Myriam, transsexuelle : « Je n’ai pas trouvé ça spécialement dur. Après tout ce que j’avais vécu, après toute la violence… « 

Née garçon, prostituée à 14 ans, Myriam a connu un parcours éprouvant : violences, discrimination, galère … Aujourd’hui, à 23 ans, elle tente de rompre avec le passé et attend l’opération qui fera d’elle la femme qu’elle se sent être depuis l’enfance.

Si je suis entrée dans la prostitution, c’est parce que je suis transsexuelle. On m’avait dit que c’était le seul endroit où je pourrais rencontrer des trans. Je n’avais pas de famille, personne. J’avais 14 ans et je voulais me procurer des hormones.

On m’a envoyée dans un foyer d’urgence pour les mineurs. J’en suis partie. Je dormais à la rue, je vivais chez les uns et chez les autres. J’ai commencé la prostitution au Bois de Boulogne. Je n’ai pas trouvé ça spécialement dur. Après tout ce que j’avais vécu, après toute la violence… Je ne voyais que mon but : me transformer. J’ai commencé les piqûres à 14 ans. Ce n’est pas douloureux mais il y a des effets secondaires.

Je faisais un ou deux clients pour pouvoir manger. Mais ce que je voulais surtout, c’était avoir un lien avec les autres filles. La prostitution, c’était un cocon, une famille. Mais une famille qui me détruisait. Ce que je voulais, c’était être entourée, rencontrer des jeunes, rigoler, boire un coup. On a sa souffrance et on est seul. À qui en parler ?

À 14 ans, j’ai été rejetée par ma famille. Je trouvais des hommes avec qui je passais des soirées, et puis il y avait l’acte et je me retrouvais seule. D’un coup, il n’y avait plus rien. Juste l’impression d’être une pute. Je cherchais de la compagnie. J’ai limité le nombre des clients, juste deux ou trois pour vivre ; j’aurais voulu quelqu’un avec qui me poser.

J’ai eu des fausses joies, des amours, j’avais l’impression que tout était beau. J’espérais toujours et puis je tombais. C’est ça qui m’a détruite. Une fois que c’était fait, je n’avais même plus un message, rien. Je n’en ai gardé que le dégoût de moi-même. En neuf ans, je n’ai jamais eu une relation qui dure au-delà d’une soirée. Les clients, ils se sont servis de ma faiblesse et ils en ont joué. Pour moi, c’est comme une trahison.

La prostitution, c’était un monde ambigu, le monde de la nuit, l’alcool. J’ai tout connu, l’alcool et la drogue. J’ai eu l’impression de ne plus être moi ; de ne plus être qu’un objet sexuel ; de la viande. L’impression de n’être qu’une pute.

Il y a eu les agressions aussi. Deux fois. J’avais des copines qui volaient. Je le faisais aussi pour être acceptée par elles. Un jour, j’ai volé un portable à un client. Il est revenu mais il s’était teint la barbe en gris, il avait mis un costume, très classe, je ne l’ai pas reconnu.

Il m’a emmenée dans un parking, m’a filé du fric et puis il s’est jeté sur moi : il m’a frappé la tête sur le sol, j’ai cru que j’allais mourir. J’étais en sang, j’avais les taches bleues des graviers dans la peau. Il m’a dit qu’il allait prendre un couteau et me les couper. J’ai réussi à m’enfuir je ne sais pas comment ; l’instinct de survie.

La prostitution, ce n’est pas un avenir, ce n’est pas un métier comme les autres. Quand on est trans, on va dans la prostitution pour pouvoir s’offrir la chirurgie et puis après on s’habitue et on y reste.

Le regard des autres est dur, c’est vrai, mais il n’y a pas que ça. Il y a les clients. Les clients, c’est des chiens. Ils sont mariés, ils ont des sièges bébé, ils ont des problèmes de couple, ils viennent chercher de la détente.

Ils disent qu’ils sont hétéros. Ils se mentent à eux-mêmes, ils sont bi. Ils ont une attirance pour le côté homme mais ils ne veulent pas l’admettre. Ils vont voir des trans, ils n’iront pas voir un homme. Je trouve que les clients deviennent de plus en plus bisexuels. On a normalisé tout ça, on a banalisé et en même temps c’est resté très tabou.

Aujourd’hui, je suis à cran. Ce que je veux, c’est me faire opérer et trouver un travail. Il y a des protocoles à respecter et un suivi de deux ans avant l’opération. Je sais que ça ne va pas être facile. J’ai arrêté la prostitution. J’ai droit à la Cotorep, allocation handicapé, en tant que transsexuelle, et à une APL. En gros, je touche1000€. J’ai du mal à y arriver. Hier j’avais 4oo€, aujourd’hui il m’en reste 150. J’ai acheté un sac, j’ai payé une bouteille de champagne dans une boîte. Je n’ai pas la notion de l’argent.

Ce qui m’a toujours fait souffrir, c’est la discrimination. À l’école, déjà, c’étaient les moqueries. Je n’ai eu que des zéros. Et quand j’ai été placée à la DDASS, je me suis retrouvée dans des foyers de garçons ! Alors à 14 ans, j’ai tiré un trait sur tout ça Mais c’était pour tomber dans un cercle vicieux. Là, je vais faire une formation avec d’autres gens de la Cotorep, donc il n’y aura pas de discriminations.

Si vous êtes trans mais que vous êtes féminine et belle, il n’y a pas de problème. Mais si vous faites 1,80m et que vous êtes balèze, ça ne passe pas. Avant, j’étais très homme et puis avec les hormones, je me suis féminisée. Et je suis beaucoup mieux acceptée. Pourquoi ? Je suis restée la même personne.
Il faut être comme ça sinon c’est les moqueries. Moi, des trans, j’en connais qui sortent très peu. Elles restent enfermées, elles invitent chez elles, elles se renferment, elles ne veulent pas avoir l’air de clowns qui se promènent. C’est dur.

Il y a une chose que je voudrais dire aux trans : surtout qu’ils n’aillent pas dans la prostitution ! Qu’ils aillent voir une association ! Je voudrais leur éviter le parcours que j’ai connu. Il faut leur dire qu’ils peuvent aller voir un psychiatre et faire un dossier Cotorep. Moi je ne le savais pas, je ne l’ai fait que tout récemment. Maintenant j’ai envie de prendre un nouveau départ, de couper avec l’ancien cocon.

