MESDAMES ET MESSIEURS LES DEPUTéES, VOTEZ L’ABOLITION

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Nous votons « Abolition de la prostitution » !

RASSEMBLEMENT

Vendredi 29 novembre

12h30 à 13h30

Place Edouard HERRIOT – Métro Solférino

 

ET DIFFUSEZ AUTOUR DE VOUS, A VOS DEPUTéEs, CETTE TRIBUNE DE ROSEN HICHER, SURVIVANTE ! (pour pouvoir la lire dans son intégralité, il faut copier coller le titre dans Google)

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/26/prostitution-je-n-etais-qu-une-marchandise_3520706_3232.html

Et retrouvez tous les témoignages de notre campagne #30jourspourlabolition :

http://www.scoop.it/t/prostitution-30-jours-30-temoignages

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Anaïs, « masseuse » à domicile 1/2

cropped-mmr351.jpgFemme battue, prostituée, mais « travailleuse indépendante » avec la bénédiction des pouvoirs publics, Anaïs a fini par porter plainte pour proxénétisme contre son mari.

Je n’avais pas de famille. J’ai rencontré cet homme en boîte de nuit. Il était au chômage et travaillait un peu dans l’entreprise de ses parents. Nous vivions dans la maison familiale et j’ai cru trouver la famille que je n’avais pas eue. Au bout de quelques mois, j’ai été enceinte. Il était violent, il a commencé à me frapper.

Je me levais à 6h du matin, je m’occupais de tout. Si un de ses tee-shirts n’était pas lavé, il frappait. Dans sa famille, personne ne bronchait. Il a commencé à me dire qu’il n’avait plus d’argent et à me parler de son ex, qui était masseuse. Il m’a mis dans le cerveau l’idée que notre fils allait manquer de tout ; que je n’aurais rien pour l’habiller, que nous n’aurions pas de belle voiture.
Petit à petit, la prostitution, j’ai trouvé ça presque normal. Pour mon fils. Maintenant je comprends comment il a fait. Je comprends les femmes battues. Et je vois comment notre fils a été pour lui une monnaie d’échange. En fait, j’étais encerclée.

J’ai décidé de passer des annonces dans le journal. Aujourd’hui, on ne peut plus le faire en mettant juste un numéro de portable. Pour accéder aux offres commerciales et donner un téléphone, il faut un numéro de Siret. Je suis donc allée à la chambre de commerce. J’ai expliqué à une dame que je voulais mettre des annonces dans le quotidien régional, dans la rubrique « détente ». Elle m’a expliqué qu’il me fallait un numéro de Siret et m’a donné elle-même, comme raison commerciale, « salon de massage ».

Les numéros sont régulièrement vérifiés par les journaux, plus de problème. J’ai donc réuni les papiers : quittances de loyer, factures EDF, etc. Il me fallait une domiciliation. J’ai écrit à l’entreprise familiale pour demander l’autorisation de recevoir mon courrier administratif à cette adresse. Ils ont signé. J’ai eu mon rendez-vous le 8 janvier 2001. Je me souviens parfaitement de la date. La chambre de commerce m’a inscrite et on m’a dit que j’aurais mon numéro de Siret dans les dix jours. Le jour même, je passais une annonce, avec la mention « numéro en cours ».

J’ai mis « Vanessa, 22 ans, vous propose massage et relaxation ». En tant que « travailleuse indépendante », je paye la Caisse d’assurance maladie, l’Urssaf, les impôts… Les deux premières années, on ne paye pas d’impôts. En fait, je suis une micro-entreprise. J’ai donc droit à des aménagements fiscaux. Je déclare 1200€ par mois.

Tous profitent du système

Si je voulais, je pourrais demander une facture quand j’achète des préservatifs et les déclarer en frais professionnels. Je ne le fais pas, j’ai trop honte. Je dois justifier mon revenu et faire une déclaration annuelle. C’est « très professionnel », mon entreprise ! J’ai un comptable !

Je vais dans des hôtels qui ferment à 11h du matin et rouvrent à 17h. Ce sont des heures où il n’y a personne à la réception. Donc, ce n’est pas considéré comme du proxénétisme. L’été, ces hôtels nous virent parce que c’est tout le temps complet. Tout le monde profite du système. Moi, j’ai toujours aimé l’honnêteté. Mais la France, c’est faux cul.
Quand je pense à tous ces types qui ne voudront jamais me louer un appart’ et qui sont clients ! Quand on est prostituée, on vous dit non pour tout. On est des pestiférées.

Certaines ont un salon de massage, d’autres sont en appartement, d’autres à l’hôtel. Moi, je vais dans les hôtels.
Les premiers jours, je rentrais à la maison en pleurant. Le troisième jour, il a vu que je pleurais toujours. Il m’a dit : « Tu ne vas pas chialer tous les jours ! »
Je me suis dit, c’est vrai quoi ! Avec tout mon vécu, tout mon passé, j’ai pensé qu’après tout je pourrais résister. J’avais été abandonnée petite par ma mère, et j’avais fait 17 foyers d’accueil pendant mon enfance et mon adolescence. J’ai tout vécu. Alors, je continue.
Dans les moments où on se reproche de se prostituer, on se dit : oui, mais ton fils ne va pas manger. On a la bonne excuse.

Pour la famille, j’étais censée être femme de ménage. Un jour, j’ai dit à ma belle-sœur : je suis une pute. Ils ont tous dit « c’est dégueulasse » mais personne n’a bougé. Pourtant, ils me voyaient acheter des trucs chers et rentrer en taxi, et ils voyaient passer mon courrier. Mais ils ne voulaient pas savoir. Jamais une question, jamais rien. Je ne suis pas fière de ce que je fais. Mais avec eux, je n’ai aucune pudeur. J’ai mis la boîte de préservatifs au milieu de la table et, un jour, pour aller faire les courses, j’ai plongé la main dans le pot où je mets mon argent et j’ai sorti tout le fric. Sous leur nez. À peu près 40000 balles.

C’est payer qui l’excitait

Mon mari manipule toute la famille. Ils ont tous peur de lui. C’est « Monsieur Muscle ». Il ne faut jamais dire qu’il a tort. C’est à moi, quand je l’ouvrais, qu’on faisait des reproches : « Tu devrais te taire, il est coléreux. »
C’était le monde à l’envers. Il frappe sa mère, sa sœur… Avant, je pensais, une femme battue n’a qu’à s’en aller. Là, je me disais, « tu l’as peut-être mérité« . Maintenant, je sais qu’on rentre dans un cercle infernal. On finit pas se dire qu’on l’a cherché.
Et puis ma famille d’accueil m’avait dit pendant une partie de mon enfance que je ne valais rien. Donc, tout se rejoignait. Toute prostituée a un passé.

