avaient l’air… Je me sentais différente des autres et j’étais fière. On disait que j’étais passée de très coincée à très salope. On me critiquait tout le temps.

Au lycée, je me revois manger toute seule dans la cour, je revois ce grand soleil. On me critique et je ne peux pas réagir. Jusqu’à récemment, j’ai gardé cette peur de traverser une place, au soleil, en plein midi…

Je n’ai pas pu entrer en fac. Mes parents ont cessé de me donner de l’argent. La nuit, je me sentais vivre. Je buvais du whisky sec. Beaucoup. Je pouvais en vider une demi-bouteille en une soirée, chez moi, toute seule. J’étais aussi sous médicaments. Je me couchais à 5 h du matin, je me réveillais dans l’après-midi.

Pour gagner des sous, j’ai eu envie de travailler dans un cabaret. J’avais envie des gens de la nuit, j’avais envie de danser. Je pensais que ces hommes pouvaient me sauver. Je voulais les faire boire, j’étais habituée à la consommation sexuelle, aux rencontres faciles. Ça ne me faisait pas peur. Je pensais que ça ne pouvait pas m’atteindre.

Le plaisir ? C’était frustrant plutôt. Je me sentais sale. Je recherchais de l’affection. Je savais que ce n’était pas dans le rapport sexuel que je trouvais la satisfaction. Ce que j’aimais, c’était l’avant. La séduction. Pas le rapport lui-même. Mais après, le regard de l’homme changeait. J’ai fait ça entre 18 ans à peine et 19 ans et demi. J’étais une enfant.

Les clients étaient des coqs. Ils pouvaient nous traiter de tout. Ces hommes, ce sont des dominants. Ils viennent taper leur petit délire. Le plus vieux avait 85 ans ! J’en voyais beaucoup autour de la cinquantaine. Pas spécialement des jeunes.

« Si on était moins judéo chrétiens, si la politique était moins répressive, peut-être qu’il y aurait moins de délires dégueulasses la nuit. Ils se défoulent et on entretient tout ça. »

Dans les loges des cabarets, ils prennent une bouteille, ils soulèvent la jupe, parfois ils viennent à plusieurs ou alors on est deux filles. C’est vraiment dégueulasse.

En plus, on rentre dans un jeu. La compétition entre filles, on en retire une fierté ! On se croit dominante. Il y a aussi le fantasme d’être la maîtresse de tous les hommes, pas d’un seul. Pour rester libre. N’appartenir à personne. C’est une image de liberté, mais ce n’est qu’une image…

L’argent justifie des choses dégueulasses. On a 100 euros dans la main mais dans le corps, les dégâts ne sont pas chiffrables. On repousse toujours les limites, c’est un piège.

J’avais des relations avec des hommes qui me faisaient des cadeaux. Je me sentais dépossédée, dépendante. Je perdais ma confiance en moi. On se dit : qui je suis finalement ? Ces mecs finissent par vous dégoûter. Sans son cul, on ne serait rien. On se dit que finalement, on ne sait rien faire d’autre.

Je voyais un psychiatre à cette époque. Je lui ai raconté ma première passe. Il n’a rien dit. Un jour, j’ai eu une séance avec lui juste avant. Il m’a vue dans sa salle de bains me préparer pour aller faire la pute. Il m’a mise dehors mais il n’a rien dit. Bref, il a validé.

J’étais en état second. L’alcool, les médicaments. Pour la cocaïne quand même, il m’a dit de faire attention. J’aurais aimé qu’on me mette en garde. Les gens qui m’entouraient assistaient à ça et ils ne disaient rien.

« Un jour, je me suis arrêtée de moi-même. Mon corps a commencé à se couvrir de plaques d’eczéma tellement je ne supportais plus qu’on me touche. »

Mes parents savaient. Ma mère était en larmes mais ils étaient impuissants. Les médecins n’ont rien dit. On me donnait des médicaments, on me mettait de temps à autre en clinique psychiatrique où j’ai rencontré des gens qui ne m’ont pas aidée.
Je manquais de relations, de parole. Mon cousin a bien essayé (j’habitais chez lui) mais il était lui-même en difficulté.

Je ressentais une fatigue immense. Surtout psychologique. Je n’arrivais plus à dire non, j’étais incapable de ressentir quoi que ce soit. J’attrapais des infections, j’avais cet eczéma, mon corps disait stop. Je me sentais sale. Certains hommes me traitaient de conne. Je n’étais plus rien. Un corps et puis c’est tout.

Le cabaret, c’était ma famille. Ma maison ne l’était pas. J’étais une bonne travailleuse. Une fellation sans préservatif, on m’appelait ! J’étais à disposition. A un moment, j’ai été infidèle. Je suis allée travailler dans un autre cabaret. J’ai voulu revenir dans le mien, la patronne m’a dit non. Là, j’ai eu peur. Je ne savais plus où aller. J’ai pensé aller au trottoir mais je ne me sentais pas en sécurité. J’ai décidé d’aller en Angleterre. La veille de mon départ, un copain m’a appelée. Je l’ai revu. Il m’a arrêtée dans mon élan destructeur. On a eu une aventure. Lui m’a dit d’arrêter. Ce jour là, il a été salvateur.

Mon ancienne patronne m’a rappelée. Tout ça était loin d’être rompu. Cette vie avait contaminé ma vie intime. L’hôtesse avait tout envahi. J’étais toujours dans la séduction, avec mon corps à disposition. Je suis repartie dans les bars de nuit. Des bordels.
J’étais barmaid, pas hôtesse. J’étais la sale blanche. Je ne faisais pas de passes mais des attouchements, des fellations. Je suis tombée amoureuse et je suis également tombée dans le coke. Grave. En grosse quantité.

Là je suis tombée sur l’ancien mari de mon ancienne patronne, il était client. J’ai également rencontré un autre homme. Ils m’ont secouée. L’un m’a dit : tu es une fille romantique (celle que j’avais tuée), l’autre m’a demandé comment je pouvais me foutre en l’air comme ça. Il m’a dit tu es une gamine de 18 ans et tu te laisses aller comme une vieille de 50 !La claque. Ce n’était pas une insulte comme j’entendais d’habitude, c’était de l’intérêt pour moi. Je suis rentrée. J’ai voulu reprendre mes études en droit. Mais je n’ai pas tenu.

J’ai eu une relation d’un an avec un homme. J’ai commencé à être amère. Et à revendiquer le respect, de ma sexualité, de mon corps. Le respect des femmes.
Je reprenais conscience. Ce n’était pas juste que des hommes se permettent ça avec moi. La colère est montée. La haine, même. J’en voulais aux mecs. Je mettais une jupe, on me disait t’es bonne je ne pouvais plus supporter ça. Je buvais beaucoup. 10 à 15 coupes par soir, plus les apéros, etc… J’avais pris dix kilos. Je prenais des produits mais j’avais arrêté les médicaments. Une petite flamme se réveillait.

Maintenant, c’est le feu qui m’habite.

Enfin des hommes faisaient attention à moi. Beaucoup s’en sortent en rencontrant un homme qui porte sur elles un regard d’amour. J’ai à nouveau voulu reprendre des études. J’ai revu une psychologue (je n’en voyais plus depuis que l’autre n’avait rien dit). J’ai eu des rechutes. Dans ces cas là, j’avais envie de retourner au cabaret. Suite à des déceptions, le monde me dégoûte, j’ai envie de retourner là-dedans, je sais à quoi m’attendre. J’ai tellement de dégoût, autant aller jusqu’au fond.
Ce lieu me permettait de me détacher des gens. D’être inaccessible, intouchable. Paradoxalement. Un soir, je me suis maquillée dur, j’ai bu, fumé. J’ai pris ma voiture… et c’est tout. Je suis rentrée. Ça a été la fin.

Je suis allée au Mouvement du Nid. J’ai commencé une thérapie. C’est là que j’ai réussi à me sentir en pleine conscience, en pleine possession de mon corps, de ma volonté, de mon psychisme. Avant, Je n’ai manqué de rien au niveau familial mais j’étais dépendante des autres. On pouvait me manipuler. J’avais été une petite fille docile, la vérité venait toujours de l’autre. Mon regard sur moi dépendait du regard de l’autre. Un vrai caméléon.
Il fallait tout remettre à plat.

Quand j’en suis sortie, j’ai offert un nounours à une copine. Je l’ai ouvert au couteau pour lui dire de prendre soin de son enfant intérieur. J’ai joint une lettre où je lui parlais du saccage à l’intérieur d’elle-même.

Il faut faire de la prévention. Prendre en charge les jeunes avant qu’elles tombent là-dedans. Proposer autre chose que des médicaments et des médecins indifférents. A l’école, au collège, au lycée, il faut mobiliser le personnel éducatif pour éviter l’exclusion. On se sent isolé et dans les bars et les cabarets on est accueilli à bras ouverts. Les patronnes savent faire ça. Elles savent à qui elles ont affaire : à des filles fragiles, exploitables. Il ne faudrait pas qu’il existe d’établissements pareils…

Il faudrait aussi, comme en Suède, former les travailleurs sociaux sur la réalité de la prostitution. Enseigner le mouvement féministe. Enseigner le rapport à l’autre, le respect, les rapports hommes/femmes. Les femmes ont été si longtemps soumises, le poids est toujours là. On n’a que des références masculines. Quand on est une petite fille, à qui s’identifier ? Les grands penseurs, les grands chercheurs sont des hommes.

Il faut aussi arrêter la complaisance autour de la prostitution. Faire des campagnes comme en Suède où est pénalisé le non respect des autres. Un jour, à un copain qui me parlait des filles d’Amsterdam, je me suis énervée, j’ai dit : ces filles, alors ce ne sont que des trous ? il a répondu : eh bien, c’est au moins ça ! Beaucoup de filles ne voient pas ça. Ces inégalités entre les hommes et les femmes… Je me suis fait traiter de féministe… une insulte bien sûr. Contre le racisme, on réagit. Contre le sexisme, rien.

Tout le réseau relationnel est affecté. Ce milieu colore tout, contamine tout. On ne se construit pas d’identité. On n’a pas de compétence propre.

Y retourner en cas de coup dur ? Je pense que non. Maintenant, je vis chaque parcelle de mon corps. J’existe. Je suis à ma place. Je ne suis plus dépendante des autres. Ce serait un immense échec. Ce serait… une mort.

Publié dans Prostitution et Société, Numéro 160 / janvier – mars 2008.

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« Sortir des sables mouvants » (anonyme)

Manifestation après l'événement

Témoignage reçu par courriel. Nous le livrons tel qu’il nous a été transmis, avec la promesse faite à son auteure d’un anonymat absolu. Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages ici et l’agenda du Tour de France de l’abolition ici

Avant-propos : le poison du silence

La honte : cet étrange silence des blessés de l’âme comme l’appelle le psychiatre Boris Cyrulnik ; ce sentiment poison qui pèse sur l’agressée et non sur l’agresseur… C’est la honte qui a poussé notre interlocutrice, confrontée à ce que l’on appelle la « prostitution étudiante », à refuser toute entrevue, avouant se sentir incapable de soutenir notre regard, pourtant bienveillant. Mais elle a écrit ; exprimant dans la solitude son besoin de parole.