Dominique – Extraits

« Sur mes papiers, à la rubrique Sexe, il y un « M ». Mon numéro de sécu commence par « 1 ». Tout est problématique.
Un jour, un douanier a refusé de me laisser passer une frontière sous le prétexte que ce n’était pas mon passeport. Retirer une lettre recommandée à la Poste tourne à la folie. Je suis obligée d’expliquer. Je vous passe les sourires narquois…

J’ai vu un jour un commerçant qui me connaissait aller prévenir une dame dans un magasin. La dame n’arrêtait pas de dire tout fort : « Mais où ? Mais où ?« .

Et cette charcutière qui persiste à me saluer d’un retentissant « Bonjour monsieur ! »

On s’habitue par la force des choses : au silence total de la famille qui vous traite de malade et, plus douloureux encore, à l’inextricable situation de la rencontre. Dire la vérité à quelqu’un qui vous plaît, c’est horrible. Dans le meilleur des cas, la personne disparaît. Encore heureux quand on ne se fait pas casser la figure. »


Publié dans Prostitution et Société numéro 158.

 

Adriana : « Je suis contente parce que je suis vivante. »

Je suis arrivée en France en 1997. J’avais 16 ans. Avant, je vivais chez mes parents, en Albanie, à Tirana. J’étudiais l’anglais dans une école professionnelle. À 14 ans, j’étais d’ailleurs allée passer un an en Angleterre. À 16 ans, j’ai rencontré un jeune homme.

L’Albanie s’était un peu ouverte, mais malgré tout je ne pouvais pas parler de cette relation à mes parents. Tout ce qu’ils voulaient, c’était que j’étudie. Alors, je suis partie de chez moi. Je ne connaissais rien du tout, mais j’étais amoureuse.

Je l’avais rencontré dans les jardins de l’école, il disait qu’il avait 25 ans, qu’il vivait grâce à ses parents qui avaient un magasin. Il m’a donné un nom mais je ne sais pas s’il était vrai.

Il m’a fait faire un passeport. Comme je n’avais que 16 ans, il a fait mettre comme date de naissance 1977 au lieu de 1981.

Je le connaissais depuis quatre mois quand nous avons pris le bateau. C’était un voyage clandestin. C’était la nuit, au mois d’octobre, la mer était agitée et j’avais un peu peur. C’était un bateau assez gros, avec des familles, des enfants. Nous avons accosté à Bari dans le sud de l’Italie. Nous avons continué par le train, en passant par Milan. À Vintimille, il n’y avait même pas de douane, je n’ai pas eu à sortir mon passeport. Avec lui, j’étais bien parce que j’étais amoureuse, mais je n’étais pas tranquille d’avoir quitté mes parents.

À Paris, on a pris une chambre d’hôtel. Il avait toujours été gentil, je lui faisais confiance. Et puis, alors qu’on se baladait dans Paris, il m’a montré une fille sur un boulevard, près du Parc Monceau ; une jeune Africaine. Il m’a dit : tu vas faire comme elle.

Je n’ai pas compris.

Franchement, je lui ai demandé si elle attendait le bus ! Alors il m’a expliqué. Il m’a raconté qu’on achèterait une belle maison, qu’on aurait des enfants. J’ai réagi. Je lui ai dit que je n’avais pas besoin d’argent, que c’était pour lui que j’étais venue là, pas pour l’argent. En plus, je venais d’une famille assez aisée.

Je lui ai demandé de me ramener. Là, il a commencé les menaces. Il m’a dit qu’il arriverait quelque chose à ma petite sœur. C’était une idée insupportable.

Alors j’ai commencé à travailler. Il m’avait écrit les prix sur un bout de papier. C’était cinq cents francs à l’époque. J’étais obligée de rester toutes les nuits sur le trottoir jusqu’à 5h du matin. Il me surveillait sans arrêt, il tournait en taxi.

En me disant bien de ne pas le balancer aux flics, sinon ma petite sœur paierait. Je vivais dans une espèce d’état second, toujours fatiguée, avec un mal de tête perpétuel.

J’appelais mes parents, je leur mentais ; je m’étais inventé une vie normale à leur raconter, je disais que je vivais avec une copine. Ils étaient très inquiets et me demandaient de rentrer. Pour moi, c’était dur, d’autant que ma mère a été hospitalisée. En tout cas je n’ai jamais dit que j’étais avec cet homme.
J’avais trop honte.

Toute cette histoire a duré trois ans. Mon proxénète m’avait fait demander l’asile politique. Il m’avait conseillé de dire que j’étais menacée dans mon pays. Je tremblais devant lui. Il mesurait au moins 1,90 m et il frappait à coups de ceinture. J’avais donc eu des papiers pour trois mois, puis plus rien.

Au bout de trois ans, je n’en pouvais tellement plus, je suis partie. Depuis le temps que je rêvais de m’enfuir ! J’étais maigre. Sans papiers. Il n’y a que les chiens qui puissent vivre une vie pareille.

Je suis allée habiter dans un hôtel très éloigné. J’étais toujours sur le trottoir, évidemment. Comment vivre ?

Là, j’ai tout connu. Les menottes, les PV. J’ai été volée, agressée. Avec les clients, on ne sait jamais. Qu’ils soient jeunes ou âgés, qu’ils vous parlent gentiment ou pas, ils peuvent toujours vous agresser. Il y a des clients à qui j’ai raconté mon histoire mais je n’avais pas confiance. J’ai mis beaucoup de temps d’ailleurs à pouvoir faire confiance à l’homme avec qui je vis aujourd’hui.

J’aurais pu trouver un client et me faire épouser. Mais je ne voulais pas. Je ne voulais pas mentir. Les clients, au bout du compte, ce n’est pas à eux que j’en veux. Après tout ils ne savent pas si on est mineure ou majeure ou si on est forcée. Ce n’est pas leur faute. C’est celle de l’homme qui m’a trompée. Lui, quand je me suis enfuie, il a laissé tomber. Je ne l’ai jamais revu.