Il a toujours été grand consommateur de prostituées. C’est moi qui payais. Il connaît toutes celles qui passent des annonces, il les a toutes essayées. La preuve, la semaine dernière, je n’ai pas mis mon nom, « Vanessa ». Il a appelé. Je lui ai dit, « tu ne me reconnais pas ? »

Au début, il y allait tous les vendredis. Avec mon argent. Après, plus l’argent rentrait, plus il y allait. Deux ou trois fois par semaine. Et au restau, et au casino… Le plus fort, c’est qu’il ne voulait plus me sortir. Il avait trop peur de tomber sur un client. Il avait honte !

Ce qui excite ce genre d’homme, c’est de payer une fille. C’est de sortir les gros billets. Il lui est arrivé de sortir au bistrot du coin des billets de 100 dollars, que j’avais gagnés. C’est « J’ai le pouvoir, je paye« . Moi, la mère de son enfant, il ne me touchait pas, il préférait payer.

Avant, il avait vécu en Afrique et ailleurs. Il est toujours allé voir les prostituées. Son père aussi. C’est familial. Pendant les disputes, j’avais pris l’habitude de ne rien dire pour limiter les coups. Mais un jour, j’ai explosé. Je lui ai dit : « Tu me prends tout mon fric, il m’en reste juste pour mon shit. »
Je l’ai traité de mac. Alors là, il n’a pas supporté. Pourtant, je rentrais à la maison le soir, il me disait : « Tu as travaillé ? »
Je sortais le fric.

Des fois, il trouvait que ce n’était pas assez. La seule chose, c’est qu’il m’a toujours laissé payer tout ce que je voulais à mon fils. Et il me laissait une soirée par semaine. Moi, j’aime bien rester à la maison. Donc, je restais à coudre. Pendant ce temps-là, il claquait mes 4000 balles. Mais j’étais tellement conne que j’étais contente ! Ca faisait toujours une soirée où je n’avais pas morflé. En gros, je lui disais merci !
Par exemple, quand il m’emmenait faire les courses en voiture, et que je n’étais pas obligée de prendre mon scooter, je le remerciais.
Il est même allé jusqu’à coucher avec une copine prostituée que j’avais perdue de vue. J’étais tellement heureuse qu’il l’ait retrouvée que je n’ai rien dit

Je suis restée plus de trois ans avec lui. Il a profité du fait que je n’avais pas de famille, pas d’amis. Ma meilleure amie était partie à l’étranger. Pendant toutes ces années, j’ai souvent dit que j’allais partir. Il me disait : « Tu vasfaire comme ta mère. »
Ma mère était prostituée et elle m’a abandonnée. Ça marchait, je me sentais coupable.

J’ai fini par partir, en laissant mon enfant à ma belle-mère. Et par porter plainte pour coups et blessures. Mon avocate s’est mise en rapport avec son avocate à lui. Pour finir, elle m’a dit : « Tu es prostituée, ça va être dur d’obtenir la garde de ton enfant. »
Alors là, j’ai explosé : et lui, il est proxo !

J’ai piqué une telle colère que j’ai foncé à la BAC pour porter plainte pour proxénétisme. Cette avocate qui, soit dit en passant, m’a demandé 5000 balles juste pour ouvrir mon dossier, m’a fait comprendre que je n’avais pas d’appart’ et que je n’étais qu’une pute. Elle s’est arrangée avec l’autre pour éviter que je fasse une requête auprès du juge des affaires familiales. C’est lui qu’elles protègent, ce n’est pas moi.

Aujourd’hui, c’est lui qui a notre fils et qui touche l’allocation de parent isolé ! Et moi, je suis obligée, pour prendre mon fils trois fois par semaine, de passer les trois quarts du temps que j’ai avec lui à faire des allers-retours en car.

Le plus dur, c’est la violence psychologique

Pour l’instant, mon mari n’est au courant que de la plainte pour coups et blessures. D’ailleurs, il m’a demandé de la retirer, en me promettant en échange d’avoir mon fils une semaine sur deux. Je ne l’ai pas retirée. Seulement, comme je n’ai pas eu d’interruption de travail suite aux coups, ça ne vaut rien. Au pire, il écopera de mille balles.

Pour l’autre plainte, je me suis démenée. Je suis contente, j’ai un témoin visuel qui peut témoigner que mon mari était mon proxénète. J’ai confiance. Même si je sais que le commissaire a une pile de dossiers sur son bureau. Il va falloir attendre.

Maintenant, je veux passer à la suite. Commencer une nouvelle vie. Mais c’est le parcours du combattant. On ne veut pas me louer d’appartement, je n’ai pas de bulletins de salaire. Résultat, je vis en résidence hôtelière et je paye 1000 euros par mois pour un T2. Pendant deux mois, quand je suis partie de chez moi, j’ai vécu dans les hôtels avec mes valises, et je travaillais dans la même chambre pour faire des économies. Là, on devient dingue.

Au début, quand j’étais nouvelle, je gagnais 3000 par semaine. Maintenant, 1500. Mais j’ai des charges fixes colossales : 1000 euros de loyer, 40 euros par jour pour les hôtels, 30 euros d’annonces par semaine, les frais pour mon fils, les mobicartes, les préservatifs, etc.

Pour ne pas perturber mon fils, ne pas l’arracher brutalement à sa grand-mère, je continue la prostitution. En me mordant les doigts de ne pas avoir profité de mon petit, de l’avoir fait élever par ma belle-mère. J’assume ce que je fais. On m’y a mise.

J’attends pour demander la garde. Je n’ai pas de logement fixe, pas d’argent de côté. Mais j’ai repris une école pour avoir un diplôme, et je mise là-dessus. Il ne faut pas se mettre le juge à dos. Dès que j’ai ce diplôme, j’arrête de me prostituer. Déjà, d’avoir un appartement, même en résidence hôtelière, a changé ma vie. Maintenant, il m’en faudrait un avec un bail.

Je vais commencer une nouvelle vie

Et dire que je me croyais incapable de vivre seule. De payer un loyer. D’élever un enfant. Il me mettait toujours en position de penser que j’avais besoin de lui. Alors qu’en réalité je faisais tout, toute seule ! C’est moi qui payais tout, qui gérais tout ! Je finançais même l’entreprise familiale !

J’ai ramené des millions à cette ordure. Il a tout gardé. Si je pouvais, je serais la première à lui mettre le fusil sur la tempe. Je le hais. Ce n’est pas la violence physique, le plus dur. Les bleus, ça part. C’est la violence psychologique, le harcèlement.