Ainsi, la honte la tient pour le moment ligotée, comme tant d’autres. La honte d’avoir été naïve, d’être tombée dans le piège quand la vérité exigerait plutôt de dire qu’elle a été manipulée, traquée, harcelée ; la honte qui isole, qui enferme, faisant de la victime le bourreau de soi-même.

Nombreuses sont les personnes qui ont connu des situations de prostitution et qui ne parlent pas, ne dénoncent pas ; seules avec le sentiment d’être coupables, coupables notamment d’avoir espéré gagner l’argent qui leur permettrait d’échapper à la précarité ; coupables de ne pas avoir appelé à l’aide ; humiliées d’avoir cédé aux diktats d’un manipulateur… Parole impossible ? Pas pour toujours, nous en sommes sûrs. Ce témoignage lui-même est le signe que la parole fait son chemin.


Je viens d’une famille de la classe moyenne, ni riche ni pauvre, qui m’a donné une certaine éducation, avec des valeurs. Mes parents ont une maison avec un jardin et un chat, ils sont propriétaires, nous habitons en province. Je pense avec conviction aujourd’hui que ce qui s’est passé n’a pas eu lieu à cause d’un problème d’argent. Il s’agissait plus d’une crise d’ado un peu plus forte que d’autres. Une crise d’ado à 21 ans, un âge où on se retrouve devant un tas de questions auxquelles on veut répondre seul pour se prouver une hypothétique maturité.

Pendant mes études, je vivais dans une résidence réservée aux jeunes filles à Paris et, avant de toucher au milieu de la prostitution, je connaissais quatre jeunes filles d’à peu près mon âge qui s’y mettaient de temps en temps, plus ou moins régulièrement, pour arrondir leurs fins de mois, ou régler des frais urgents. L’une d’entre elles était belle, toujours bien habillée, très classe, pas un soupçon de vulgarité, une vraie femme, toujours habillée de luxe, un luxe qu’elle se permettait grâce à ses deux clients qu’elle voyait chaque semaine. Une autre était une amie assez proche, ma voisine de chambre, à la base agent touristique, complètement dépressive, incapable de chercher du travail, molle, détruite, qui enchaînait les histoires de couples complètement foireuses, elle ne prenait jamais soin d’elle, sauf les trois heures avant ses rendez-vous secrets et lucratifs. Elle postait une annonce sur un site internet pour proposer ses services et quinze minutes plus tard, une rafale d’appels envahissait son téléphone : d’un seul coup, elle se transformait : elle avait son petit carnet, où elle notait chaque numéro qui l’appelait, avec le nom du potentiel client, un commentaire sur sa voix et le feeling ressenti, ou sur les éventuelles insultes téléphoniques.

Ayant retenu le nom du site web en la regardant y poster son annonce, j’ai donc posté la mienne. J’ai tout d’abord créé une nouvelle adresse mail, sous un nouveau pseudonyme. En à peine deux minute, j’ai reçu un nombre d’appels incalculable ; terrorisée, j’ai coupé mon téléphone et ai regardé ma nouvelle boite mail se remplir minute après minute. Les mails étaient variés, certains hommes prenaient la peine de se présenter, parfois même avec une photo, d’autres de décrire leur vision d’un rendez-vous, d’autres encore m’envoyaient des mots relativement vulgaires pour exprimer leur vision précise de ce qu’ils fantasmaient déjà de moi. Je tapais leur adresse e-mail sur facebook pour trouver leur profil et dénicher quelques informations sur eux, je découvrais quelques fois que certains d’entre eux avaient mon âge, ou que d’autres m’avaient envoyé la mauvaise photo. J’éliminais les potentiels menteurs, les incorrects et ceux qui m’envoyaient dix mails pour réclamer une réponse. J’ai finalement pris mon premier rendez-vous.

Personne n’était au courant. J’ai fait croire à mes amies que j’ai croisé ce soir là que j’allais travailler comme hôtesse dans un salon de lingerie, (je n’avais donc aucune crédibilité) pour expliquer mon accoutrement un peu plus sexy que d’habitude.

M’habiller pour ce rendez vous était pour moi un nouveau rôle à jouer.

Je me transformais. Moi qui avais comme style d’habillement un côté babacool, toujours décoiffée, pantalons large et grosse écharpe, voilà que je me lissais les cheveux, habillée de noir, minijuppée, maquillée, chose qui ne m’arrivait jamais. J’avais mal aux pieds car je découvrais le concept du talon… Je me métamorphosais radicalement.

Ce premier client est venu me chercher en voiture à ma résidence. J’étais effrayée à l’idée de tomber sur un cinglé, mais il est resté correct. J’ai gagné trois cent euros, avec lesquels j’ai payé une amende et remboursé un chèque impayé. Je l’ai revu deux fois et j’en ai vu deux autres.

A la suite de cela, j’ai repris une vie normale et ai laissé tomber ce « job ». Après une rupture amoureuse assez oppressante, je me suis inscrite sur un site de rencontres rigolo que des amies m’avaient conseillé. Parmis les mecs avec qui je tchatais, il y en avait un qui s’appelait (soit-disant) Pierre, avec qui je discutais particulièrement. Il me confiait des choses, m’amusait, me racontait qu’il s’occupait de l’entreprise de son père, m’en avait même montré le site web, puis a fini par m’avouer son fantasme : payer une fille pour coucher. Il me proposait 90 000 euros.

Ca ressemblerait à un gros mensonge pour n’importe qui, surtout pour moi qui pense être habituée à réfléchir sur les choses. Mais nous discutions déjà depuis deux ou trois mois et il m’avait déjà suffisamment manipulée pour que je tombe dans le panneau. Il avait découvert mes faiblesses : mon ouverture d’esprit, mes rêves coûteux (faire une école de cinéma, aider mes amies endettées, résoudre mes problèmes de chèques impayés, offrir un voyage aux Maldives à ma meilleure amie), mon complexe de provinciale modeste vivant dans un monde de riches parisiennes aisées n’ayant aucune question budgétaire a se poser avant d’aller au resto ou de s’offrir une robe à 200 euros, n’ayant pas besoin d’avoir un job pour réussir à payer ses études et son loyer, mon besoin de faire des conneries pour me prouver à moi-même que je suis détachée de mes parents… Et tant d’autres caractéristiques qui font qu’il a réussi à me connaître par cœur en peu de temps et à savoir exactement comment me parler et amener sa proposition.

J’y ai réfléchi et ai accepté. Cette fois, j’en ai parlé à mes amies les plus proches et ouvertes. Cet argent pouvait me permettre de payer une école de cinéma (dans les 10 000 euros) afin de reprendre mes études que j’étais en train de rater complètement, de voyager pour la première fois, de payer les 4000 euros de dette de mon amie qui la rendait si malheureuse, d’avoir un appartement plus grand que 9m². Cet argent me faisait rêver. Il disait vouloir me tester avant de me voir.

Il m’a fait faire des photos en petite tenue, à plusieurs reprises, puis, peu à peu, lentement, en me sortant toujours les arguments suffisamment manipulateurs pour m’empêcher de refuser, les photos sont devenues carrément pornographiques. Il m’a envoyé une webcam. Il avait donc mon adresse. Peu à peu, il devenait de plus en plus mauvais avec moi, de plus en plus menaçant.

Pour prendre du plaisir pendant l’acte, disait-il, il avait besoin de se montrer insultant, dominateur et mauvais. Il me donnait rendez vous à 3h du matin, devant ma webcam, pour m’obliger à faire des choses que je n’aurais jamais pris plaisir à faire en temps normal, des choses qui m’ont même parfois abimée, c’était à la fois une torture physique et psychologique, car si je ne les faisais pas, il me menaçait d’envoyer toutes mes photos et vidéos à mes parents, puisqu’il avait mon adresse. Je recevais une dizaine de textos par jour où il me disait qu’il avait envie de moi, toujours accompagné d’un sale pute ou autre insulte. J’étais épuisée, chaque jour, d’être insultée, d’avoir peur que cela se sache. De ne jamais savoir de quelle humeur il allait être. Car il était parfois normal et aimable avant de redevenir mauvais.

Il m’appelait toute la journée pour savoir où j’étais, avec qui, pour vérifier que je n’étais pas avec un autre homme, il était verbalement violent, me faisait pleurer.

Je n’osais pas prévenir la police car j’avais peur qu’on me condamne pour prostitution, et j’avais surtout terriblement honte d’être tombée dans le piège, d’avoir eu envie de cet argent.

Au bout de deux mois, il a prétexté qu’il était tombé amoureux de moi pour m’avouer qu’il n’était pas milliardaire et qu’il n’avait pas d’argent. Il m’autorisa à arrêter de me soumettre à ses caprices de violeur. J’ai bien sûr accepté sans hésiter. Mes derniers mots à son égards lui disaient qu’une autre fille aurait pu faire en sorte de le tuer ou le détruire, ou pire, de se tuer elle-même pour oublier la honte d’avoir succombé à sa manipulation et d’avoir perdu tout ce temps à s’humilier. Ce ne sera jamais le cas pour moi car j’ai dès lors envisagé ma vie sous un angle différent : celui de reconstruire mon estime de soi.

Quand cette histoire fut terminée, mon seul ressenti était le soulagement. Ce n’est que quelques mois après que j’ai perçu que ma fierté était réduite en morceaux, j’ai honte de ne pas m’être convaincue de réussir à surmonter mes problèmes en me passant de cet argent. J’ai honte de ne pas avoir eu cette force, j’ai honte d’avoir été si faible pendant cette période de ma vie. J’avais quelques problèmes d’argent, certes, mais j’étais normalement suffisamment maligne pour contourner ces problèmes sans les troquer contre ma dignité. J’avais trop peur de demander à ma famille de m’aider, alors qu’ils l’auraient fait. J’avais trop peur qu’ils me qualifient d’irresponsable en leur avouant mes chèques impayés et mes retards de loyer.

Aujourd’hui je recommence une nouvelle vie chez mes parents, accrochée à mes racines. Même si les mauvaises herbes des mauvais souvenirs poussent parfois à côté, je m’exerce à les arracher.

Tu t’accroches à tes racines pour sortir des sables mouvants

Publié dans Prostitution et Société numéro 172.

Caroline : « Ils utilisent les techniques des gourous : c’est comme une secte »

cropped-abologo.jpgVoici le 5e témoignage de notre série « 30 jours, 30 témoignages », que vous pouvez retrouver ici. Et toujours l’agenda du Tour de France de l’abolition ici

J’ai un boulot, je travaille depuis dix ans dans le milieu du social, je suis donc quelqu’un d’informé. Cette histoire n’aurait donc jamais du m’arriver. Heureusement, j’ai toujours eu le soutien de l’écriture ; écrire m’a aidée à tenir.

Il y a deux ans, je me suis retrouvée dans une situation financière catastrophique. Je n’avais pas de très bons rapports avec ma famille. Par une amie, j’ai fait la connaissance d’un prétendu entrepreneur. J’avais dit que je m’intéressais aux jeux sexuels soft. Il m’a donné rendez-vous et est venu chez moi. Ce n’était pas du tout mon type. Il était plein d’assurance et ne me plaisait pas.