Heureusement, j’ai aussi rencontré quelqu’un. Dans la rue, il y a aussi des gens qui vous parlent, qui viennent vous voir quand vous avez froid, quand vous pleurez. Ce n’était pas un client. Ce jeune homme, je lui ai tout raconté.

J’ai commencé à m’éloigner du trottoir, à travailler au noir, à faire la plonge, pour à peu près cinq mille francs par mois. J’ai aussi gardé des enfants. Mon ami travaillait.

Maintenant, je suis heureuse et fière. Surtout, je suis contente parce que je suis vivante. Je dors la nuit, je rencontre des gens, je fais la cuisine et je mange comme je n’ai jamais mangé de ma vie. L’année dernière, ma mère est venue à Paris. Je ne l’ai pas tout de suite reconnue tellement elle avait vieilli. Elle qui avait été danseuse…

J’ai obtenu une APS de 6 mois et je viens de trouver un travail de vendeuse. J’ai besoin d’un papier qui prouve que je suis suivie par la Mission locale et en recherche d’emploi. Mon rêve, c’est de faire un vrai stage de vente avec des cours de français et un vrai projet professionnel. Mais ce n’est pas possible avec des papiers provisoires. Il faut que je continue les démarches auprès de la Préfecture.

Maintenant, je ne veux surtout pas rencontrer les autres Albanaises, je préfère rester seule. Je ne veux pas non plus entendre parler d’un retour en Albanie. Pour faire quoi ? La seule chose que j’aie à y faire, c’est aller voir mes parents.

Alicia : « J’ai horreur de ce mot, pute. C’est terrible, ce qu’il est lourd à porter… »

Quand j’ai divorcé, j’avais 150 000 francs de dettes et le RMI. Un ami kiné m’avait enseigné le massage, j’ai répondu à l’annonce d’un sauna qui cherchait une masseuse. On n’avait pas le droit de toucher le sexe. Le patron surveillait ; c’était très strict, il avait peur de tomber pour proxénétisme. Il a fallu que je parte au bout de six mois parce que les saunas préfèrent changer de filles.

Quand j’ai eu l’huissier à la maison, j’ai décidé de me mettre à mon compte. J’ai fait les annonces des journaux, les rubriques « détente » et « contacts-amitié ». Je fais partie des rares qui proposent de vrais massages. J’ai aménagé un cabinet avec lumière tamisée et musique relaxante. Évidemment, je reçois les hommes en body sexy et je m’occupe de leurs zones érogènes, sinon ils iraient chez le kiné. Mais pour moi, il s’agit de massage. Quand ils sont en érection, je me dis que le sexe fait partie du corps ; c’est tout.

Les clients me contactent par téléphone. J’annonce clairement ce que je fais. J’explique qu’il s’agit d’un vrai massage avec finition manuelle et que je ne vais pas plus loin. Il y a des hommes qui apprécient ; ça leur permet de se sentir « clean », de se dire qu’ils ne trompent pas leur femme même si je les ai masturbés. Certains me disent qu’ils aiment mieux ça que d’aller voir une prostituée.

Il y a deux sortes de clients : j’adore ceux qui n’ont pas besoin que je les aide. Par contre, il y a les coriaces qu’il faut masturber. Là, je mets mes cheveux comme un rideau ; je ne regarde pas, je me ferme de partout ; je me sens mal, je me sens sale, j’ai l’impression d’être une pute. Mais je suis bien obligée, sinon je n’aurais personne.

La première année, il pouvait y avoir cent coups de fil et dix clients en une journée. À l’époque, ils appelaient vraiment pour un massage. Maintenant, ils pensent tous prostitution. J’ai à peine quinze coups de fil quotidiens pour peut-être un client. Je vends mon massage en disant bien que je ne vais pas jusqu’aux rapports sexuels.

Il y en a qui tentent le coup : ça vous coûte quoi d’essayer ?
Ils croient tout acheter avec de l’argent. Pour moi, ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de choix. Je suis déjà à la limite. Je n’irai pas plus loin. Je ne vais pas leur donner mon intimité. C’est déjà assez dur. J’ai une double vie ; moi, je me sens propre mais je sais bien qu’on va dire que je suis une pute. Je suis obligée de mentir, je sais comment sont les gens.
Il y a une question que je redoute par dessus tout : que faites-vous comme travail ? Quand on me la pose, j’ai la chair de poule.

(…)

Aujourd’hui, je me sens sale, j’ai l’impression d’avoir raté ma vie. Tout me fait peur. Parfois, je ne supporte plus les clients. Celui qui me demande si je suis épilée, je l’envoie aux pelotes ! Je bous au téléphone quand le mec me demande s’il y a des rapports ou si je fais les couples. C’est dur, tout ce que les types demandent : urologie, sadisme… Je suis atteinte. J’essaie de faire quelque chose de propre et je m’aperçois qu’ils ne comprennent rien. J’ai la haine des mecs. J’aime mes bons clients qui ne me tripotent pas ; les autres, je les déteste.

Je suis fatiguée dans ma tête. Il y a de moins en moins de bons clients et, pardonnez-moi, de plus en plus de connards. Ils me demandent mon âge (je réponds 32, alors que j’en ai vingt de plus), comment je suis physiquement… Mon travail, c’est le soin du corps. Ce sont les clients qui me renvoient à une image de moi que je refuse.

A l’étage du dessus, il y a une prostituée. Pendant un temps, on s’est bien entendues ; elle m’envoyait des hommes pour des massages, moi je lui envoyais ceux qui voulaient autre chose. C’est d’ailleurs la preuve que je ne suis pas prostituée… Je tiens à dire que la prostituée a des relations sexuelles, et pas la masseuse ! Pour moi, la différence est grande. Je me bats pour ne pas être prostituée et c’est comme ça que je suis considérée. C’est très dur à vivre.

Il y a de plus en plus de problèmes. J’ai démarré chez moi en utilisant ma chambre ; après j’ai loué un appartement avec un bail commercial. Comme métier, j’ai mis « relaxologue ». Puis les problèmes ont commencé. Un type au dessus nous a repérées, la prostituée et moi. Il nous met des mots sous la porte, il ferme la porte de la rue à clé pour empêcher les clients d’entrer. Je ne lui fais aucun tort, je suis discrète, je fais les choses en ordre, je paye mes charges, les urssaf, la vieillesse et le reste.