Il y a des choses que je ne supporte pas : l’hypocrisie de la société qui fait de l’argent sur notre dos et ne nous reconnaît même pas le droit d’avoir un appartement ; la vulgarité des prostituées qu’on voit à la télé.

En fait, j’ai souvent envie de dire que je suis prostituée, rien que pour voir la tête des gens. Les gens, ceux qui pensent que c’est de l’argent facile…

Publié dans Prostitution et Société numéro 141.

Laurence : « renaître de ses hontes »

Ce livre, Renaître de ses hontes, c’est la fin d’un long cheminement qui m’a permis de nettoyer définitivement ma honte, d’oser ne plus me cacher, de prendre le risque d’être moi au risque de déplaire aux autres et à la société.

Il est le symbole de ma transformation. J’ai passé quatre années à l’écrire, quatre années à regarder en face quelque chose qui m’a empêchée de respirer jusqu’à l’âge de 45 ans, alors que j’avais donné du sens à ma vie et réalisé ce à quoi j’aspirais : la honte. Honte d’être née, honte de n’avoir pas été aimée, d’avoir été rejetée, honte d’avoir été victime d’inceste, honte d’avoir été prostituée, honte d’avoir été alcoolique.

J’ai grandi dans la peur et dans l’idée qu’il fallait se taire. Pour survivre, j’ai développé un comportement que l’on appelle l’inhibition : passer inaperçue, me laisser faire. J’ai donc fait la morte lors de l’inceste et j’ai continué dans la prostitution.

Ensuite, j’ai eu honte d’avoir accepté d’être la poupée de ces hommes que la société appelle gentiment des « clients ». Pour continuer à vivre, pour être aimée par les autres, j’ai tout fait pour cacher toutes ces hontes. J’ai utilisé un outil puissant : l’alcool. Mais l’alcool est un piège infernal puisque qu’il entretient la honte.

Sortir du silence

Je me suis donc tue pendant plus de vingt ans. J’étais prisonnière d’une double contrainte : si j’osais parler, je prenais le risque d’être rejetée. Si je me taisais, je devais continuer à supporter le poids de la honte et de la douleur.

Ces quatre années d’écriture ont été très dures. Mon corps a parlé. J’ai souffert de contractures qui m’ont paralysée, de maux de ventre à rester pliée en deux, de vomissements, de crises de sanglots pendant des semaines. Replonger dans mon histoire me renvoyait à un torrent d’émotions et de sentiments : le chagrin, l’isolement, la colère, la haine, la honte, la culpabilité…

J’ai voulu que ce livre parle de l’expérience de la honte. Il en existe peu sur ce thème et ils sont le plus souvent théoriques. En disant mes hontes, je voulais aussi dénoncer les préjugés. Oui, l’alcoolisme est une souffrance. Oui, la prostitution est une souffrance. Je ne peux plus supporter d’entendre qu’elles aiment ça ou qu’il faut des putes pour éviter à nos filles d’être violées ! Moi qui ai vécu la prostitution, je l’ai ressentie comme un viol, ou plutôt des viols incessants ; comme la destruction et l’anéantissement d’une partie vivante de moi-même. Mon vécu de prostituée n’a fait que renforcer ma honte d’exister.

Mais je n’ai pas choisi le pathos. Mon sujet, c’est la résilience ; le processus qui m’a permis de transformer mon vécu : de faire de mon expérience de vie une force ; de changer le « à cause de » en « grâce à ». Si j’ai écrit ce livre, c’est pour me libérer mais aussi pour éclairer tous ceux qui sont confrontés à leurs hontes, pour leur transmettre l’idée qu’ils peuvent en sortir et aller vers leur propre transformation. Guérir, ce n’est pas oublier mais accepter pleinement nos blessures pour vivre avec. Aujourd’hui, après avoir donné du sens aux événements de ma vie, je suis convaincue que chacun d’eux recèle l’opportunité de « grandir » même si cela peut être douloureux.

Je retrace donc mon enfance, le manque d’amour, la maltraitance, l’inceste. Mon adolescence avec la rue, la drogue, l’alcool, l’autodestruction. Je raconte mes addictions, la boulimie, les fugues, la défonce, ma rencontre avec des « amis », les recruteurs d’un réseau de proxénètes ; et à 17 ans l’enfer de la rue Saint-Denis, surveillée jour et nuit. Je décris le défilé des « clients », leur indifférence, la violence, ma sexualité détruite ; puis les petits boulots, les dépressions, les démissions, l’utilisation forcenée que j’ai pu faire de ma séduction pour espérer gagner l’amour des autres, ma vie sentimentale chaotique, mes rechutes dans l’alcool.

Mais surtout je montre le chemin de réparation qui m’a permis d’accepter la réalité. Après trente ans passés à vivre dans le silence, je raconte les souffrances liées à mes traumatismes mais aussi mon long travail de psychothérapie, mes formations, mes diplômes, mes lectures ; et puis mes rencontres avec de formidables tuteurs de résilience [1] aussi bien au Mouvement du Nid [2] que chez les Alcooliques Anonymes ou chez les moines bouddhistes.

La psychothérapie a réveillé beaucoup de douleurs mais elle a été le levier qui m’a permis de conquérir une formidable énergie de vivre. J’ai pu décrypter mes croyances, ces lunettes noires que l’on a sur le nez et qui déforment nos réalités : d’abord ma croyance en ma nullité. J’ai compris comment j’avais répété des situations d’échec qui venaient confirmer à mes propres yeux l’idée que je ne valais pas grand-chose ; comment cette idée m’avait inconsciemment fait prendre de mauvaises décisions. La certitude que les hommes sont des abuseurs m’a conduite plusieurs fois à vivre des abus sexuels. Tout ce chemin de reconstruction m’a permis de décrypter mes malaises et la répétition des vieux scénarios : mes rencontres successives avec des proxénètes par exemple…

En plus, en avançant dans cette voie, j’ai commencé à nourrir une véritable passion pour la psychologie, les relations humaines, la communication, le développement de la personne. Et surtout, j’ai fait une découverte sans précédent. C’est quand j’ai osé dire mes hontes, quand j’ai osé demander de l’aide, que j’ai reçu les plus beaux cadeaux de la vie.

Témoigner publiquement

Aujourd’hui, grâce à ce processus d’écriture, je suis prête à témoigner publiquement et à me battre contre le système prostitutionnel. Bien sûr, écrire ce livre m’a fait traverser des moments d’inquiétude ; d’abord pour mes enfants. Un de mes fils est atteint d’une forme d’autisme, le syndrome d’Asperger, et je ne voudrais pas qu’il soit traité de « sale autiste » et en plus de « fils de p… » Parfois, j’ai peur. Mon mari me soutient. Je suis prête, mais je ferai tout pour protéger ma famille et me protéger moi. Je ne signe d’ailleurs que de mon prénom et de mon pseudo « Noëlle » pour rendre hommage à cette jeune femme qui à l’époque avait si honte d’elle lorsqu’elle témoignait à visage caché.