Pendant trois mois, il m’a suggéré des choses, me disant qu’il avait fait ça avec son ex, entre amis. En fait, il m’a présenté le BDSM. Je l’ai pris en rigolant. Quand il est arrivé un jour avec un collier, je lui ai dit que je ne me soumettrais pas, que je ne lui appartiendrais jamais. Et puis il m’a initiée. Ses potes étaient riches, moi j’avais un petit boulot. Il restait là pendant les séances. Je gérais tout, je décidais tout. Il me faisait découvrir de nouvelles techniques, il me faisait franchir des limites. Un jour, il est arrivé avec une cravache, mais c’était en douceur, pour une séance avec un ami.

Et puis il y a eu l’histoire de la voiture volée. Il m’a appelée un soir pour me dire qu’il était recherché par la gendarmerie. Je l’ai ramené chez moi sans poser de question. Chez moi, c’est un coin isolé. On dirait un film de Tarantino… Le lendemain, il a fait venir deux ouvriers de son entreprise et nous a demandé de l’aider à détruire une voiture volée.

Je suis prête à tout pour soutenir mes amis. Je fonce, je suis loyale avec eux. Par amour, un jour j’ai aidé un homme à s’échapper d’un hôpital psychiatrique. Le lendemain de l’incident de la bagnole, j’ai appris que l’un des types avait tout balancé à la police. Il avait dit que j’étais avec eux et qu’en plus je dealais. Moi qui avais de gros soucis financiers, cette histoire me tombait sur la gueule. Pas moyen de me payer d’avocat, pas droit à l’aide juridictionnelle.

La cavale

C’est là qu’a commencé la cavale. Presqu’un mois avec cet « entrepreneur », qui m’a vite expliqué qu’en fait il faisait partie d’un réseau de prostitution. Une cavale comme au cinéma : je vis avec mon portable éteint, il y a des barrages sur les routes, qu’on réussit à passer les uns après les autres (je fais semblant d’être plongée dans une carte routière). Lui veut qu’on aille en Espagne. Il reçoit des mandats ; plus tard j’apprendrai qu’il utilise ma carte bancaire.

Les cinq premiers jours, je pleure sans arrêt. J’ai le sentiment de ne plus avoir d’identité. Plus de boulot, plus de portable, plus de casier vierge. J’ai peur pour l’avenir. Je fais des cauchemars. Puis je me dis que ça ne sert à rien de s’apitoyer sur soi-même ; il faut trouver une solution.

Il parle d’un réseau qui est à nos trousses. Soit je rapporte de l’argent, soit je vais finir dans une cave. Je ne sais pas si ce qu’il dit est vrai. Je lui propose qu’on se rende. Je n’ai pas peur de la police, pas de la prison mais j’ai peur des gens qui y sont ; de leur violence. J’ai des amis en prison, je suis au courant des tortures. Je connais aussi les avocats qu’on achète et tout le reste.

Je n’ai pas peur de lui non plus. Mais il m’explique les menaces du réseau : rester six mois enfermée, avec de l’eau. Je savais que ça pouvait être vrai.

J’ai essayé de passer des mails, essayé de m’enfuir plusieurs fois ; je l’ai frappé. Il m’a fait le coup de la crise cardiaque ; c’était bidon. Il prenait des médicaments tous les jours pour me faire croire qu’il avait des problèmes de cœur ; en fait il avait une fausse identité, une fausse entreprise, tout était faux. Il avait tout calculé, tout préparé de A à Z. Une fois, je lui ai donné des coups de talon aiguille dans le ventre. J’avais un chien avec moi, il lui achetait des steaks. Même mon chien était de son côté.

On s’est retrouvés sans argent. C’est là que je suis devenue prostituée sur les aires d’autoroute, il avait ses méthodes pour arrêter les voitures et rabattre le client. Dans les sex-shops aussi ; il connaissait les propriétaires.

Il fallait que je ramène 200 € par jour. En gros, tant que j’étais avec lui, j’étais protégée. Je ne savais pas de quoi le réseau était capable. J’ai trouvé des menaces contre moi sur le Net. J’ai compris qu’il connaissait tout le monde – surtout des petits bourgeois, assez âgés – et qu’avec son argent, il pouvait tout acheter. J’étais pieds et poings liés. Sans savoir exactement à quoi, à qui je m’affrontais.

J’ai refusé de ramener les 200€ par jour. Ma seule arme, c’était mon cerveau. Il me restait une quinzaine de chèques. Un chèque, c’était un client en moins.

Les pires pages du marquis de Sade

Un jour, il m’a amenée dans une maison. C’était un hébergement, mais avec échange. Le type pratiquait le BDSM, j’étais censée rester quatre jours.

Il m’a passé une corde autour du cou et il a fait des tours. J’ai mis mon doigt pour ne pas être étranglée. Il m’a brûlée avec de la cire.

Il a dit qu’on allait se rendre chez un couple de dominateurs, dont une dominatrice. Pour moi, pas question d’avoir des rapports avec des femmes, et surtout dominatrices. J’appelle l’autre en lui disant que je vais me casser. On repart. Il me dit qu’une voiture nous suit, il me raconte que je vais être louée à un type pour une semaine. Il me propose aussi de tourner un film pour eux, de jouer un rôle de soumise, ce que j’ai toujours refusé d’être.

Là, c’est l’horreur. Les séances de dressage. Les bouquets d’orties sur le corps ; les pinces à outillage sur les seins, le bâillon, les tortures. Le type se défoulait. Le seul moyen que j’avais trouvé, c’était de trembler tellement qu’il arrêtait. J’ai été attachée à un radiateur dans le noir ; j’ai gratté toute la peinture en me disant que ça ferait une preuve pour après. Je réfléchissais sans arrêt.

Le deuxième jour, j’ai dit que j’allais me tuer. Curieusement, « l’entrepreneur » m’a sortie de la maison. C’est inexplicable, Je pense qu’il devait m’aimer. J’ai pu m’enfuir. J’ai foncé à la gendarmerie. Il a appelé, quel culot, pour dire que mes amis étaient de la mafia. Il a été arrêté. Moi, si indépendante, autonome, qui ai travaillé très jeune, qui ai quitté ma famille, qui ai toujours été libre, j’aurais préféré me suicider plutôt que leur appartenir. Si j’avais eu un couteau, j’aurais tué celui qui me torturait. C’était un malade, un taré. Il organisait des gang bangs [3] payants chez lui.

Aujourd’hui, il est en prison ; j’ai plus de mépris que de haine. Je l’ai revu lors d’une confrontation devant le juge ; d’un parfait égoïsme ; pas une once de remords. Rien. Il m’a traitée de menteuse. Il se dit dominateur, et il n’est rien du tout. Il a été arrêté pour proxénétisme, violences aggravées et tortures. L’autre, « l’entrepreneur », pour proxénétisme et escroquerie. Il m‘avait expliqué qu’une prostituée qui avait refusé de se soumettre avait pris 14 coups de couteau. Je sais maintenant que c’était vrai. Je sais aussi que son ex-femme, il l’a détruite. Il l’a échangée contre de l’argent qu’un copain lui devait et l’a mise dans le SM [4]. Elle s’en est sortie et a même réussi à venir témoigner au procès. Il y a eu d’autres victimes mais elles ont refusé de porter plainte.

Le milieu BDSM, c’est un cercle très restreint. Des bourgeois, entre amis, pas des réseaux officiels. Du bouche à oreille. Ca rapporte trois fois plus que le proxénétisme normal. On peut louer une femme pour 600 ou 700 €. Une femme pour tout, absolument tout. Il y a toujours échange d’argent ou service rendu. Ca se passe dans des lieux isolés, des châteaux, des pièces aménagées appelées « donjons ».

Beaucoup d’hommes en profitent pour avoir une femme qui soit une serpillière. Une partie des femmes y vont de leur propre chef. D’autres sont malléables, influençables. On leur fait signer des contrats, ils ont une valeur juridique. Ils prennent des précautions pour qu’après elles ne puissent pas porter plainte. Moi je n’ai jamais signé de tels documents.

Tout ça peut aller jusqu’à la mort psychologique ; ne plus avoir ses propres pensées. C’est comme une secte ; ils utilisent les techniques des gourous. On vous répète tout le temps le même truc, c’est pour ça que je parle de lobotomisation. Il y a la fatigue physique aussi. On est privée de sommeil, on n’a plus à manger, plus à boire. Tout est possible, comme dans le film Hostel [5]. C’est la soumission ou la mort. Moi, je voulais bien être soumise par jeu. Mais pas tout le temps. Pas 24h sur 24. Et puis ce truc, c’est l’escalade.

La prostitution, c’était mon fantasme

J’ai eu de la chance. Mon père a tout fait pour me retrouver. (Ma mère disait toujours : « on te retrouvera morte dans un fossé », je comprends mieux pourquoi maintenant). Mes collègues ont posé un congé pour moi, ils se sont mobilisés pour que ce ne soit pas un abandon de poste. J’ai eu des amis formidables ; et puis d’autres se sont servis de ça pour que je sois redevable. Ils estiment qu’ils m’ont sauvé la vie et ils s’en servent. En fait, tout ça me pendait au nez depuis longtemps.

Depuis mes 17 ans, j’ai toujours fréquenté le milieu de la rue. J’ai connu le milieu des prostituées, des toxicomanes, les milieux alternatifs.

A 17/18 ans, j’avais mon meilleur ami, homo, qui travaillait dans un bar. On avait une copine prostituée. Elle disait en parlant de ses clients « il m’a dit qu’il m’aimait ». Elle était toxico, elle se piquait.

Je la plaignais. Mais ma réalité n’était pas fameuse non plus à l’époque. Aucun rapport avec mes parents. Aucun avec ma sœur, depuis que mon beau-frère avait essayé de se taper les deux sœurs. Il y a eu des attouchements, des trucs et puis il est allé dire que j‘étais névrosée et toxico. Toute la famille a dit : tu la fermes, il a des gamins. Quand tout le monde vous dit de vous taire, vous finissez par vous demander si c’est vraiment arrivé. Un jour où un de ses amis m’a sauté dessus, j’ai eu un flash back. L’autre truc m’est revenu. Cette fois là, je n’ai rien dit non plus.

Donc, pas de famille, pas d’amis proches sauf cet ami homo ; le milieu techno, des gens dans la galère, avec plein d’histoires d’incestes et de violences ; il y en beaucoup autour de moi. Moi, quand je leur en parle librement, ça les aide à parler. On est tous des galériens.

Un jour, un type s’est arrêté à ma hauteur et m’a demandé : c’est combien ? Ca m’attirait depuis longtemps. Des types me faisaient des propositions, je passais dans les quartiers de prostitution, devant les bars. Il y a longtemps, je me souviens que j’avais vu des filles toutes jeunes sous un abribus. Je m’étais arrêtée pour les regarder, pas par curiosité malsaine. L’une d’entre elles riait, ça m’attirait. Comme on prendrait sa dose d’héro.