A la fin de l’année, j’arrête. Ma fille va commencer à travailler, elle va m’aider. Je vais me remettre au RMI.

Mais à 52 ans, on va m’embaucher où ? J’ai envoyé des CV dans la restauration collective. J’ai 14 ans d’expérience dans ce secteur. Mais on m’a fait passer un test. Ce que j’aurais parfaitement su faire dans une cuisine, je n’ai pas su l’expliquer par écrit. J’ai eu honte. Que voulez-vous que je fasse à 52 ans, sans diplôme, sans rien ?

Je ne me sens pas protégée, par personne… J’ai la haine des mecs. J’ai toujours été autonome mais j’aurais besoin de sentir que quelqu’un est là. Ce que je voudrais, c’est un homme qui me dise : laisse tomber tout ça. Mais si je rencontrais un homme qui va voir des prostituées, ça me serait insupportable. Je le virerais, je ne pourrais pas.

Personne ne comprend, surtout pas les flics. Ils mettent tout le monde dans le même panier. [Alicia a été victime d’escroquerie] Pour mon histoire d’escroc, je suis allée à la police. J’ai dit que je faisais des massages. Ils m’ont humiliée, ils n’ont fait aucune différence avec une prostituée. Pour la chambre de commerce, on est masseuse indépendante et pour la police on est une pute. J’ai horreur de ce mot, pute. C’est terrible, ce qu’il est lourd à porter…

Publié dans Prostitution et Société, Numéro 145 / avril – juin 2004.

Monika : « Les clients, on leur dit les choses qu’ils ont envie d’entendre »

Monika est française. Elle a été placée en foyer à l’âge de 14 ans et a fait une tentative de suicide. Endettée, elle s’est liée d’amitié avec une voisine, Mona, qui lui fait rencontrer la gérante d’un bar.

Cette femme est allée payer mon loyer au propriétaire. (…) Le soir même, elle m’emmenait en Belgique. Je suis arrivée, elle m’a dit « voilà ta chambre ». Il y avait deux autres filles. Elles aussi étaient venues par l’intermédiaire de ma voisine. (…) Là, on m’a interdit de parler aux autres filles. J’ai juste su que l’une était là depuis six mois, l’autre quatre. Elles m’ont dit que Mona se faisait payer.

En réalité, on travaille 24 heures sur 24

C’était un bar sur une route passante. La femme m’a dit « maintenant que tu es rentrée, tu ne sors plus. Je t’ai payé ton loyer, tu me dois de l’argent. Si un client vient, c’est chacune son tour ; sauf si le client demande une fille en particulier ». On m’a donné un nouveau prénom, je suis devenue Nelly ; je devais dire que j’arrivais de Paris. On m’a pris mes vêtements. On m’a coupé les cheveux. La patronne était là vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle dormait dans une chambre à côté. Il y avait une caméra pour voir le client quand il sonnait.

Les filles sont déclarées treize heures par semaine. En réalité, on travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Disponibles à toute heure du jour et de la nuit. Nourries, logées, blanchies. Il m’est arrivé de ne pas arrêter de six heures du matin le samedi à une heure du matin dans la nuit du dimanche. Si à trois heures du matin, un client débarque, il faut y aller ; des hommes d’affaires, des juges, des médecins, des avocats. Que de la clientèle sélectionnée par la patronne. Jamais d’arabes : pas assez friqués.

Quand ils sont là, il faut les faire boire. Un maximum. (…) Pendant tout ce temps, on boit aussi, évidemment. Quand on sature, on amène une autre fille pour nous aider à boire. La patronne note : Nelly, sept bouteilles. Il m’est arrivé d’être malade à en vomir. Je courais aux toilettes, j’avalais un primperan et j’y retournais. (…)

20 à 30 « clients » par jour

La patronne prend un pourcentage sur les bouteilles. Elle retire 1000FF par mois pour la nourriture, le logement, le linge. Enfin, en théorie, parce que l’argent, je n’en ai jamais vu la couleur. Pour les vêtements, quelqu’un passe. Pour les produits d’hygiène aussi. Tout est décompté sur l’argent gagné ; argent que je n’ai jamais touché. On ne sort jamais.

C’est pareil pour les préservatifs. Une association passe. Elle livre aussi les « éponges » : pendant les règles, on continue de travailler. Les « éponges », on n’en trouve qu’en Belgique, spécialement pour ce marché. Avec ça, le client ne se rend compte de rien. Moi, quand je suis sortie de là, je n’ai plus eu mes règles.

Pendant un mois et demi, je ne suis jamais sortie. J’ai vécu de la chambre au bar. Dans la pénombre, sans voir la lumière du jour. (…)
Je travaillais énormément. Je faisais rentrer un maximum d’argent et je tenais pas mal l’alcool. En un jour, je faisais un salaire. Vingt ou trente clients.

Les clients, on leur dit les choses qu’ils ont envie d’entendre. Des mensonges. En réalité, ils sont moches. Ils puent. Ils nous racontent leur vie. Ils sont mariés.

Le samedi soir, on voit des petits jeunes qui sont allés en boîte.

Les clients sont moches, ils puent …

Les hommes, j’ai l’impression qu’ils sont tous vicieux. Ce qu’ils ne peuvent pas faire avec leur femme, ils viennent nous le demander. Ils croient qu’ils peuvent nous faire ce qu’ils voient dans les films pornos.

Pour eux, la femme prostituée, c’est une bombe sexuelle. Avec beaucoup d’expérience. C’est leur fantasme. Ils ne se rendent pas compte qu’on est humaines. Des femmes comme les autres. Comme celles qu’ils ont à la maison.

Tout le temps que j’ai passé dans ce bar, j’ai été filmée. Tout est filmé. Si le client a une réclamation, on peut vérifier sur pièces. Des fois, j’ai eu des remarques. La patronne disait toujours « quand vous êtes au bar, faites la salope ». Ou encore « tu es une salope, fais ton boulot« . J’avais pris un rythme. J’étais une automate. Avec l’alcool, j’étais dans le gaz. On ne dort presque pas. (…)

Comment on supporte ? On ne le supporte pas. On le vit. On fait le vide. (…) Si on a des états d’âme, c’est intenable. (…) Les types sont rois, ils ont payé, ils vous pelotent. On n’a aucun droit de refuser un client. Il y en a même qui sont violents. (…) Il y a une petite sonnette sous le lit… pour la forme.