Cette question du témoignage a toujours pris une place centrale dans mon histoire. Je pense à mes témoignages sur mon vécu de prostituée. J’en ai donné plusieurs, pour le Mouvement du Nid [3] puis pour la presse, la radio, la télévision ; pour le dessinateur Derib, en participant au scénario de la BD de prévention Pour toi Sandra. Même si je témoignais dans l’anonymat parce que je n’étais pas encore prête à me dévoiler en public, oser dire ce qu’était la réalité de la prostitution m’a permis de goûter à un sentiment nouveau : me sentir utile, avoir ma place.

J’ai non seulement découvert que, malgré mon trac, les mots sortaient de ma bouche portés par une énergie que j’ignorais, mais aussi que mes témoignages avaient le pouvoir d’aider d’autres personnes. Sans le savoir, je transmettais deux messages : le premier, destiné aux personnes en difficulté, il est possible de s’en sortir et de revivre. Le second, au grand public : la prostitution est une atteinte aux droits humains, une réalité qui pourrait bien devenir l’une des hontes de notre temps.

S’engager

Pendant 28 ans, j’ai fui tout qui touchait à la prostitution et à l’inceste. Je ne voulais rien lire sur le sujet, je zappais ; tout, les documentaires et même les films. Pour moi c’était insoutenable physiquement. Aujourd’hui, je suis prête. J’ai regardé le documentaire Putains de guerre (France 3, 20/02/2013) et je me suis demandé comment fait un soldat de l’ONU pour se servir de ces jeunes filles, souvent mineures, qui doivent faire cent clients par jour ! Je suis horrifiée devant tant d’irresponsabilité.

Il y a énormément de travail à faire. Ce qui me tient à cœur, ce sont les clients. Leur faire prendre conscience. Les discours qu’ils avancent pour se justifier me révoltent. J’ai envie de hurler mon indignation et ma colère. Mais en écrivant j’ai dépassé quelque chose. Paradoxalement, j’ai envie de comprendre ; et d’agir. Dans la masse de ces hommes, il y en a qui sont capables de prendre conscience de leurs actes abusifs. Mais pour que cela soit possible, il faut que nous osions dire. De même qu’il existe des groupes de parole de femmes violées, des contacts en prison entre victimes et agresseurs, il faut que les personnes prostituées parlent.

Mon objectif est aussi d’établir des contacts avec d’autres « survivantes » [NDLR : C’est le nom qu’ont choisi dans de nombreux pays des femmes anciennement prostituées, en lutte contre le système prostitueur]. J’en ai maintenant aux États- Unis et en Irlande et ces moments me mettent dans un état de bien-être total. L’idée que l’on pourrait toutes se rejoindre, faire quelque chose ensemble, c’est pour moi l’état de grâce.

J’en ai assez d’entendre à la télévision ces « escortes » (pour ne pas dire trop honteusement prostituées) avec leur sac Vuitton… qui disent être tellement contentes de l’être. N’avoir d’estime de soi qu’en achetant des trucs à 2 000 euros, c’est une bonne façon de cacher sa honte et le mépris de soi. Que restera-t-il de leur semblant de fierté le jour où elles seront vieilles ou sans argent ?

La plus belle chose que j’ai découverte au travers de l’écriture de mon histoire, c’est que c’est la quête d’amour qui m’a toujours donné l’étincelle de vie et le courage de m’en sortir. Je crevais d’amour sur ce trottoir de l’enfer. Petit à petit, j’ai appris à m’aimer, à aimer mon corps et à aimer mes blessures. Depuis que j’ai regagné l’estime de moi-même, je pense que ce ne serait plus possible pour moi d’être prostituée. Je pourrais me battre jusqu’à la mort pour dire « non » si on me forçait.

Renaître de ses hontes, le livre de Laurence, est en librairie depuis avril 2013. Il est édité chez « Le Passeur », isbn : 978-2-36890-024-6. Nous en avons publié une recension dans notre revue.

Laurence a pris la parole aux côtés de deux autres « survivantes », Nathalie et Rosen, lors de la journée du 13 avril 2013 pour l’abolition du système prostitueur. Vous pouvez retrouver leurs interventions en vidéo sur le site du collectif « Abolition 2012 ».

[1] Terme forgé par le psychiatre Boris Cyrulnik.

[2] Le Mouvement du Nid, association de soutien aux personnes prostituées, est l’éditeur de la revue Prostitution et Société et de ce site.

[3] Sous le pseudonyme de « Noëlle », Femmes et Mondes n° 77/1987)].

Rachel Moran : « La prostitution n’est pas le lieu où opère le trafic mais la cause du trafic sexuel »

Lors de deux jours de travail des associations signataires de l’appel de Bruxelles début octobre 2013, a été lancé la Coalition pour l’abolition de la prostitution (CAP). A cette occasion, Rachel Moran une survivante de la prostitution irlandaise, auteure de « Paid For, my journey through prostitution », l’histoire de ses années dans la prostitution, est venue témoigner de son expérience et de la nécessité de recourir à l’abolition à la suédoise, donc à la pénalisation du client. Voici la vidéo tournée par Mariana Colotto pour le Lobby européen des femmes. Et la traduction en français en dessous.

Rachel Moran : « La prostitution n’est pas le lieu où opère le trafic mais la cause du trafic sexuel »

octobre 12, 2013 § 4 Commentaires

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« C’est vraiment un très beau jour pour moi, je suis vraiment ravie d’être là pour le lancement de la coalition pour l’abolition de la prostitution.  Il y a 20 ans si on m’avait dit que je viendrais à Bruxelles pour parler de mon expérience cela m’aurait paru complètement incroyable. J’aurais pensé que ceux ou celles qui me disaient cela avaient pris autant de drogues que moi ».

« Je suis partie de chez moi très tôt, à 14 ans. Je me suis retrouvée dans la prostitution dans l’année qui a suivi.
J’ai quitté -je me suis enfuie- la prostitution à 22 ans ». Je n’ai que dix minutes donc je ne vais pouvoir vous parler beaucoup de toutes ces années où il s’est passé tant de choses qui m’ont éloignées de qui j’étais en tant que personne. Il n’y a rien ni personne qui pourrait me dire quelque chose qui pourrait me faire croire qu’il peut exister une forme de prostitution qui soit source de force, qui puisse être une sexualité libératrice, ou même être tout juste vaguement tolérable. Je ne crois rien de tout cela. Rien dans ce que j’ai vu ou ou dont j’ai pu être témoin aussi dans la vie d’autres femmes ne rendrait cela possible.
Il y avait vraiment  vraiment trop de dégradations, beaucoup de violence bien sûr. Mais quand les gens me posent des questions sur la violence je crois qu’ils sont à côté du vrai enjeu.  J’ai toujours pensé cela même si à une époque je le ressentais juste sans que ce soit une pensée très construite.