Servir d’objet. C’était ça ma dose. Une sorte de dépendance dans un but de destruction. Je n’aime pas la défonce dans les soirées techno, perdre le contrôle. Dans les teufs, on parle toujours de traite des blanches. J’ai toujours été prudente. Jamais trop défoncée. Il y a des règles à suivre. Il faut faire attention. Moi, ma défonce, c’est sur le plan sexuel. Je le sais depuis longtemps. Je pensais pouvoir m’arrêter ; ne pas partager l’argent. Mais on ne peut pas faire ça seule. Je passe devant des bars à hôtesses, je sais que c’est encore plus dangereux.

Quand on se sous-estime, même si je ne me trouve pas moche, un prix c’est la preuve qu’on n’est pas si mal que ça. J’aimais bien m’habiller sexy, moi qui porte toujours des pantalons informes. Savoir que des hommes sont prêts à payer pour vous, c’est une force ; une forme de pouvoir. Parmi les clients, il y en avait de sympas avec qui je discutais. Ils me disaient que leur femme ne faisait pas ci ou ça. Je les comprenais. Les femmes sont très fermées au niveau sexualité. Il y a des tabous, un manque de communication.

Ce don de soi, on se sent valorisée… Et en même temps, on se sert de vous, il y a une non reconnaissance ; c’est une forme d’autodestruction. Comme l’alcool, la drogue.

Pour moi, la prostitution, c’était un fantasme. J’avais envie de franchir le cap. Quand ça devient une réalité, on s’aperçoit qu’on ne choisit pas les hommes ; ce ne sont pas tous des types jeunes ou attirants. On le fait sans envie, parfois même avec dégoût. Moi, j’avais dit, jamais des vieux. Je tenais tête, je criais, je n’ai jamais lâché prise. Mon mauvais caractère m’a sauvée.

Le problème, parfois, c’est l’envie d’y retourner. Le syndrome de Stockholm. Ce type a créé chez moi une habitude. Une lobotomisation. Sur les aires d’autoroute, au début, quand je voyais un camion… Mais aujourd’hui, une chose est certaine : je n’y retournerai jamais. J’ai frôlé la mort de trop près. J’ai vraiment cru que j’allais mourir dans cette maison.

Aujourd’hui, j’ai peur d’être suivie, j’ai l’œil sur les plaques d’immatriculation. A mon retour, j’avais 3000 € de découvert ; je me suis retrouvée à la rue ; il a fallu que je retourne chez mes parents pour six mois. Plus de lieu à moi, mes affaires éparpillées, une perte totale de repères. C’était terrible à vivre.

Avec ça, les avocats, les gendarmes, tout le monde me dit de me taire. Moi je dis ce que je veux, quand je veux. Je préfère que les gens apprennent l’histoire de ma bouche plutôt que de celle des autres.

Depuis cette histoire, j’ai compris le danger que peut représenter le BDSM. Je me suis mise en couple et j’ai découvert ma violence. Il ne faut pas que j’entraîne quelqu’un dans ces pratiques. Il ne faut pas faire n’importe quoi. Aujourd’hui, je ne me sens plus infaillible, je veux laisser du temps au temps. Sur la centaine d’hommes que j’ai pu rencontrer dans ma vie, il y en avait dix d’honnêtes ; beaucoup sont manipulateurs pour arriver à leurs fins. Les femmes ? J’ai la haine. Celle qui m’a présenté ce type, une autre qui a essayé de me casser auprès des flics. Des amies ; les gens qu’on aime, ça fait plus de mal.

Maintenant, je voudrais que le regard des autres cesse de faire peser sur moi ce fardeau. Nul ne peut juger de la vie d’autrui. Et je sais une chose : quelqu’un qui vous aime ne vous rabaissera jamais.

10 et 12 ans fermes

Les deux hommes dont parle Caroline ont été condamnés le 12 octobre 2011 par la Cour d’Assises du Gard : Francis Albert, 54 ans, à 12 ans de réclusion criminelle pour viols, tortures, actes de barbarie et proxénétisme ; John Bel, 40 ans, à dix ans pour proxénétisme.

[1] Bondage, Discipline, Domination, Soumission, Sado-masochisme.

[2] Prénom d’emprunt.

[3] Relations sexuelles de plusieurs hommes avec une seule femme.

[4] Sado-masochisme.

[5] Film d’épouvante de Eli Roth (2006)

Paolo : « De l’argent, j’en avais pourtant. »

Voici le 4e témoignage de notre campagne, #30jourspourlabolition. Vous pouvez tous les retrouver ici https://abolition13avril.wordpress.com/30-jours-30-temoignages/Aujourd’hui, le témoignage de Paolo

Je ne retournerai dans la prostitution que dans le pire des cas. Le piège quand on bascule là-dedans, c’est de s’y enfermer ; d’être dépendant de l’argent qui tombe tout de suite.

Longtemps, je ne me suis pas assumé en tant qu’homosexuel. Je sortais avec des filles, je me racontais qu’un jour je me marierais ; il y en a qui le font, ils se marient et ils sont malheureux.
J’ai commencé à rencontrer des garçons par réseau téléphonique pour des « plans cul » : des numéros en 0 800 qui permettent des rencontres homosexuelles en direct. J’utilisais beaucoup ces réseaux depuis des cabines. Ca me coûtait très cher. De 18 à 20 ans, j’appelais, j’écoutais les messages et je raccrochais. Les garçons ne cherchaient pas à rencontrer quelqu’un pour une relation ; c’était seulement sexuel.

Un jour, il y en a un qui m’a proposé de l’argent. Il employait le mot « louer » : je loue des gars. Au début j’ai refusé. Le type était âgé et l’effet de surprise a fait que j’ai décliné. Et puis un jour j’ai accepté ; la personne devait me convenir. De l’argent, j’en avais pourtant. En plus, j’habitais chez mes parents. Tout s’est passé très vite. Je n’en ai que de vagues souvenirs. J’avais 21 ans et j’étais étudiant. À l’époque, il y a six ans, ça représentait 250 à 300 francs. On donnait un faux prénom, moi j’en choisissais un qui ne correspondait à personne de connu. Quand je partais à un rendez-vous, qu’il y ait argent ou pas, je mettais toujours le numéro de téléphone du gars dans une enveloppe dans la boîte aux lettres de mes parents. Par prudence. Je n’ai jamais rencontré deux fois la même personne. Sauf un que j’ai vu plusieurs fois.

J’ai arrêté. Aujourd’hui, je suis avec quelqu’un. Alexandre a 22 ans et je suis très heureux. Il n’y a que ses amis à savoir qu’il est homosexuel. C’est dur, je ne peux pas le prendre dans mes bras alors que j’en ai envie. Moi, je ne me suis assumé qu’à 24 ans. Mes parents l’ont su, j’en avais 25.

La différence entre les rencontres payantes et non payantes, c’est qu’avec l’argent, j’y allais à reculons. Je mettais des barrières. J’acceptais de me faire payer par un homme de 60 ans beaucoup moins attirant que quelqu’un de mon âge. Il y avait aussi des choses que je ne faisais pas, embrasser par exemple. Je me positionnais comme une femme : j’attendais que le type jouisse et qu’il s’en aille. Beaucoup de ces hommes étaient âgés. Ils sacrifiaient quelque chose pour se payer un jeune. Il y avait des négociations. Beaucoup étaient prêts à payer plus. Je voyais ces hommes dans des appartements. Avant de monter dans les voitures, j’apprenais par cœur les plaques d’immatriculation.

Je suis parti de chez mes parents avant mes 22 ans. J’étais étudiant et j’avais un boulot à mi-temps. J’avais peur de ne pas y arriver financièrement. Je ne faisais pas la démarche d’aller vers les hommes qui payent mais en moyenne, disons qu’un homme sur vingt me proposait de l’argent. Mes critères étaient l’âge, la description physique, le lieu d’habitation. Pour moi, la voix est plus importante que l’image. Elle reflète davantage le caractère. En tout, une quinzaine d’hommes m’ont payé. Une douzaine par téléphone, puis trois par Internet.

Peu à peu, je suis passé à 70 euros. J’avais de moins en moins peur, je devenais plus dur à la négociation. Au début, je claquais tout en vêtements, après j’ai commencé à payer mon loyer avec cet argent. Il y a eu une période où on m’a proposé jusqu’à 200 euros. J’étais en train de rompre avec mon petit ami de l’époque. Je suis allé à Paris, capitale de la tentation… À Paris, je me suis dit, je m’en fous, ce n’est qu’un corps.

Ce que j’ai fait, est-ce que c’était de la prostitution ? Personne ne m’a contraint. J’étais étudiant, pas en marge. Je ne me sentais pas du tout prostitué. Le faire, c’était chiant. Mais quand j’ai eu des galères d’argent, j’ai fait des calculs, ça m’a retraversé l’esprit. Aujourd’hui, je suis amoureux, je m’assume, je sais qui je suis. Avant, je ne connaissais de l’homosexualité que le côté sexuel, rien d’autre. Maintenant que j’ai une vraie relation avec quelqu’un, les plans cul, ça me dégoûte, même sans argent.

J’ai fait installer Internet et je me suis mis à discuter pendant des nuits entières, sept ou huit heures non stop. Très vite, on m’a proposé du sexe. J’ai mis ma photo. Je plais aux homos. Au début je refusais. Et puis avec mon copain du moment, ça s’est mis à aller moins bien. On me proposait 100 ou 150 euros. J’ai dit oui à un gars. Le troisième m’a même payé 200 euros ; je l’ai rencontré plusieurs fois. C’était un médecin qui voyageait beaucoup. A 100 euros, j’ai refusé, à 150 j’ai refusé. A 200, j’ai commencé à réfléchir. Après, il m’a dit qu’il était prêt à monter à 500. Je gagnais 1000 euros à l’époque. Le problème, c’est qu’il voulait qu’on s’embrasse. C’est pour ça que j’ai refusé au début ; ça me dégoûtait.

(…)

Me faire payer ? Je n’aimerais pas le refaire mais j’en serais capable. Je suis un bon acteur entre guillemets. Je ne dis pas que je n’y repense pas ; ça fait partie de mon histoire. Mais aujourd’hui, je n’en ai pas envie ; ça me dégoûte plus qu’avant. Même si j’étais dans un moment fragile, il me semble que je ne le referais pas. J’irais d’abord voir une assistante sociale. Ce qui me freinerait, c’est mon corps. Avant, je m’en fichais. J’en suis à ma troisième relation sérieuse et je me rends compte que mon corps est associé à ce qui se passe dans ma tête. J’ai mûri. Avant, je prenais du plaisir avec les plans cul. Ce que je vis maintenant, c’est tellement plus !