La police vient voir si les filles sont déclarées. Elles le sont pour 13h par semaine. Les flics avalent ça. Ils ne font jamais le tour, ne vont même pas voir les chambres. (…) À un moment, il y a eu une mineure, elle était planquée dans une chambre derrière. Ils ne sont jamais allés voir. (…) Tant qu’il n’y a pas de violences visibles, les flics ferment les yeux.

Subitement, la patronne m’a dit : « tu fais tes bagages, tu pars. » J’ai dit : « Pour aller où ? » J’ai réclamé mon argent, elle a refusé de me le donner. Elle m’a dit : « Je te paye ton taxi jusqu’à la frontière française. » et aussi : « tu ne me fais pas de problèmes ; j’ai des avocats, je suis connue. Sinon, je t’accuserais d’avoir volé un client« .

J’ai fini en pleine nature avec mes bagages. (…)
Une fille m’avait dit : « quand ils te mettent dehors, c’est pour mieux te récupérer après.« 
Quand on est dehors, on est tellement fragiles. De toute façon, ils se renseignent pour savoir si on a quelqu’un, si on est seule. Y retourner ? C’est terrible à dire, mais là-dedans, on ne s’occupe de rien. Quand on est mal, on préfère encore ça. (…)

Je n’ai plus confiance en moi. J’ai été détruite. J’ai été violée. Intérieurement et extérieurement. (…) je prends des anti-dépresseurs, j’ai l’impression de n’être bonne à rien, sauf à aguicher les hommes.

Publié dans Prostitution et Société numéro 134.

Une escort témoigne : « on n’est pas des femmes, on est des objets »

Notre 9e témoignage est celui d’une escort. L’ensemble des témoignages est réuni sur la page 30 jours, 30 témoignages. Je vous conseille également de voir l’audition de Rosen et Laurence à la Commission spéciale de l’Assemblée nationale.

« Nous n’avons pas le droit de prendre quelques kilos sans les voir de suite multiplier sur les forums Internet, pas le droit d’être malades sans nous faire insulter parce que nous ne sommes plus disponibles au moment pile où ces messieurs le désirent ; un objet ne tombe pas malade… »

« Les gens critiquent souvent les prostituées, parlant de leur job avec mépris et persuadés que c’est de « l’argent facile ». L’adjectif « facile » est faux, c’est peut-être de l’argent vite gagné, mais à quel prix ? Au prix du sacrifice de sa vie privée, de sa sexualité, de son amour-propre, de sa fierté, du respect de son corps. (…) Je suis fatiguée de cette vie et serais prête à tout pour rembourser tout l’argent que j’ai gagné et même plus, pour pouvoir arrêter, retrouver ma dignité et un vrai travail. Aucune somme ne peut panser nos plaies et nos souffrances, alors arrêtez de parler d’argent facile.

J’en arrive presque à me mépriser, à tel point qu’en dehors d’une prestation de services rémunérée, je suis dans l’incapacité d’accepter qu’un homme pose une main sur moi. La femme a été détruite au prix de l’escort.

Un job qui n’offre aucune sécurité de l’emploi, aucun avenir… Nous n’avons pas le droit de prendre quelques kilos sans les voir de suite multiplier sur les forums Internet [1], pas le droit d’être malades sans nous faire insulter parce que nous ne sommes plus disponibles au moment pile où ces messieurs le désirent ; un objet ne tombe pas malade… Nous devons êtres disponibles à toute heure du jour et de la nuit avec le sourire, week-ends et jours fériés.

Et vous pensez encore que c’est de l’argent facile ? Voilà ce que c’est que d’être prostituée. Si vous le souhaitez, je vous cède ma place… »

J’étais gérante d’hôtel. J’ai un bac +3, des études par correspondance pour un BTS et 18 ans de travail dans l’hôtellerie. J’ai travaillé à 13 ans, j’ai fait la plonge et travaillé au noir, j’ai toujours connu la démerde. L’hôtel que j’avais pris en gérance était voué au plantage, je m’en suis rendu compte après. Et puis il y a eu le braquage. J’ai été traumatisée : par le braquage mais peut-être encore plus par les accusations. La police m’a accusée d’avoir tout organisé moi-même. Le pire, c’est la façon dont les flics et le juge m’ont traitée. Ce n’était pas les 1500€ volés qui les intéressaient, c’était ma vie d’escort. J’ai pris 25 kilos. J’ai fait un travail psy, mais ce n’est pas fini. Je ne suis pas guérie.

Vers la fin de ma gérance, je n’avais plus de salaire. Je vivais entre les menaces de prud’hommes et les rappels d’Urssaf. Escort girl, à l’époque, ça n’existait pas pour moi. Je cherchais une solution de boulot. Un soir, à Zone interdite, sur M6, est passé un reportage sur les escorts. J’ai été sidérée. Les tarifs étaient complètement fous. Je me suis dit que c’était la solution. Je ne savais même pas que c’était possible, moi qui venais d’un milieu où on bossait 300 heures par mois. Mon souci, c’était de rentabiliser mon peu de temps libre pour faire un maximum d’argent puisque je travaillais toujours à l’hôtel.

Après l’émission, j’ai passé deux jours à fouiller sur Internet. J’ai trouvé un site, il suffisait de s’inscrire. Je ne savais pas où je mettais les pieds. J’ai foncé ; en général, je fais comme ça ; je réfléchis après. J’étais dans une situation d’urgence. Il fallait que je sauve ma boîte. Le pire, c’est que finalement j’ai fait ça pour l’Etat ; pour payer la TVA et les Urssaf.

Le site France Escort où je me suis inscrite est tombé depuis pour proxénétisme. Bêtement, parce qu’il avait son siège en France. Je payais 200€ pour trois mois, il fallait fournir des photos et il y avait un mois d’essai. Je payais une prestation de service. Je n’ai jamais reversé un sou de ce que je gagnais avec les clients. Il y avait une liste d’indésirables : les clients qui nous plantaient ou qui avaient des comportements malsains. Il y a d’autres sites où on paye beaucoup plus cher, 300 € par mois.