Ce que ne comprennent pas ces personnes c’est le fait que l’acte lui-même est violent. Que même l’homme le plus gentil qui aie touché mon corps était violent. Et en fait, d’une certaine façon c’était pire parce qu’il était plus malhonnête que celui qui me frappait à la tête et qui au moins me disait ce qu’il pensait de moi.

Je vais mentionner brièvement mais il en a déja été question le lien entre proxénétisme et trafic humain et sexuel dans la prostitution. J’ai parlé à une amie récemment qui est dans une association de soutien aux personnes prostituées. Elle a parlé des ces situations où on sait que les mêmes qui sont des proxénètes « traditionnels » sont aussi par ailleurs des trafiquants de femmes. C’était d’ailleurs la situation à mon époque aussi.
Comme cela a été dit c’est la prostitution (demande) qui est l’origine du trafic.
La prostitution n’est pas le lieu où opère le trafic sexuel mais la cause du trafic sexuel.
J’ai pris quelques courtes notes parce que je n’aime pas lire un texte. Une des choses dont je voulais parler ce sont les mensonges des lobbys pros. Je ne peux pas parler de tout en 10′. Mais un mensonge très important qu’il faut dénoncer c’est la façon dont ils jouent avec les statistiques. Nous avons cette constante contestation des chiffres. La façon dont nous pouvons y mettre fin c’est d’y répondre avec des chiffres irréfutables et très importants. C’est là que nous comptons sur la Suède pour communiquer sur son modèle.
Car la Suède a fait tant et est devenue un tel exemple pour le monde, et cela a été si important pour moi. Je ne peux même pas vous exprimer ce que cela a représenté pour moi que la Suède ait fait ce qu’elle a fait.
Ce qu’elle a fait c’est qu’elle a affirmé clairement que ce qui m’était arrivé et arrivait à un nombre incroyable de femmes était mal et anormal. Et c’était le premier pays à le dire. Et cela représente bien plus que je ne peux le dire.

Angel K : « Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte, nous ne sommes pas obligéEs de les gober »

Angel K. est une survivante de la prostitution, une des chanceuses qui est parvenue à quitter la prostitution ainsi qu’elle se présente elle-même. Elle nous a autorisé à publier ici ce texte, entre témoignage et analyse, d’abord paru sur son blog, Surviving prostitution and addiction.

Je ne suis pas de celles qui haïssent les hommes.]e suis passée par une phase où je les haïssais, lorsque je « travaillais » comme prostituée, et avec le recul, il est facile de comprendre pourquoi. Mon ex-partenaire me maltraitait, les hommes auxquels il me présentait me maltraitaient, et les mecs payaient pour abuser de moi. C’était beaucoup plus sûr pour moi de dire : les hommes, c’est de la merde, ils vous font mal, et de déconnecter. Je pense que cela rendait les choses moins personnelles, moins blessantes pour moi en tant qu’être humain, de dire que tous les hommes étaient comme ça.

Maintenant cependant, je suis en voie de guérison, et avec le temps, j’en suis venue à d’autres conclusions. Au fur et à mesure que la colère s’estompe, et que.je perçois les choses un peu plus clairement et les blessures avec un peu plus de justesse, je peux voir mon ancien point de vue pour ce qu’il était : un mécanisme de défense qui m’est venu à point dans une situation de traumatisme extrême. J’ai suivi une thérapie durant ma convalescence (j’ai passé 12 mois à consulter un thérapeute, qui m’a immensément aidée à surmonter ma difficulté à faire confiance aux hommes) et je suis devenue amie avec quelques hommes de qualité au cours de ce processus. Je suis arrivée à voir la réalité : il existe des femmes bonnes, et des femmes mauvaises, tout comme il existe des hommes bons et des hommes mauvais. J’ai simplement passé plus de temps avec ces derniers !

La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes

L’industrie de la pornographie perpétue un mensonge, elle nous vend l’idée que les femmes et les hommes sont fondamentalement complètement différents. Les femmes sont là pour être utilisées, photographiées et filmées comme des animaux sexuels, car c’est ce qu’elles veulent, ce qu’elles aiment, et c’est comme cela qu’elles prennent leur pied (regardez ce sourire !). Les hommes, par ailleurs, sont là pour dominer, pour violer, impunément. Tout cela sous le prétexte de la liberté d’expression, d’un amusement inoffensif, qu’on ne change pas les hommes. On excuse, non, pire que ça, on attend des hommes qu’ils se comportent d’une certaine manière, qu’ils traitent les femmes d’une certaine façon, pour être des hommes.
Le message latent est clair : si vous n’utilisez pas la pornographie, si vous ne traitez pas les femmes comme des objets sexuels, des parties de corps qui existent pour votre plaisir, vous n’êtes pas vraiment un homme.

De même, une femme qui demande si une industrie qui vend le corps des femmes, qui se fait des sommes d’argent énormes non pas pour les femmes qu’elle utilise mais pour les hommes qui les vendent, renforce le pouvoir des femmes et les libère, est taxée de pudibonderie.

L’industrie du sexe est arrivée à quelque chose de remarquable : elle a récupéré à son compte le langage du féminisme et le choix de défendre ses pratiques destructrices et oppressantes

Et la société l’a parfaitement accepté. Je ne pense pas qu’il soit facile pour qui que ce soit, homme ou femme, de s’insurger contre ce qui est désormais perçu comme normal et le courant dominant. La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes. Il n’y a rien de nouveau dans l’oppression des femmes, mais la façon dont l’industrie du sexe cherche à saper ses opposantEs en se posant en protectrice de la liberté d’expression, de la justice et de la liberté, représente une sorte de « coup de génie », qui rend le combat contre ce type d’abus encore plus ardu.

Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte et nous vend ont des retombées négatives sur les femmes et sur les hommes. Mais nous ne sommes pas obligéEs de les gober. Je pense que les femmes et les hommes sont égaux, et qu’une relation saine entre les femmes et les hommes doit se fonder sur le respect de leur dignité et de leur humanité communes. Si nous nous coupons, nous saignons tous. Nous sommes tous blessés si on nous frappe. Dire aux hommes qu’ils sont moins virils parce qu’ils ne traitent pas les femmes comme des objets sexuels ne leur rend pas service, pas plus que de taxer les femmes de pudibonderie parce qu’elles souhaitent être traitées comme plus que des objets sexuels.