(…)

J’ai un pincement au cœur quand je passe près des prostituées femmes. Quand je les vois, je me dis que moi j’avais le choix. Je n’étais pas dans l’obligation, je n’avais pas d’enfants à nourrir. Au fond, je me dis qu’on n’est qu’un corps. L’amour, c’est dans la tête. Je refusais la sodomie et je me lavais après. Je m’isolais en moi-même. C’est dur mais j’y arrivais. C’était mécanique. Il faut être le plus loin possible. C’était plus facile quand c’était l’autre qui faisait une fellation. Sinon, c’était moi qui étais obligé de m’approcher. Selon que l’on est actif ou passif, l’investissement est différent. J’ai appris à simuler, à exciter le type pour que ça finisse plus vite. Il faut se mettre à distance et en même temps être là et faire semblant d’apprécier. C’était un rôle. Après, je me lavais, mes fringues, je les mettais au sale, il fallait que j’efface tout.

La prostitution masculine est difficilement mesurable. Elle a surtout lieu par Internet. Elle est très cachée, comme l’homosexualité elle-même. Je ne retournerai dans la prostitution que dans le pire des cas. Le piège quand on bascule là-dedans, c’est de s’y enfermer ; d’être dépendant de l’argent qui tombe tout de suite. On est de plus en plus menés par la télé et par l’argent. Le pouvoir qu’on a sur les gens, c’est par l’argent.

Publié dans Prostitution et Société numéro 152.

Clara : « Moi qui n’avais rien fait de mal, j’étais dans une prison, et traitée comme une criminelle ! »

Voici le 3e de notre série de témoignages de personnes prostituées ou survivantes de la prostitution. Vous pouvez les retrouver tous au fur et à mesure ici et prendre connaissance des dates du Tour de France de l’abolition ici

Il me disait toujours : si j’ai quelqu’un à tuer, tu seras la première. Je me disais : ou je le tue et je vais en prison ou je me tue ; il n’y avait plus d’autre solution.
J’ai grandi dans une famille très bien même si mes parents étaient divorcés. Nous étions pauvres mais bien intégrés. Ma mère était maçon. Elle travaillait très dur pour que nous ne manquions de rien. Tout s’est très bien passé jusqu’à mes 19/20 ans. J’avais commencé des études de droit pour devenir avocate et je travaillais comme coiffeuse le matin et dans un fast-food le soir. Un soir, je rentrais du travail, il devait être autour de 23h. Il y avait trois hommes à bord, ils m’ont embarquée de force. A ce moment là, ma vie a basculé.
Je me suis retrouvée dans une maison où j’ai été battue, violée. Ils ont menacé de tuer ma famille. J’ai donc été obligée de devenir prostituée pour eux. Mon proxénète, je ne l’avais jamais vu avant le jour où j’ai été kidnappée. Pourtant, il savait tout de moi, tout sur ma famille. Je n’ai jamais su comment il avait eu toutes ces informations. 
Ils m’ont fait partir au Kosovo. J’étais dans une sorte de café, enfin d’hôtel ; il y avait trois prostituées, des fois quatre ou cinq. On était obligées de coucher avec les clients qui nous demandaient. On ne voyait jamais l’argent, c’était le patron qui l’empochait et qui le donnait au proxénète.
Pour moi, le choc a été terrible… Je n’avais jamais eu de relation avec un homme. Je voulais m’enfuir. J’ai eu un ami — il n’était pas client — qui m’a dit, “vas-y, il ne se passera rien”. Je suis partie en Grèce. Deux jours après, j’avais un coup de fil de ma famille. Le proxénète était chez moi. Je suis revenue. Je me suis fait massacrer. C’est comme ça, c’est la loi du plus fort. En fait, je n’avais pas peur de lui, j’avais peur pour ma famille. 
Un moment, j’avais cru que les menaces étaient bidon, et puis j’ai retrouvé mon frère couvert de bleus avec un flingue sur la tête. J’ai vu des choses terribles, j’ai compris que c’était sérieux. 
J’avais un sale caractère. Je me faisais battre, battre par mon proxénète. Il me battait comme un animal. Il m’a violée. Il avait d’autres filles et je voyais qu’avec elles ça marchait. Il était le chef et elles disaient oui, il n’avait pas besoin de les frapper. Moi je disais toujours non. Je le haïssais. Quand il me frappait, je le frappais. J’ai toujours réagi, j’ai toujours refusé. Une fois, j’étais tellement couverte de bleus que je n’ai pas pu sortir pendant un mois. Il me disait toujours : si j’ai quelqu’un à tuer, tu seras la première. Je me disais : ou je le tue et je vais en prison ou je me tue ; il n’y avait plus d’autre solution. Mais si je le tuais, ses copains allaient tuer ma famille ; c’est un groupe, une mafia. Je n’aurais rien gagné. Mais il y a des moments où on se dit, je le tue et c’est fini.
Et puis il y avait les clients. 
La prostitution, c’est la pire chose qui puisse exister. J’ai grandi en me faisant respecter. Pour les clients, la prostituée, c’est rien ; un objet. Avec moi, un client qui venait une fois, il ne venait pas deux. Les clients, je les voyais comme… comme des chiens. Je ne comprends pas le plaisir qu’ils prennent. On voit de tout, des obsédés, des maniaques. Je n’ai jamais montré que j’avais peur ; en fait, j’avais très peur mais je faisais comme si c’était moi qui décidais. Je connais des filles qui ont été violées, qui ont reçu des coups de couteau par des clients, comme ça, pour le plaisir. Il y a des malades, certaines ont subi de vraies tortures.
J’ai toujours tenu bon sur les préservatifs sinon je serais sûrement morte à cause des maladies. Mais les clients proposent plus d’argent pour une passe sans préservatif. Je me souviens d’un soir où un mec m’a proposé 5 000 euros ! Je lui ai dit : tu te casses. Mais d’autres, à qui on propose ça, acceptent. Et celui qui leur fait ça peut les tuer. 
Maintenant, chaque fois qu’un type me drague, ça me dégoûte. Il est peut-être très gentil, mais pour moi, impossible.
On est encore parti dans un autre pays, en Italie. Par la mer, avec de faux papiers. Je me suis retrouvée dans la rue. J’ai appelé mon contact en Grèce pour trouver un moyen d’éloigner ma famille, de la changer non seulement de ville mais aussi de pays. Il m’a dit que ça coûterait au minimum 3000 euros. À chaque fois que je travaillais, je cachais de l’argent. J’étais très surveillée, je ne pouvais en garder qu’un petit peu à la fois pour que ça ne se remarque pas. Après, j’ai envoyé l’argent.
Et je suis restée encore quelques jours, le temps d’en amasser un peu pour moi. J’ai pris contact avec une fille qui était aussi prostituée dans la rue, à qui je faisais confiance. Je lui ai dit que je voulais quitter l’Italie et partir le plus loin possible. Elle m’a proposé un camion pour l’Angleterre. Il fallait payer 3000 euros. J’ai économisé l’argent en douce. Le chauffeur m’a dit “si la police nous arrête, tu dis que tu es montée en cachette, je ne suis pas au courant.” 
On a fait un long voyage : Italie, Suisse, Allemagne, Belgique avant d’arriver à Calais. Il y avait des câbles électriques dans le camion, il faisait froid, ce n’était pas facile. À un moment je suis montée devant pour manger un peu, et le type s’est dit qu’avec une prostituée, il pouvait tout se permettre. Il m’a manqué de respect, je n’ai pas supporté. Après, il s’est excusé. 
En Belgique, j’ai acheté une tenue de sport parce que j’étais toujours habillée en prostituée. Même pour mes vêtements, le proxénète me frappait tous les soirs. Moi quand il faisait froid, j’allais en jean, mais c’était interdit. S’il voyait que je n’avais pas mis un décolleté et une mini-jupe, il me frappait. Des fois, je faisais exprès de mettre un jean, excusez moi du terme, pour le faire chier.
A la frontière française, il y a eu contrôle du camion pour passer en Angleterre. Ils ont vu que j’étais passagère clandestine. J’ai raconté que j’étais montée de moi-même, le chauffeur m’avait dit qu’il avait des enfants, je ne voulais pas qu’il passe devant la justice. Là, j’ai subi 48 heures de garde à vue, avec les menottes ! Moi qui n’avais rien fait de mal, j’étais dans une prison, et traitée comme une criminelle ! Pendant ces 48 heures, je suis tombée malade. Je pleurais, je ne pouvais plus manger. 
J’ai reçu un ordre d’expulsion. Le chauffeur a été gardé à vue puis relâché. Lui avait un passeport italien, moi je n’avais pas de papiers. On m’a amenée au centre de rétention de Calais.
J’avais le droit de demander l’asile politique en France mais je ne parlais pas un mot de français. J’ai fait toutes les démarches pour avoir des papiers. J’ai décidé de porter plainte contre le réseau, contre ce type qui a cassé ma vie. Mon dossier à l’Ofpra a fini par être accepté. D’un côté, j’étais soulagée d’être loin, d’avoir pu quitter tout ça. Mais de l’autre, je me retrouvais dans un pays où je ne pouvais même pas dire un mot. C’était très dur. 
Mes papiers, je les ai obtenus au bout de vingt-cinq jours passés dans le centre. Une autorisation provisoire de séjour de trois mois. Un flic est venu me voir. Je pensais que je pouvais lui faire confiance. Et il a commencé à me draguer. Même là je ne pouvais pas trouver la tranquillité. Même ce flic n’était jamais qu’un type qui voulait profiter de la situation. J’étais dégoûtée.
A la fin, il m’a dit “vous êtes libre ; partez.” J’ai demandé : “pour aller où ? je ne parle pas le français”… Je me suis retrouvée dans la rue. Heureusement il y avait une association, un monsieur m’a accueillie et m’a trouvé un hébergement dans une famille. C’est cette famille qui m’a parlé du Mouvement du Nid. Le Nid a entrepris des démarches : par exemple faire lever une mesure d’expulsion qui avait été prise contre moi en Italie. C’était indispensable pour mes droits ici en France. Je suis donc aujourd’hui sous “protection subsidiaire”, ce qui ne veut pas du tout dire que je suis protégée. Il n’y a aucune protection. Le chef du réseau contre lequel j’ai porté plainte est en prison ; il a tué une prostituée.
Maintenant, il y a deux ans que je suis ici. J’ai obtenu une nouvelle autorisation de séjour d’un an. J’ai eu de la chance finalement. Je pourrais être morte. Avec tout ce que j’ai vécu, je pourrais être dans la drogue ; je n’ai jamais fumé une cigarette, jamais bu un verre d’alcool. Je suis fière aussi de n’avoir jamais été amoureuse ; j’ai vu tellement de filles faire tout ça par amour pour leur proxénète. Moi je ne l’ai pas fait parce que j’étais bête, je l’ai fait parce que ma famille risquait la mort. 
Aujourd’hui, je ne sais pas où est ma famille, j’ai perdu tous les contacts. C’est eux qui m’ont donné la force de traverser tout çà. C’est grâce à l’éducation de ma mère que je ne suis pas tombée dans l’alcool ni la drogue. Aujourd’hui c’est la seule chose qui me fasse mal : ne pas savoir où elle est. Ca fait si longtemps…
C’est très douloureux pour moi de raconter mon histoire. Je le fais pour que ça serve à d’autres filles. Mais je préfèrerais ne jamais en parler. J’ai honte. Si un jour je rencontre un homme, je ne pourrai jamais supporter qu’il sache ce que j’ai vécu. J’ai une fierté terrible. Je ne pourrai pas le regarder en face. Ça fait trop mal.
Publié dans Prostitution et Société, Numéro 157 / avril – juin 2007.