J’ai donc fait les photos et j’ai commencé à vivre avec deux téléphones portables. C’est dur de jongler. On passe son temps à mentir. J’avais un petit copain mais rien d’important. Un mec ça ne fait pas bouffer. Excusez moi d’être crue. Depuis que je suis gamine, j’ai toujours été dans la survie. J’ai été frappée, violée. Je sais qu’un mec, s’il sait que vous dépendez de lui, c’est foutu.

De toute façon, c’étaient beaucoup d’hommes mariés qui venaient me voir. Tous les mêmes. Des hypocrites, des menteurs. Je ne fais pas confiance. J’ai vécu une fois avec un homme. J’étais amoureuse. Mais je lui ai dit que je n’étais ni sa mère ni sa bonne. J’ai eu un mari du genre « quand est-ce qu’on mange ?« . Un mec, il faut que ça rapporte quelque chose. Moi, pardon, mais je suis toujours tombée sur des cons. Au bout de deux mois, mon ex-mari m’a annoncé qu’il avait 7000€ de découvert. J’ai fait un chèque.

Le dernier que j’ai rencontré, un ingénieur, m’a sauté dessus alors que je faisais un malaise. Bref, il m’a violée. Je ne vais pas déposer plainte, on va me rire au nez. Voilà les expériences que j’ai eues. Les mecs essaient de tirer leur coup et puis ils ne vous adressent plus la parole. J’aime encore mieux mes clients.

Les clients ? Ils n’acceptent jamais qu’on leur dise non. Ou c’est tout de suite les insultes. Ils en deviennent méchants. Mais eux vous plantent sans problème. Si on est escort, on doit tout accepter. Il y a des types hyper craignos qui appellent ; je leur dis si tu continues, je te balance aux flics.

Il y a tous ceux qui chipotent sur les prix. Et ceux qui vous traitent de grosse salope ou de sale pute. On est censée être à leur disposition. Il y a ceux qui appellent à 5h du matin. Moi, je les rappelle à 6h1/2 pour bien leur faire comprendre ce que ça fait. On n’est pas des femmes, on est des objets. En fait, ils nous considèrent pour la plupart avec mépris.

La première fois, je m’étais dit : si ça se passe mal, j’arrête. Et puis pas de bol, ça s’est bien passé. Quand même, j’étais complètement stressée. Le type m’a emmenée chez lui. Je me suis jetée sur le champagne, j’étais complètement pétée. En général, je vois les clients dans les hôtels ou chez eux. Je ne veux pas recevoir chez moi. C’est un viol de la vie privée. Aller à l’extérieur me permet de la préserver.

Certains clients s’arrangent pour vous avoir gratuitement. Ils vous rappellent pour vous réinviter au restau. Je me suis fait avoir, maintenant j’ai compris, c’est fini. Je ne voudrais pas me faire sauter pour un repas. Il y a les tarés, les cinglés, les débiles, etc… Une fois, je n’ai pas été très rassurée. De toute façon, quand je ne veux pas, je m’en vais. J’essaie toujours d’avoir ma voiture pas loin.

Ma pire expérience, c’est l’année que j’ai passée dans le sud. Je passais des annonces dans les gratuits en tant que masseuse. J’avais payé quelqu’un pour utiliser son numéro de siret [2] (pour 300 ou 500€ par mois, on y arrive). Je recevais 180 appels par jour. On se fait insulter. Certains vous tutoient d’emblée.
Je les casse : On se connaît ?
L’un, à qui j’avais demandé pourquoi il me tutoyait alors que nous ne nous connaissions pas, m’a répondu : Quand on se permet de faire la pute, on ne demande pas aux gens d’être polis.

Beaucoup ont des numéros masqués, surtout le week-end. Tout est bon à mentir, à tricher. Il y a ceux qui marchandent, qui mégotent. Je leur dis ça ne vous dérange pas de marchander une personne ? Aujourd’hui, mes relations avec les hommes ? Je n’ai plus aucune vie de femme. C’est impossible.

On ne tombe pas par hasard dans le monde à part des escorts. Nous partageons toutes une histoire presque semblable. Notre parcours révèle un ratage, une défaillance dans notre passé de petites filles dont on n’a pas respecté le corps. On saute le pas parce qu’on a souffert dans son enfance. Je suis suivie par un psy depuis l’âge de 13 ans.

Battue par mon père, écartelée entre des parents qui se déchirent, victime d’inceste, j’ai été mise dehors par ma mère le jour de mes 18 ans. J’ai trouvé mes affaires dans deux sacs poubelles. Je n’avais ni logement ni argent ; juste un petit copain violent.

Heureusement, j’avais les livres ; mon refuge. Et l’écriture. Écrire a toujours été ma bouée de sauvetage, ma thérapie. Je veux dénoncer l’hypocrisie. J’en ai assez qu’on nous juge comme des putes.

La différence entre l’escort et la prostituée, c’est que la première passe sa soirée avec un seul client. C’est une différence de classe. On n’invite pas au restaurant une prostituée de rue. Moi si. Mais à un moment, j’ai fait de l’abattage chez moi. Là, j’étais vraiment prostituée.

L’argent, c’est super dangereux. Avec 500€ par jour, on en garde moins qu’avec 2000€ par mois. Avec tout ce que j’ai gagné, pourquoi est-ce que j’en ai mis si peu de côté ? On a toutes le même problème ; on est tellement mal qu’on a besoin de compenser. On achète des trucs incroyables, on ne regarde plus les prix. Maintenant, je regarde et ça me fait du bien de revenir dans le réel. Ce monde là est trop dangereux. Le plus dur, c’est la peur du lendemain, l’insécurité.

Je me suis toujours forcée à arrêter au bout d’une certaine somme. Je savais que ce n’était pas ça la vie. J’étais complètement hors réalité. Et puis il y a le piège de l’alcool. Je buvais pas mal. Suite au braquage, je ne dormais plus. Je suis devenue alcoolique. J’ai réussi à arrêter petit à petit.