En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible pour moi que de regarder les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais

Il n’est guère surprenant qu’une industrie aussi profitable se défende bec et ongles contre les attaques. Plus étonnant peut-être, c’est que notre société l’ait accepté si facilement. Dans mon expérience, une bonne partie de l’inaction autour des inégalités sur lesquelles se fonde l’industrie du sexe est basée sur une pure ignorance. Les personnes qui n’ont aucune expérience de l’industrie du sexe voient les arguments qui leur sont présentés (par l’industrie du sexe elle-même) et tombent dans le piège de ce qui apparaît superficiellement comme un choix et un renforcement du pouvoir des femmes. En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible que de voir les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais. Les arguments invoqués par les défenseurs de l’industrie du sexe sont abstraits, impersonnels, distanciés, et édulcorés au-delà de toute expression. Je défie quiconque, homme ou femme, qui a été témoin de ce que j’ai moi-même vécu, qui a fait les mêmes expériences que moi – violée, battue, menacée, vendue – de continuer à défendre les pratiques de l’industrie du sexe. L’utilisation des femmes par l’industrie du sexe les touche personnellement ! Être nue et utilisée encore et encore est aussi intime que possible.

Donc bien que je reste prudente dans mes interactions avec les hommes (tout comme avec les femmes d’ailleurs : il faut du temps pour reconstruire la confiance lorsqu’elle a été aussi malmenée), je ne gobe pas le mensonge de l’industrie du sexe qui veut que les hommes soient à la merci de leurs hormones, contrôlés par leur pénis. Je pense que les hommes méritent plus de crédit que cela. Les femmes et les hommes qui s’opposent à ce que l’industrie du sexe fait à notre société, et à la manière dont elle traite les personnes qui l’utilisent, doivent conjuguer leurs forces et faire front ensemble. Le triomphe du mal se nourrit de l’inaction des bonnes personnes. Il est temps de nous faire entendre, côte à côte, femmes et hommes.

Angel K., On equality, 26 mai 2010.
Traduction : Lobby européen des femmes.

Stéphanie : « la prostitution est évidemment beaucoup plus facile à théoriser qu’à exercer »

Stéphanie est une survivante de la prostitution, elle milite au sein de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Le 11 octobre 2009, dans le cadre du Forum Social Québécois, la CLES a présenté les résultats d’une recherche sur les « clients » prostitueurs. Stéphanie est intervenue à propos des regards que des femmes ayant une expérience dans l’industrie du sexe portent sur les « clients ». Merci à elle et à la CLES, qui nous ont autorisé à diffuser son intervention.

J’aimerais débuter avec une citation tirée d’un livre qui m’a profondément marquée et qui, je suis certaine, est connu de toutes et de tous. Ce livre est Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée [1].

J’observe les autres filles. Presque toutes des gosses, comme moi. Je vois qu’elles sont bien malheureuses. Surtout les toxicos qui doivent se prostituer pour pouvoir se piquer. Je lis le dégoût sur leur visage chaque fois qu’un micheton les touche, et pourtant elles se forcent à sourire. Je les méprise ces types qui se coulent lâchement dans la foule de ce hall de gare, cherchant de la chair fraîche du coin de leur œil allumé. Des idiots ou des pervers, sûrement. Quel plaisir peuvent-ils éprouver à se pieuter avec une fille totalement inconnue, que visiblement ça dégoûte, et dont il est impossible de ne pas voir la détresse.

Il n’existe malheureusement pas de terme spécifique pour les hommes qui achètent des « services sexuels ». L’utilisation généralisée du terme d’apparence neutre de « clients » contribue à renforcer l’invisibilité et l’impunité accordée aux hommes qui se donnent le droit d’acheter le corps des femmes. Ce terme banalise également les rapports de pouvoir qui sont au cœur de la prostitution et la double hiérarchie sociale qui en découle : la domination des hommes sur les femmes (l’assujettissement des femmes aux hommes) et celle des classes riches sur les classes pauvres. C’est pourquoi plusieurs groupes abolitionnistes dont, vous l’aurez deviné, la CLES, utilisent le terme plus juste de « prostitueur » ou « client-prostitueur » qui met en lumière le rôle de ces hommes dans le maintien de cette institution patriarcale.

Les notions de « consentement » et de « choix » individuel ont été récupérées par le puissant lobby des « travailleurs du sexe » qui revendique au nom de la liberté sexuelle le « choix » que feraient certaines femmes d’entrer dans le système prostitutionnel. Si certaines femmes font effectivement le « choix » d’entrer dans le système prostitutionnel, ce choix n’est pas lié à leur liberté sexuelle, mais plutôt à des besoins d’ordre économique (qui sont souvent influencés par la société de consommation, capitalisme oblige, dans laquelle nous vivons).

La prostitution n’est pas une question de choix individuel ou de liberté sexuelle, mais bien une question sociale puisqu’elle concerne l’ensemble des femmes qui deviennent dès lors potentiellement toutes des objets sexuels, des produits, des marchandises, que l’on peut acheter, vendre ou louer. La prostitution ne peut par conséquent être réformée dans le but d’améliorer les conditions de sa pratique.

Le lobby des « travailleurs du sexe » ne fait certes pas la publicité du fait que celui qui a le choix dans ce marché est le client-prostitueur, car c’est lui qui décide et impose ses désirs et fantasmes en « achetant » le consentement des femmes (l’argent a cette faculté magique). Les femmes n’entrent pas dans la prostitution par « choix », mais plutôt par manque de choix. Elles méritent de véritables choix et non pas ceux que leur imposent, par exemple, l’industrie du sexe d’avoir à choisir entre le bordel, la pornographie, la rue, les agences, les salons de massage ou les clubs de danseuses.

Je suis franchement écœurée et dégoûtée d’entendre dire que la prostitution est un choix libre et rationnel, voire une alternative économique souhaitable. Je ne pensais jamais faire ce que j’appelle mon « coming out » (c’est-à-dire, dire publiquement que j’ai « travaillé » dans cette violente et vorace institution patriarcale qu’est l’industrie du sexe) et ça été une décision très difficile parce que je l’ai caché pendant si longtemps.

J’en ai tout simplement marre (et je suis vraiment frustrée, car je n’en crois pas mes oreilles) de ces intellectuelles et de tous ces groupes pro « travail du sexe » qui parlent en mon nom, et au nom de toutes celles qui font ou ont fait partie de cette industrie, pour vanter les mérites du « travail du sexe » et expliquer que ce n’est pas la prostitution qui est un problème, mais les conditions dans lesquelles elle est pratiquée et ces supposés quelques (comprendre peu nombreux) « mauvais clients ».