Julie : « Une vie de sans-papiers dans mon propre pays ».

Julie était secrétaire. Une séparation, un surendettement, deux enfants à élever… Elle est devenue « escorte » sur Internet. Mieux que tous les discours, son histoire montre un processus d’enfermement dont il est bien difficile de s’extraire. Voici le second témoignage de notre campagne « un jour, un témoignage ». Par ailleurs, pour connaître les dates du Tour de France de l’abolition, cliquez ici

Il y a 4 ans que je fais ça. Personne n’est au courant. Si, mon frère. Un soir, j’ai craqué et je l’ai appelé. J’avais l’habitude qu’il vienne quand j’allais mal. Là, je m’étais mise à prendre de l’alcool, des cachets, beaucoup de cigarettes.

Depuis 4 ans, ma vie tient à un fil. J’ai une vie clandestine, presque de sans papiers dans mon propre pays. Je fais attention à ce que je dis. Une part de ma vie ne doit pas exister. J’en suis presque à avoir peur de ce qui pourrait m’échapper en dormant. C’est éprouvant. En plus, je me dis que j’ai créé un secret de famille et que je le fais peser sur les épaules de mes enfants.

J’ai gardé mon prénom. Je ne me voyais pas m’identifier à une Vanessa ou m’appeler par un nom qui finit en « a ». Je tiens à affirmer mon identité. En plus – j’habite une ville moyenne – je me dis que ceux qui auraient un doute ne viendront pas.

L’enfermement, je l’ai senti arriver très vite ; dès la première année. Je me suis mise à fuir les rapports sociaux. Dès qu’on me demande « et ton travail ? », je prends la fuite. Aux réunions de parents, je me sens en marge. Je ne me lie pas de peur d’être « découverte ». J’ai l’impression de porter un masque en permanence. Je ne suis jamais moi-même. J’entre même dans une forme de paranoïa : je regarde les gens et je me dis, ils savent. Ou bien : s’ils savaient ! Je vis un enfermement qui a envahi tous mes rapports humains. Je suis désocialisée. J’ai désappris à travailler avec d’autres. Et puis, maintenant que je fais ça, me présenter quelque part, c’est me présenter comme qui, comme quoi ?

On est nombreuses à faire ça. Ce n’est pas un choix. C’est la situation dans laquelle je m’enfonçais qui m’a poussée. Je n’avais rien d’autre à vendre que mon corps. J’ai mes filles une semaine sur deux. Je ne pouvais même pas leur donner 5 euros pour aller manger avec une copine.

Loyers impayés, huissiers, surendettement

J’étais secrétaire et je gagnais 1300 euros nets, et mes 150 euros d’allocs. J’ai quitté mon compagnon au bout de dix ans de vie commune. J’étais dépendante, je n’avais qu’un congé parental. Il a tout gardé, la maison notamment. Il devait se dire que je serais bien obligée de revenir. Je suis partie avec un surendettement. La descente a été rapide : les loyers impayés, les huissiers. Je leur ai demandé si ça ne les embêtait pas de mettre sur la paille une mère de famille pour récupérer 300 euros sur des meubles Ikea. Surendettement, ça veut dire plus de chéquier, plus de carte bleue ; obligée de tout payer en espèces. On est marquée, désocialisée.

A l’époque, j’étais amoureuse d’un homme (une histoire immonde, il avait omis de me dire qu’il vivait avec une femme). En voyant ma situation catastrophique, il m’a dit que j’avais des qualités sensuelles et sexuelles et qu’il y avait pour moi un moyen rapide de gagner de l’argent. Je me suis dit : l’enfoiré ! Mais l’idée a travaillé dans ma tête. Il a été le déclencheur.

C’était il y a près de quatre ans. Je suis allée voir sur un site bien connu. A l’époque, c’était gratuit. J’ai tapé une annonce pour des massages. Je me suis mise en arrêt de maladie, j’ai pris un petit meublé puisque j’avais des fiches de paye. J’étais un peu perdue. Puis j’ai été rayée des cadres pour abandon de poste. J’avais envoyé un arrêt de travail qui n’aurait pas été reçu. On m’a mise devant huissier et j’ai du payer 1500 €. Je n’ai eu aucune indemnité. Quand je me suis inscrite à l’ANPE, je n’avais donc droit à rien. Par contre, l’ANPE exigeait des choses de moi : il fallait que je suive des trucs pour faire de l’aide à domicile, c’était complètement hors de ma demande, j’ai arrêté. J’ai deux enfants. Et je vis de quoi ? L’ANPE s’en fout ! Ca ne pose de problème à personne.

Je me suis retrouvée au RMI. En tant que travailleuse pauvre, j’ai été suivie par une assistante sociale. Elle me reprochait de ne pas aller la voir plus souvent. Pour moi, c’était une question de fierté. Pourtant, elle avait compris que j’avais des idées suicidaires. A l’époque, je me suis fait des scarifications et des brûlures de cigarettes, comme quand j’étais ado. Cette démarche de se saigner, c’est comme de laisser échapper ce qui fait mal.

Le premier mois, j’ai gagné le triple de mon salaire habituel. J’ai fait jusqu’à 6000 euros en « voyant » cinq à six hommes par jour. Là, on se perd ; on n’est plus un être humain. J’ai réagi. Actuellement, je suis descendue à deux par jour. Avec mon appartement, mes enfants, le studio que je loue et mon téléphone portable, il y a déjà 2000 euros qui sortent. En 4 ans, j’ai mis péniblement 7000 € de côté. Le problème, c’est qu’on peut vite devenir accro à l’argent rapide. Au début, je me suis acheté un ordinateur portable. Mais j’ai senti le danger. J’ai la notion de l’argent et je veux la garder. Je ne me paye pas de sacs Channel, il faut que je reste cohérente. En tout cas, je peux payer de vraies vacances à mes enfants. Et je me déculpabilise en me disant : je n’ai rien demandé à personne.

D’autres n’auraient pas franchi la frontière…

D’autres femmes, dans la même situation, n’auraient sans doute pas franchi cette frontière. Jusqu’où mon propre vécu, avec un inceste, des viols, a t-il rendu le passage plus « facile » – facile n’étant pas le mot -, je me pose la question.

J’ai grandi dans une famille toxique. A 8 ans, j’ai vu mon père frapper ma mère jusqu’au sang. Il était d’une jalousie pathologique ; un père sanguin, violent. Et absent. A nous aussi, il cassait la figure ; aux aînés surtout. Après le divorce de mes parents, j’ai choisi d’habiter avec ma mère. Elle était anorexique, elle volait, elle buvait, elle ramenait des hommes à la maison. Moi, je fuyais dans les bistrots. Un jour, elle a appelé la Ddass et je suis partie. J’ai arrêté le lycée. J’avais 16 ans. Je sais ce que ma mère dirait si elle apprenait ce que je fais : « Ca ne m’étonne pas, tu ne pouvais finir que comme çà. »

Dans la tête de mes parents, j’étais un garçon ; ce qu’on appelle un garçon manqué. En fait, une petite fille massacrée. Matériellement, je n’ai manqué de rien. Mais j’ai eu un traitement à part. Comme si je portais le poids d’une faute. J’étais la seule qu’on envoyait en colo en décrétant que j’aimais ça. Je me considère comme celle qui n’avait pas de place, comme la stigmatisée, comme l’enfant buvard qui recueille tous les problèmes de la famille. Je n’étais pas une fille aimée.

Mon frère a eu des gestes incestueux sur moi. J’avais entre neuf et onze/douze ans. Je l’entendais monter l’échelle de meunier de ma mezzanine. Je faisais semblant de dormir ; j’étais incapable de dire non et je m’en voulais. Plus tard, j’ai été violée plusieurs fois. La première fois à 14 ans. Après, c’était terrible pour moi, la sexualité. Forcément, je fais un lien… L’agresseur était un bon père de famille qui avait déjà violé des femmes, mais jamais encore une mineure de moins de 15 ans. On m’a dit qu’on m’appellerait pour l’identifier. Plus de nouvelles. Ma mère a étouffé l’affaire. Je n’ai jamais osé lui demander pourquoi.

On est restés dans un non dit total. Comme si ce viol n’avait jamais existé. J’avais 30 ans quand j’en ai parlé à mon père. Il n’a rien fait. Maintenant, au plan juridique, c’est trop tard. Les faits sont prescrits. Il y a quelques années, j’ai accusé ma mère de ne pas m’avoir protégée. Je suis restée deux ans sans la voir. Au bout de deux ans, c’est moi qui me suis sentie la mauvaise fille. Elle, elle attendait mes excuses. Mes parents ne se remettent jamais en cause. C’est toujours moi la coupable. Il y a quelque temps, j’ai laissé un message sur le portable de mon père ; j’étais en larmes. Il ne m’a même pas rappelée. C’était mon dernier appel au secours ; j’ai compris que c’était vain. Bref, aujourd’hui, mon père se fout pas mal de moi, ma mère ne cherche pas à savoir, je ne vois plus deux de mes sœurs. Ils se doutent, étant donné mon niveau de vie, mais tout le monde fait la politique de l’autruche.

De toute façon, je vis avec l’idée qu’il ne faut jamais faire confiance à personne. Que je ne peux compter que sur moi-même. Donc je ne demande aucune aide. Au fond, je ne m’en sens pas le droit, comme par auto punition. Si, j’ai recommencéà voir un psy.

Une fatigue perpétuelle

Pour se prostituer, il faut un état de concentration très particulier. Je prends des pétards, éventuellement des médicaments, des calmants. Faire ça, c’est être dans l’abandon d’une partie de soi ; c’est une forme de mort. Un jour un homme m’a dit : tu peux te dissocier. Pour eux, faire l’amour ça n’engage à rien ; en plus, ils se disent qu’on gagne de l’argent. Dire qu’on peut se dissocier, qu’on ne donne rien de soi, c’est bien une parole de mec ! Je vis dans une fatigue perpétuelle. Comme si elle était constitutive. Après quelques jours de break, j’ai été obligée de reprendre. C’était un lundi. Le mardi, j’étais couchée à 18h…

Je suis sans illusion sur ces hommes. Il y a des prédateurs. Ils se disent que le client est roi. Ils sont prêts à tout pour ne pas payer. Il y a ceux qui oublient leur portefeuille, ceux qui me menacent de chantage ; ceux qui passent cinq textos de suite (j’ai envie de leur en coller une). Certains pensent même qu’on a du plaisir ! C’est pathétique. Ils sont mariés, en grande majorité. Ils nous racontent leur vie, disent qu’ils aiment leur femme et montrent les photos des enfants. Ils m’expliquent que je ne suis pas une prostituée mais une maîtresse. Ca les déculpabilise. Quand il y a eu le débat dans les médias sur la proposition de pénalisation des clients, il y en a qui m’ont dit : « Tu te rends compte, mais c’est quand même un droit ! » Ils m ‘expliquent aussi que c’est la nature qui les pousse – ils ont des pulsions – ou qu’il faut rouvrir les maisons closes. Je suis bien obligée de me taire ou de dire comme eux. En réalité, je suis pour qu’on les pénalise ! C’est à cause d’eux que la prostitution existe !