Je connais quelques escort-girls. Certaines m’ont contactée sur les forums Internet. En général, on est très seules et c’est un moyen de se sentir protégée. J’en connais trois ou quatre qui ont fait des études ; une autre, mise au trottoir à 16 ans par son mac, battue, qui a connu les drogues dures, et qui est dans une haine immense. Elle a racheté sa liberté et elle continue. Elle ne sait rien faire d’autre et a eu trois redressements fiscaux, ce qui fait qu’elle est complètement coincée.

Beaucoup de ces filles disent que c’est un super job. Elles se voilent la face, elles n’osent pas dire la vérité. Elles ont 30 ans. Et après, et leur avenir ? Et le trou dans leur CV ? Moi, quand j’arrive pour un entretien d’emploi, on me demande déjà des explications pour une année où je n’ai rien. C’était après mon agression, j’avais pris une année sabbatique.

Aujourd’hui je vis de l’escorting. J’ai passé un an chez le psy et perdu 18 kilos. J’ai même trouvé un boulot, j’étais prête à passer de 15.000€ à 1700€ nets par mois !

Et puis ça s’est très mal passé. J’ai tenu un mois et demi. Tous ces efforts pour en arriver là… Maintenant, mon but, c’est d’arrêter dans les deux ou trois ans, progressivement. Je vais avoir un entretien d’embauche, j’espère avoir un boulot dans trois mois. En ce moment, je fais une licence de droit, je voudrais devenir avocate et défendre les enfants.

[1] D’après notre témoin, les escortes dépensent beaucoup d’argent auprès de ces forums de discussion entre « clients », pour faire effacer les messages qui les dévalorisent. Sur les forums de « clients », un « florilège » été rassemblé : Paroles de prosti-tueurs. Attention, son contenu est choquant et peut blesser.

[2] Ce numéro d’inscription à la Chambre de commerce, exigé par la presse pour passer une petite annonce, permet d’avoir un statut légal de « masseuse »…

Rosen : « Je me suis autodétruite. Si j’avais continué, je serais morte ».

envoi 19Rosen a longtemps défendu l’idée d’un statut et cru en la nécessité de rouvrir des maisons closes. Aujourd’hui, elle se bat aux côtés du Mouvement du Nid pour la pénalisation des « clients ». Elle raconte son long cheminement et revient sur l’arme de destruction qu’est la prostitution, en particulier sur le plan de la santé.

Retrouvez tous nos témoignages ici et le Tour de France de l’Abolition.

La prostitution, je devais y rester trois semaines, un mois. Au bout de 22 ans, j’y étais toujours. Et toujours avec les mêmes problèmes financiers. Une chose est sûre, on finit rui- née. Ce qui m’a fait plonger, je ne sais pas : une dépression, la peur du porte-monnaie vide… on y entre, on ne se rend pas compte.

Je parle en mon nom mais aussi au nom des jeunes femmes dans les salons et sur les trottoirs. Pendant 22 ans, j’ai vécu des agressions et des viols répétés. Quand on y est, on n’est pas consciente de la gravité de ce que l’on vit. La seule chose qui compte, c’est l’argent. Un jour après l’autre. On fait semblant d’aller bien, on montre quelque chose de soi qui n’est pas réel. Tout devient du mauvais théâtre, la vie avec les enfants, les amis, les clients. C’est violent.

Il y a 22 ans, si la prévention avait existé, ces 22 ans n’auraient pas eu lieu. S’il y avait eu une loi, en 1988, pour interdire l’achat de service sexuel, ces 22 années n’auraient pas existé pour moi. 22 années de gâchis, que je ne pourrai jamais reconstruire. 22 années marquées « sans emploi ». Sans emploi et sans existence. Aujourd’hui, je demande aux éluEs de mettre en place une politique de prévention pour que les jeunes ne tombent pas là-dedans ; mais aussi des aides pour pouvoir en sortir et une formation des psys pour libérer la parole des femmes.

Des clients prédateurs

Le client est coupable. Il sait ce qu’il achète ; il consomme.
Un homme qui achète une fellation dans une cave doit être condamné. Je demande que tout soit fait – et c’est urgent – pour protéger ces jeunes filles. Les clients, ils mentent, ils s’inventent un monde. La prostitution, c’est un gigantesque mensonge ; la prostituée ment, le client ment. L’ouvrier devient patron, le mari célibataire. On a envie de leur dire que ce sont des abrutis mais on est obligée de leur faire des compliments. De devoir supporter ces types, ça me prenait aux tripes. J’aurais pu en tuer un. Je me voyais avec un couteau.

Tous repartent frustrés. La prostitution, c’est une frustration généralisée. Ils viennent chercher ce qu’ils ne pourront jamais trouver ; ce qui n’existe pas. Pour certains, c’est une forme d’addiction : il me les faut toutes, en payant ou pas, peu importe. Ça peut être une petite bonne femme de 55 ans, je me souviens d’une dans un bar qui travaillait plus que nous qui étions jeunes. Ça peut être une femme de 150 kilos. Ils ont le pouvoir d’humilier. Les clients sont tous des prédateurs.

Une santé détruite

Dans la prostitution, j’ai eu énormément de problèmes de santé. En 1990, j’ai fait un ulcère à l’estomac, grave, j’ai même été dans le coma. En 1995, j’ai eu de gros problèmes de vue. Je sentais que je dépérissais. Je prenais des médicaments. J’avais des aigreurs d’estomac à hurler, j’avalais des verres d’huile pour me calmer. Et la fatigue ! Les dernières années, j’aurais dormi vingt heures sur vingt quatre si j’avais pu. J’étais incapable de définir ce que j’avais : épuisement mental, douleurs… Pendant des années, j’ai cherché des causes médicales. Les médecins m’ont détecté une maladie orpheline. Et à un moment, j’ai même cru que j’avais un cancer.

Quand j’ai pris la décision d’arrêter la prostitution, je ne tenais plus debout. J’étais arrivée à un tel point de fatigue que j’avais l’impression d’être en train de mourir. Et j’avais tout le temps faim : une fringale ingérable, incontrôlable. Quand je sortais de mon salon de massage, je voyais trouble. Je mettais des lunettes de soleil et je les gardais jusque dans mon lit !