Les groupes pro « travail du sexe » s’improvisent porte-parole de toutes les femmes exploitées dans cette industrie, mais ils ne sont en fait que le porte-parole d’une minorité de femmes prostituées et ignorent la majorité, dont je fais partie, que l’on entend normalement pas et qui ne peut ou ne souhaite (de peur d’être reconnue, de peur d’être davantage stigmatisée, jugée, de peur des représailles, etc.) s’exprimer. Il faut rester extrêmement vigilant•e face à ce discours qui dissimule le silence et la réalité de plus de 90% des femmes exploitées dans cette industrie.

En ce qui a trait aux clients-prostitueurs, vous pouvez imaginer que je ne pense pas de gentilles choses d’eux, mais ne voulant pas offenser les hommes ici présents, je ne répéterai pas les mots qui défilent présentement dans mon esprit. J’ai également consulté une dizaine d’amies qui sont encore dans les clubs ou qui n’y sont plus. Elles n’ont, elles non plus, rien de positif à dire sur ces hommes sinon que ce sont des « portefeuilles » qui nous exploitent et profitent de nous. À ce sujet, une copine sexuellement exploitée dans les clubs de danseuses m’a dit : Les hommes sont avides de sexe et d’objets sexuels. Ils sont tous différents, mais leur but commun est de voir des filles nues et de les toucher. Beaucoup sont irrespectueux et prêts à se mettre dans les problèmes pour franchir les limites de l’interdit. En d’autres mots, c’est des hypocrites qui laissent leurs femmes à la maison et qui viennent toucher d’autres filles pour lesquelles ils n’ont aucun respect… C’est pitoyable !.

Il faut comprendre que les pratiques demandées par les clients-prostitueurs sont multiples en plus d’être déshumanisantes, dégradantes, violentes et dangereuses. Les clients-prostitueurs exigent, presque toujours, de ne pas porter de capote. Ils ont très souvent recours à la violence et veulent reproduire ce qu’ils voient dans la pornographie (relations sado-masochistes, double pénétration, relations avec deux femmes, etc.) Ils veulent toujours plus pour toujours moins, c’est-à-dire qu’ils utilisent le chantage ou tout autre moyen pour soit faire baisser le prix ou soit obtenir des « services » que les femmes ne veulent pas ’faire’ comme, par exemple, la pénétration anale.

La pornographie et les médias, en plus de toujours repousser les normes de ce qui est socialement acceptable, encouragent les clients-prostitueurs à faire de nouvelles expériences, à essayer de nouveaux produits (femmes exotiques, transexuelles, enfants, etc.), à transgresser les limites de ce qui est possible ou permis. C’est pourquoi ils exigent et exploitent des femmes de plus en plus jeunes et considèrent que la « chair fraîche » est meilleure. Ils désirent vivre de multiples expériences, dont la plus récente et la plus promue par les agences d’escortes et les médias est la girlfriend experience (GFE) qui leur permet de passer un moment avec une femme qui prétendra être leur copine. Ce qui veut simplement dire qu’avant de baiser, ils iront au cinéma, au restaurant, etc.

Dans les clubs de danseuses, il est maintenant légalement possible, et socialement très accepté, de toucher les seins, les fesses, les jambes et les bras, c’est-à-dire la presque totalité du corps de ces femmes, à l’exception de leur partie génitale. Cette légalisation a entraîné de graves conséquences pour les « danseuses » en plus d’entraîner d’énormes transformations quant aux conditions de travail. Les « danseuses » sont dorénavant exposées quotidiennement à la violence sexuelle : elles se font embrasser, « lécher » « sucer » les seins, toucher les parties génitales, mordre, griffer, gifler, etc. Cette violence est pourtant banalisée, normalisée et comprise comme faisant partie du métier.

J’ai « dansé » sur une période s’échelonnant sur près de 14 ans et jusqu’à récemment je « dansais » encore. Je suis sidérée par la banalisation spectaculaire de cette industrie. « Danser » est aujourd’hui si banal et si glamour qu’on encourage fortement les femmes et les jeunes filles à aller essayer ou même à y « travailler » pendant leurs études.

Les médias et la culture populaire (la musique, la télévision, le cinéma, la radio, Internet) y font fréquemment référence et les clubs sont vus comme un lieu d’émancipation pour les femmes. On peut y garder sa forme physique (on fait de plus en plus la promotion de la danse-poteau). On peut être subversive en renversant les rôles de pouvoir (ce sont les femmes qui profiteraient supposément des hommes) et assez ridiculement, les femmes n’auraient plus besoin d’étudier en gestion, puisque « danser » permettrait aussi d’acquérir et développer d’habiles stratégies et techniques de vente empruntées directement au monde du commerce.

Mais sur quelle planète vivent-elles-ils ? La prostitution (danser), un métier comme un autre ? Mais elles-ils sont folles-fous, complètement taré•e•s.

J’aimerais vous rappeler, en citant l’extraordinaire Andrea Dworkin, ce qu’est la prostitution. Et le plus beau cadeau que vous pourriez me faire aujourd’hui est de conserver précieusement cette citation dans votre mémoire :

La prostitution : qu’est-ce que c’est ? C’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme ; il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut.
Dès que vous vous éloignez de ce que c’est réellement, vous vous éloignez du monde de la prostitution pour passer au monde des idées. Vous vous sentirez mieux ; ce sera plus facile ; c’est plus divertissant : il y a plein de choses à discuter, mais vous discuterez d’idées, pas de prostitution. La prostitution n’est pas une idée.

Comme l’a si merveilleusement exprimé Andrea, la prostitution est évidemment beaucoup plus facile à théoriser qu’à « exercer ». Allez donc vous jeter dans cette industrie aux appétits vampiriques et revenez m’en parler par la suite, on verra bien ce que vous aurez alors à en dire.

Sonia : « Je garde en moi une mutilation cachée. »

Trente ans ont passé depuis que Sonia a fait l’expérience de la prostitution. Aujourd’hui, elle tente d’expliciter ce qui lui apparaît comme un marquage, physique et symbolique, une humiliation, un goût de néant.

Je l’ai fait par choix, si on veut : de la prostitution occasionnelle, pendant quatre, cinq ans. Et je n’ai pas eu de mac. Malgré ça, c’est une histoire qui a eu des effets destructeurs. Ça m’a rendue frigide dans ma vie privée. L’effet a été presque simultané.