Internet est un système pervers. Des hommes me disent qu’ils ne seraient jamais devenus « clients » s’il n’y avait pas eu Internet. Idem pour moi. Sans Internet, je n’en serais pas là. En plus, moi qui n’ai mis mon annonce que sur un seul site, je la retrouve qui se balade sur le Net. On perd complètement le contrôle. Mon téléphone et mon adresse se promènent dans la nature. On se retrouve sur des sites avec des forums immondes. Les clients échangent leurs commentaires – gratinés – sur les femmes. Ce sont vraiment des tarés. C’est d’ailleurs à ce système que j’attribue la visite d’un type qui m’a agressée : il est parvenu à rentrer chez moi. Habillé de noir, avec un masque sur le visage. J’ai eu le réflexe d’appeler un homme dans mon appartement (en réalité, il n’y avait personne) et il a pris peur. Il m’a quand même donné un coup dans la poitrine et m’a lancé un coup de bombe lacrymogène.

Une forme d’autodestruction

Je voudrais arrêter au plus vite. Retrouver un mi-temps. Mais je ne peux pas tout changer du jour au lendemain. Il faut une progression et accepter de gagner moins. Je ne mets plus d’annonces depuis un an. J’ai réduit au maximum et je ne vois plus que des habitués. J’attends la fin de mon surendettement. Je viens de faire un stage de massage (un vrai). Pendant ce stage, au delà de l’appréhension, normale, de me trouver face à des gens inconnus, j’ai vécu le sentiment terrible d’être en marge, avec la peur qu’on me demande ce que je fais. En plus, le formateur a parlé de « l’escorting » en insistant sur la distinction. Je me sentais mal, comme si j’étais en faute. Maintenant, pour me lancer, il faudrait que je trouve un local. Mais comment en louer un sans feuille de paye ? Je suis fatiguée de devoir tout faire toute seule, et de tout le temps me cacher.

En fait, je suis coupable de tout, tout le temps. Coupable de ne pas donner de nouvelles à ma mère (qui, elle, ne m’en donne jamais), coupable d’avoir été violée, coupable d’avoir fait confiance, récemment, à un homme avec qui j’ai vécu trois mois de bonheur ; en fait un prédateur qui a utilisé mes faiblesses. Il allait me sortir de là, il me parlait d’avenir. Et puis il m’a liquidée. Par texto. Cette rupture a été aussi violente qu’une mort subite. Je suis restée en état de choc.

Quand je suis allée le voir pour qu’on s’explique, il est devenu agressif, brutal. Si je porte plainte, je sais qu’il a un moyen de chantage contre moi. Comme un autre ancien compagnon qui avait usé du même procédé : on va dire à tes enfants que leur mère est une pute. Cette blessure, elle est au delà de tout ce qu’on peut imaginer. Avant, j’ai eu aussi une histoire dont je suis sortie en me sentant sale, coupable.

Maintenant je comprends que j’étais une proie facile ; cet homme-là m’a manipulée depuis le début, il a parfaitement compris où étaient mes failles. J’ai une faille affective, c’est un gouffre. Et ma pratique l’a accentuée. J’ai d’un côté développé une force, de solitude, de survivance, mais ma carence affective s’est aggravée. J’ai perdu encore plus de clairvoyance au niveau des hommes.

Il y a une forme d’autodestruction là-dedans. La fascination de voir jusqu’où on est capable d’aller. Le besoin d’aller où c’est dangereux, risqué. Je me sens prise dans un piège. C’est un cercle infernal : c’est le produit de ce que je fais qui va m’aider à m’évader de ce que je fais. Sans la prostitution, je n’ai aucun moyen d’en sortir.

Témoignage initialement publié en mai 2012 sur le site de Prostitution & Société

Marion : « J’ai le sentiment qu’on me demande d’y retourner »

 

Tous les jours jusqu’au 25 novembre, journée pour l’élimination de toutes les violences à l’égard des femmes, nous publions le témoignage d’une survivante de la prostitution.
Aujourd’hui, celui de Marion. Par ailleurs, pour connaître les dates du Tour de France de l’abolition, cliquez ici

Marion ne prononce jamais le mot de « prostitution », jamais le nom du lieu où elle a été prostituée, un bois en bord de route. Elle décrit les enfermements successifs : l’isolement, le silence, les violences. L’obligation de se battre, jusqu’à l’épuisement. Pendant, et pire encore, après. Parce que tout – et tous – se liguent pour entraver son espoir d’envisager un projet professionnel et une autre vie.

J’ai quitté il y a sept ans, parce que j’ai rencontré quelqu’un. Seule, je pense que je n’aurais jamais eu l’énergie. Mais il fallait d’abord que je retrouve la confiance envers les hommes. Là-bas, je voyais 80 à 90 % d’hommes mariés. Quand je l’ai rencontré, je me suis demandé s’il était intéressé par moi ou par l’argent que je gagnais. J’ai mis des années à reconstruire une vie avec lui. Lui aussi a mis du temps. Il se demandait si je voulais vraiment en sortir ou pas.

Quand je l’ai rencontré, j’étais dans ma voiture ; il a pensé que j’étais en panne. J’étais sur la réserve. Je n’avais aucune envie de parler. Nous avons quand même discuté ; discuté seulement, jamais il n’y a rien eu d’autre.

Quand on est là-dedans, c’est très difficile de rencontrer des gens. On s’isole. J’évitais d’aller dans ma famille, je faisais mes courses dans des lieux où je savais que ne rencontrerais personne. Je faisais tout pour ne pas rencontrer les collègues de mon ancien travail ; tout pour ne pas entendre la question qu’est-ce que tu deviens ?.

Moi qui aime tant les contacts avec les autres, je faisais tout pour les éviter. Ce n’était pas moi. Il y avait deux moi : moi dans la vie réelle et moi là-bas. On se douche pendant des heures pour pouvoir redevenir celle qu’on est. J’avais une copine, la seule que j’avais conservée et à qui je pouvais parler ; elle avait eu une enfance difficile, elle avait connu les foyers. Il n’y a pas beaucoup de gens qui peuvent comprendre.

Mes filles et ma famille savaient mais on n’en parlait jamais. Le silence arrangeait tout le monde. Mes filles ont été mises au courant à l’adolescence, par leur père. C’était à cause de lui que j’en étais arrivée là.

Elle en ont souffert. Dans les dossiers scolaires, à « profession de la mère », l’une écrivait au chômage, l’autre secrétaire. Ma fille aînée a pris ses distances quand elle a su. Heureusement, l’amour a été plus fort.

A 14 ans, il y a eu un événement qui a tout bouleversé dans ma vie. J’ai été violée. En descendant du car scolaire, un monsieur nous a reconnues, ma sœur et moi, et il a proposé de nous raccompagner jusqu’à la maison. Je ne voulais pas monter. Mais ma sœur y est allée. Je l’ai suivie. J’ai été violée sous ses yeux.

Quand on est rentrées, mon père a senti que quelque chose s’était passé. Mais rien n’a été dit. Tout le monde est resté dans le silence pendant des années. Dès que je croisais mon père, nos yeux se baissaient. Je ne pouvais plus supporter ce regard. Je voulais quitter la maison. Quant à ma mère, elle était très croyante. Elle ne voulait pas que je parte sans être mariée. A 18 ans, j’ai rencontré quelqu’un et je l’ai épousé. J’en veux terriblement à la religion. Très vite, j’ai voulu divorcer parce que cet homme était malsain. Il m’a fait des demandes sexuelles que je n’ai pas supportées en me disant que nous étions un couple libre. Mais ma mère a dit : « Pas de divorce dans la famille ! » Je me suis tue. Nous avons eu un premier enfant. Puis un deuxième ; il savait que j’étais coincée. Professionnellement, nous avons eu une société ensemble pendant quatre ans. Et puis nous avons eu besoin d’argent. C’est lui qui m’a amenée sur les lieux où je suis restée pendant des années.

Quand j’ai fini par demander le divorce, il m’a été accordé d’office. Mais je n’ai pas porté plainte contre lui. Pour protéger mes filles. Elles n’auraient pas été là, je l’aurais fait. Je me suis oubliée longtemps…

Le divorce a été pour moi un immense soulagement. Mais mon ex mari a continué à me harceler, à tourner dans mon quartier. Les gendarmes m’ont conseillé de quitter la région. J’ai donc changé de département. Je suis arrivée ici, je n’avais rien. Seule, sans boulot, sans revenus. Alors, je suis retournée au même endroit et j’ai continué comme avant. La routine.

Là-dedans, on perd pied. On n’a plus d’identité. Plus de repères. Plus de vie sociale. On est en dehors. Même aller voir un médecin est difficile ; dire ce qu’on fait. A cause de la saleté, on attrape des mycoses, il faut très souvent des antibiotiques forts. Alors, on s’arrange entre copines, on se passe des médicaments. Il y a aussi les odeurs, la transpiration, l’urine. Et les obèses. C’est bestial. Il y a des jours où on a très mal au ventre. Un jour, un gynéco m’a dit que mon utérus était ressoudé, ce qui est rarissime. Il s’était complètement rétracté tellement je refusais de tout mon corps. Aujourd’hui, j’ai toujours des douleurs dans le dos. Quand on est là-dedans, on n’a pas seulement besoin de préservatifs. Ca, c’est trop facile !

Pour certains clients, même si ce n’est pas la majorité, c’est : Je paye, j’ai droit à tout. On essaye de mettre des limites. Il y a aussi la peur. Deux fois, j’ai cru que j’allais mourir. Quand un homme m’a serré le cou avec ses mains. Et quand un autre m’a amené son neveu qui avait des problèmes psychiques. Il m’a dit qu’il avait des pulsions et qu’il risquait de violer une gamine. Je ne pouvais pas refuser. Mais j’ai ressenti un véritable danger pour ma vie.

Je n’aurais pas voulu être sur Internet ; aller seule à un rendez-vous. Moi, je n’étais pas isolée. On avait toutes nos numéros de téléphone, on se signalait les hommes dangereux, on partait ensemble quand la nuit tombait. On faisait des détours pour rentrer chez nous, pour ne pas risquer d’être rackettéees. J’ai gardé le réflexe de tout fermer à clé, la maison, la voiture. D’avoir l’œil sur le rétroviseur, toujours.

Les clients, il y en a de toutes sortes. Certains sont gentils, d’autres méchants ; plus souvent méchants. Certains veulent inverser les rôles et être soumis. D’autres viennent oublier leur stress parce qu’ils ont de gros contrats à signer. Une minorité vient pour parler. De plus en plus d’hommes demandent des passes sans préservatif. J’ai toujours refusé. C’est une barrière ; comme une paire de gants.

Là-bas, il y a des violences entre communautés : les Africaines, les filles de l’Est. Il faut arriver la première pour être tranquille. Si on arrive plus tard, c’est la guerre. Les proxénètes viennent sur place agresser les femmes pour les chasser et placer les leurs à la place. Moi, j’étais cachée ; pas en bordure de route.