Et puis j’ai arrêté. Et j’ai mis des mois à réaliser. Je ne suis plus fatiguée. Je n’ai plus de douleurs à l’estomac, je n’ai plus envie de dormir. J’ai l’impression que mes yeux se sont rouverts tout grands. Avant, j’avais une masse qui pesait sur mes paupières. C’est un soulagement immense : comme si quelque chose en moi revivait. Et je n’ai plus aucune gêne avec ma maladie orpheline, au point que je commence même à la mettre en doute. Je pense que c’est moi qui ai créé tout ça. Mes yeux qui voyaient trouble, je pense que c’est parce que je ne voulais plus voir le monde.

Avant, je me levais courbée ; c’est fini. Je me surprends tous les jours. Je n’arrivais même plus à me laver ; je n’avais plus de plaisir à rien. Faire le plein, les courses, tout était devenu surhumain. Infranchissable. Même mettre une paire de chaussures. Mon corps était épuisé, mon cerveau encore plus. Moi qui avais perdu toute énergie, je me retrouve. Je suis redevenue la femme que je n’étais plus. Maintenant, je fais des rapprochements. Je comprends que mon corps tirait le signal d’alarme. Mon médecin ne comprenait pas. En fait je me suis autodétruite. Si j’avais continué, je serais morte.

C’est un processus subtil ; parce qu’il y avait aussi des douleurs qui avaient disparu et qui se réveillent. En 1996, j’avais eu un bras cassé dans un accident et j’en avais gardé une grave arthrose. Cette arthrose, je ne la sentais jamais. Pour se prostituer, il faut anesthé- sier son corps. Et j’avais anesthésié les douleurs réelles. On s’anesthésie tellement qu’on finit par s’endormir. C’est le début d’une mort.

Arrêter, mais comment ?

Pour m’en sortir, il m’a fallu des rencontres. Et puis il y a eu cette fatigue, ce ras le bol, ce burn out.

J’ai publié un livre [1] et cela m’a permis de rencontrer beaucoup de gens. Certains étaient pour la prostitution, d’autres contre. J’ai pris tous ces mots et j’ai réfléchi. Je me suis posé la question : le conseillerais-tu à une autre femme ? La réponse était évidente. C’était non.

Au moment où j’ai écrit ce livre [Où Rosen défend l’idée d’un cadre légal pour la prostitution « volontaire », ndlr] j’étais entourée de gens qui me disaient : tu n’emmerdes personne. C’est sûr, c’est moi que j’emmerdais ! Maintenant, je me rends compte que les gens qu’on fréquente, dans ce contexte, tirent tous plus ou moins profit de notre prostitution : clients, commerçants… donc, ils nous confortent dans notre situation.

J’ai passé des nuits entières à réfléchir, à analyser. Et j’ai vécu tant de choses dans mon corps ! Dans la prostitution, on arrive à un stade où on ne pense plus. Est-ce parce que j’ai pris de la cortisone, mais j’ai été boostée, j’ai bien réfléchi et j’ai décidé d’arrêter tout : le traitement et la prostitution.

Quand je relis ce que j’ai pu écrire avant, je me choque toute seule. Mais j’étais où ? Maintenant, je sais que c’était une étape et qu’elle était indispensable à ma guérison. Mais je sentais bien que quelque chose n’allait pas. Un jour, je me suis réveillée. Mais quand on se réveille, on a mal. Donc, on peut ne pas en avoir envie.

Des appels au secours permanents

Pendant toutes ces années, j’ai vu des psys, je suis allée aux Alcooliques Anonymes (je buvais pas mal). Mais je trouvais des excuses bidon, des faux problèmes parce que je ne pouvais pas dire que j’étais prostituée. En fait, je me rends compte maintenant que je lançais des appels au secours en permanence. Mais les réponses, les aides, on ne les obtient pas parce qu’on ne peut pas dire l’essentiel. Il n’y a personne pour les com- prendre, pour les déchiffrer.

Mes réflexions ont duré en tout une huitaine d’années. Il aurait fallu que je sois entendue par les bonnes personnes. Mais ce n’était pas possible, à cause du tabou.

Témoigner, et à visage découvert

Aujourd’hui, je témoigne à visage découvert. Pour désarmer l’ennemi. Mais avant…
Il fallait vivre avec l’idée : à un moment ou à un autre, mes enfants sauront. C’était invivable.

Pour leur dire, j’ai utilisé les grands moyens : témoigner dans une émission de Jean-Luc Delarue sur les non-dits et les secrets de famille. J’avais accepté en me faisant violence mais il fallait que ma vie change. Je voulais me libérer, c’était trop lourd. J’ai donc prononcé ces mots, sur le plateau : je me prostitue. Après, je me suis passé le DVD en boucle pour m’écouter le dire. Bon, personne ne m’a donné de médaille, le cap a été dur à passer. Mais mes enfants ont compris. Les grands s’en doutaient, d’ailleurs. Et moi je n’avais plus à avoir peur ; cette peur affreuse qu’ils l’apprennent de quelqu’un. Je m’étais libérée, je pouvais passer à autre chose, ouvrir des cadenas.

Mais j’avais pris des risques. J’ai des problèmes de retards de loyer, et j’ai été menacée d’expulsion par mon office de HLM. Des gens ont raconté que j’avais des activités de prostitution dans mon appartement, alors que je ne recevais jamais personne. C’est très dur à vivre. Je n’aurais jamais imaginé que les HLM allaient s’en servir pour tenter de me détruire. Tout est un combat. Et une personne du recouvrement à qui j’ai dit que j’avais été prostituée n’a rien trouvé d’autre à me répondre que : Mais alors, vous avez de l’argent ! Elle n’a rien compris. Si on avait de l’argent, on n’irait pas se prostituer. Aujourd’hui, je suis à la ramasse financièrement. Mais je n’y retournerai pas. C’est irréversible. Je réapprends à vivre. Je travaille, je suis contente de toucher un salaire. Je gagnais en deux jours ce que je gagne en deux semaines, je vis avec le minimum mais je suis en accord avec moi-même.

Publié dans Prostitution et Société numéro 176.

[1] Rosen, une prostituée témoigne. Pour une prostitution choisie, non subie, éd Bordessoules, 2009.