Dans le milieu, il faut aussi se battre contre l’alcool, contre la drogue. Certaines me disaient qu’elle buvaient pour supporter. Moi, j’ai tenu bon. Mais autour de moi, j’en ai vu devenir des épaves.

Pour tenir, on compense par les dépenses. L’argent est vite gagné et le lendemain il est dépensé. C’est dur. La fatigue, la solitude.

Nous, les Françaises, les gendarmes nous aimaient bien. En 2005, j’ai eu un PV pour racolage. Ils m’ont dit de payer, pour ne pas risquer d’aller en correctionnelle. L’Etat a besoin de faire rentrer l’argent dans les caisses. Je me souviens que j’ai dit aux gendarmes qu’on devrait porter plainte contre l’Etat…

Ce PV a eu des conséquences que je n’aurais pas pu imaginer. J’ai un projet depuis de nombreuses années : devenir assistante familiale. Quand j’ai fait ma demande d’agrément, je n’étais pas au courant que j’avais été condamnée par défaut. Je ne m’étais pas présentée au tribunal, mais j’avais payé, pour moi tout était réglé. J’ai appris plus tard par mon avocate qu’un huissier avait été mandaté pour me retrouver. C’est curieux, je travaillais, j’avais un numéro de sécu et pourtant je n’en ai jamais entendu parler. Et sur mon dossier, j’ai vu la mention « sans domicile » alors que j’ai toujours eu une adresse.

Je sais maintenant que le jour de ma condamnation, nous étions cinq femmes. Il suffit que l’une n’ait pas réglé le PV pour que nous ayons toutes été mises dans le même panier. Si je n’avais pas eu cette condamnation, aujourd’hui je serais agréée et j’aurais un travail. Pendant plusieurs mois, j’ai franchi toutes les étapes avec l’éducateur, l’assistante sociale, la puéricultrice. Les trois ont émis un avis favorable. Quand j’ai reçu le recommandé avec le résultat, j’ai vu avis négatif. Un vrai boomerang ; le monde s’est écroulé. J’avais réussi toute seule à concrétiser mon projet, et tout s’effondrait.

Actuellement, je fais des petits boulots. Je m’occupe de personnes âgées, que d’ailleurs personne ne sait où mettre non plus… C’est débrouillez vous ! J’ai de moins en moins d’heures, je ne vais pas tarder à me retrouver au chômage.

J’irai jusqu’au bout. Je me battrai. Je veux être reconnue dans mes droits. Effacer de mon casier judiciaire cette écriture qui est une erreur du tribunal [1] ! Quand j’ai voulu récupérer ma condamnation pour pouvoir me défendre, la greffière m’a tendu mon dossier d’un geste brusque en me disant : C’est normal qu’on ne vous le donne pas, votre agrément ! Avec ce que vous avez fait ! Un vrai coup de couteau. De quel droit pouvait-elle porter ce jugement ?

Je compte sur mon avocate. Mais maintenant que le Conseil Général est au courant, j’ai peur que tout soit remis en question même si ma condamnation est annulée.

Je tourne en rond, je ne m’en sors pas. En fait, j’ai le sentiment qu’on me demande d’y retourner. A la limite, il aurait mieux valu que je passe par la prison pour revenir sur le marché du travail. Après la prison, au moins, on parle de réinsertion. Nous, on n’a rien fait ; on n’a commis aucun crime. Mais personne ne nous donne la moindre chance.

Il faudrait des passerelles. Aider celles qui veulent en sortir ! On ne nous donne rien, on ne nous soutient pas, on nous laisse dans le vide.

Pour franchir les portes, il faut tout le temps se battre. Quand j’en suis sortie, je suis allée à l’Agence pour l’emploi. J’étais incapable de leur dire. J’avais donc tout écrit sur un papier. Quand l’employé m’a demandé des explications sur le trou dans mon CV, j’ai posé le papier sur la table. Il l’a lu et il m’a dit : Je comprends. Le bureau fermait et il est quand même resté avec moi.

Quitter, c’est difficile. Ne pas y retourner, c’est difficile. Pendant deux ans, j’ai été tentée. Quand on a un salaire de misère… même si l’argent n’a pas la même valeur. A un moment, quelqu’un restait avec moi pour que je n’y retourne pas. J’ai eu aussi le soutien du Mouvement du Nid ; c’était un réconfort même si les moyens matériels manquent. Il faut être ancrée, ne pas être seule. Il faut faire un deuil.

Il faut beaucoup de temps pour que ce soit terminé. Il y a sept ans que je suis sortie, et c’est seulement maintenant que je me sens être une femme comme les autres, que je peux avoir sur moi-même un autre regard.

N’empêche, je vis encore avec des murs de protection. Tout le temps. Je fais tout pour éviter de tomber nez à nez avec un ancien client.

Y retourner, maintenant, ce serait impossible : redevenir une femme objet, une « femme facile ». En réalité, je suis une personne très pudique. Mais l’image nous colle à la peau, les stéréotypes. Les gens ne cherchent pas à comprendre. Pour moi, confier tout ça, c’est un peu une thérapie. Mais c’est toujours douloureux. Il faut du temps, beaucoup de temps pour pouvoir en parler.

Ce témoignage a été recueilli par Claudine Legardinier en mars 2013 pour le Mouvement du Nid. Il est publié dans notre revue trimestrielle, Prostitution et Société,

Numéro 177 / avril – juin 2012
Le B.A. BA de l’abolitionnisme
.

[1] Le 28 décembre 2012, Marion a obtenu du tribunal sa relaxe et donc l’effacement de cette mention de son casier judiciaire.

 

CP : 30 jours d’actions pour abolir le système prostitueur !

MMR39

COMMUNIQUE DE PRESSE

PROSTITUTION = VIOLENCE !

25 octobre – 25 novembre 2013 :

30 jours d’actions contre les violences sexuelles et sexistes !

30 jours d’actions pour abolir le système prostitueur !

Acte sexuel imposé par l’argent, la précarité et les inégalités, le système prostitueur constitue la dernière violence des hommes contre les femmes que la loi ne condamne pas. C’est pourquoi, à l’approche de le journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes et de l’examen d’une proposition de loi abolitionniste à l’Assemblée nationale, les principales associations françaises de soutien aux personnes prostituées, de lutte contre les violences faites aux femmes et de promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes se mobilisent pendant 30 jours pour l’adoption d’une loi globale abolitionniste engageant enfin la France auprès des personnes prostituées et contre le système prostitueur.

PROSTITUTION = VIOLENCE, c’est :

– Un jour, un témoignage : pour en finir avec la banalisation de la violence prostitutionnelle, nous associations publieront chaque jour un témoignage direct d’une personne ayant connu la prostitution.

– Des dizaines d’événements en France :retrouvez sur notre blog le calendrier de notre tour de France de l’abolition en 30 jours.

– 9 recommandations portées par 55 associations de lutte contre les violences sexuelles et sexistes :l’ensemble des recommandations portées par le Collectif Abolition 2012 pour l’adoption d’une loi globale et cohérente.

– La valorisation d’un front abolitionniste historique :

– La diffusion de nouvelles tribunes chaque semaine :

  • Mobilisons-nous pour une loi d’abolition ! ici

  • Abolition de la prostitution : pourquoi la Suède est un bon modèle. Ici

  • Génération « Abolition de la prostitution ». ici

Contact presse pour le Mouvement du Nid

Elise Guiraud : 01 42 70 77 79

www.mouvementdunid.org

www.abolition2012.fr

https://abolition13avril.wordpress.com/about/

Qui sommes-nous ?

Le collectif Abolition2012 est composé de 57 associations de soutien aux personnes prostituées, de lutte contre les violences et de promotion de l’égalité :

Amicale du Nid – Assemblée des Femmes – Association contre la prostitution des enfants – Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail – Association femmes libres – Association française des femmes des carrières juridiques – Association Les Effronté-E-s – Centre de recherches internationales et de formation sur l’inceste et la pédocriminalité – Centre national d’information sur les droits des femmes et des familles – Chiennes de garde – Choisir la cause des femmes – Clara Magazine – Coalition against trafficking in women – Collectif Alouette – Collectif féministe contre le viol – Collectif fier-e-s et révolutionnaires du Parti communiste français – Collectif lesbiennes féministes ba-ham – Collectif national droits des femmes – Comité permanent de liaison des associations abolitionnistes du proxénétisme – Commission genre et mondialisation d’ATTAC – Conseil national des femmes françaises – Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception – Coordination française pour le lobby européen des femmes – Coordination lesbienne en France – Elu/es contre les violences faites aux femmes – Encore féministes ! – Ensemble l’égalité c’est pas sorcier – Equipes d’action contre le proxénétisme – Espace Simone de Beauvoir – Fédération nationale GAMS – Fédération national solidarité femmes – Femmes en résistance – Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir – Femmes solidaires – FIT Une femme, un toît – Fondation Scelles – L’Escale – Ligue du droit international des femmes – Le lobby européen des femmes – Le monde à travers un regard – Les moutons noirs – Les trois quarts du monde – Maison des Femmes, Paris – Marche mondiale des femmes – Mémoire traumatique et victimologie – Mouvement jeunes femmes – Mouvement du Nid – France – Mouvement national Le Cri – Mue productions – Osez le féminisme ! – Planning familial 75 – Rajfire – Regards de femmes – Réseau féministe Ruptures – SOS les mamans – SOS sexisme – Zero impunity – Zéromacho – Zonta club de France

www.abolition2012.fr

Le tour de France de l’abolition en 30 jours

 

26 octobre – Mulhouse : soirée-débat et lancement de la campagne d’affichage (Mouvement du Nid)

5 novembre – Paris : conférence « La France, l’Europe et la prostitution » (contact HCEFH)

7 novembre – Paris : rencontre -débat (Rajfire + Mouvement du Nid)

7 novembre – Grenoble : rencontre « Les jeunes pour l’Abolition » (OLF + partenaires)

7 novembre – Caen : soireé-débat (OLF + Mouvement du Nid)

14 novembre – Lille : cycle de formation « Travail social et prostitution » (Mouvement du Nid)

16 novembre – Annecy : rencontre « Les jeunes pour l’abilition » (OLF + partenaires )

18 novembre– Brunoy : théâtre-débat (Mouvement du Nid)

18 novembre- Montpellier 18h30 salle Petrarque : table ronde-débat sur l’abolition de la prostitution avec Danielle Bousquet organisé par Abolition 34 (Amicale du Nid, Mouvement du Nid, OLF, CIDFF34, Citoyennes Maintenant, Psych et Genre, Zero Macho)

19 novembre– Bordeaux : rencontre « Les jeunes pour l’abolition » (OLF + partenaires)

20 novembre – Bordeaux : formation à l’Ecole Nationale de la Magistrature (Fondation Scelles + MdN)

21 novembre – Montigny Les Metz : théâtre-débat (Mouvement du Nid)

22 novembre – Tours : soirée-débat (Mouvement du Nid)

23 novembre– Paris : manifestation unitaire (CNDF + nombreux partenaires )