J’avais une vingtaine d’années. J’étais bizarre, marginale, je ne pouvais pas m’intégrer. J’avais une copine, une fille de la Ddass qui se droguait un peu, et on était des « chaudasses ». On allait draguer, on n’avait pas froid aux yeux. Mais on était pauvres. Je me souviens qu’on faisait un seul repas par jour, un peu de Vache Gros Jean sur du pain. Un jour, elle m’a raconté qu’elle avait une copine qui avait un client régulier. Elle cherchait d’autres filles. On s’est dit qu’on allait y aller à deux.

À l’époque, c’était dans le coup de dire qu’on avait le fantasme de se prostituer. Le cinéma y contribuait. C’était le temps où sortaient des films comme Emmanuelle [1] montrant une jeune femme « libérée », ou Catherine et Compagnie [2], avec Jane Birkin et Patrick Dewaere ; l’histoire d’une jeune Anglaise qui arrive à Paris et monte sa petite entreprise en monnayant son corps et se retrouve évidemment à la tête d’une petite fortune qu’elle fait fructifier en bourse. Bref, il fallait être « sans préjugés ». Donc on trouvait ça anodin. On s’en serait presque vantées.

En fait, très rapidement, un rideau s’est installé. J’ai été obligée de me blinder. Après, j’ai mis longtemps à me déblinder. Le sexe joyeux d’avant était devenu quelque chose de naze, de dégoûtant, de triste.

On a mis des petites annonces dans les journaux gratuits avec mon numéro de téléphone. On allait à deux aux rendez-vous, avec ma copine. C’était une sécurité, surtout affectivement. La première passe, on la faisait à deux (en demandant 1 000 francs [3] chacune) et on se faisait inviter dans un restau chic, ce qui nous permettait de sonder les types. Eux étaient contents de nous montrer. C’étaient des hommes mariés, ils nous faisaient des petits cadeaux, nous prenaient pour des maîtresses. Ces types ne me plaisaient pas mais n’étaient pas immondes non plus : des hommes plutôt installés, avec de belles situations.

J’ai toujours limité. Je voulais juste de quoi payer mon loyer et améliorer un peu le quotidien. Je m’en suis tenue à une petite quinzaine d’hommes, dont beaucoup d’habitués. Il y avait beaucoup de trompe-l’œil : on les faisait payer à la fin, et pas avant, pour leur donner l’illusion d’être avec une maîtresse. Du coup, certains « oubliaient », style « pas de ça entre nous ». J’étais obligée de leur rappeler. Ce moment de l’échange d’argent était toujours extrêmement pénible ; mais c’était pire quand il fallait réclamer.

Les clients, une vraie corvée

Au lit, ils étaient lambda. Des types ordinaires, un sexisme ordinaire. Rien de traumatisant. L’image qu’ils avaient des femmes, c’est l’image qu’ont beaucoup d’hommes dans la société. Un jour, il y en a un qui m’a fait la conversation et qui m’a dit : L’entropie, tu ne sais pas ce que c’est. Je le savais, donc je lui ai expliqué. Du coup, il n’a plus voulu. Il fallait que je lui sois inférieure, que je corresponde à son fantasme de la femme. Pas question de lui tenir la dragée haute sur le plan intellectuel. En gros, j’étais censée boire leurs paroles. Il fallait qu’ils aient l’impression d’être des rois ; et des initiateurs, d’où leur goût pour les très jeunes filles.

Avec le recul, je les vois comme très médiocres. Je les confonds d’ailleurs, impossible de les distinguer. Mais je garde des souvenirs : le jour où un type, un psychiatre d’une cinquantaine d’années (celui-là n’était pas marié) nous a emmenées chez lui. Quand on est arrivées, ma copine s’est aperçue qu’elle était déjà venue dans cet appartement pour réviser son bac avec la fille du type. Quant il a compris qu’il avait affaire à une copine de sa fille, il a été excité comme un fou.

Il y avait aussi des mecs qui voulaient me sauver. Des types qui venaient chez moi, mais qui se dépêchaient de m’emmener à l’hôtel quand ils voyaient ma chambre de bonne pourrie ; en restant, ils n’auraient pas pu se cacher la misère dans laquelle je vivais. Certains m’ont proposé de me payer un studio. J’ai toujours dit non, heureusement. Ils m’auraient tenue. Il y a aussi eu un client, un petit employé, qui a tenté de faire le proxénète. Je lui ai balancé un coup de bombe lacrymo.

Une fois, on a fait le trottoir à Nation. On s’arrangeait pour sélectionner. Quand le type ne nous plaisait pas, on annonçait un prix élevé pour qu’il dégage. On s’est d’ailleurs fait virer aussitôt par les filles, très jeunes, qui étaient là : des cadavres ambulants, mais sollicitées par plein de types ! Une autre fois, on a essayé une agence d’escortes. Une expérience ultra-courte : dans un dîner de chasseurs, on a explosé et on est parties à grand fracas en les traitant de connards…

Un jour, j’ai aussi fait un client maso. Mais les masos, je n’y arrivais pas. Là, ça m’aurait complètement détruite. J’ai eu des copines qui s’étaient spécialisées. Une m’expliquait qu’il fallait obéir à un scénario ultra-précis.

En fait, les clients, je m’ennuyais terriblement avec eux. Ils étaient chiants. Une vraie corvée. Au lit, il fallait s’adapter et jouer la comédie. Je me souviens de ceux qui me disaient : ça t’a plu ? alors que j’étais restée comme une planche [4]. Un jour, un client m’avait demandé, contre une belle somme, de faire comme si j’étais séduite par son copain et de coucher avec lui. Quand j’ai couché avec le copain en question, j’ai été prise d’un dégoût profond, à tel point que je me suis mise à pleurer. Il n’a rien vu. Ces larmes qu’il n’a pas remarquées m’ont renvoyée au sentiment de ne pas exister.

Quand j’ai arrêté la prostitution – le jour où j’ai trouvé un boulot dans mes cordes –, j’ai stoppé toute relation avec des hommes. Ça m’a pris au moins deux ans pour retrouver des sensations sentimentales et sexuelles.

Une façon de se faire du mal

Mes copines étaient des filles très fragiles qui avaient des parcours lourds et des problèmes avec leurs parents : l’une abusée dans son enfance, l’autre droguée. Des filles dévalorisées, pas vues. On avait toutes de grosses angoisses d’abandon.

Moi, ma mère ne me voyait pas. Un jour, je suis rentrée en sang à cause d’un accident, elle n’a vu que les taches sur mon pantalon ; pas ma détresse. Et elle me faisait du chantage au suicide pour ne pas me laisser partir. Quand je lui disais que je sortais avec un garçon, elle répondait : ils prendraient n’importe quoi. Du coup, dans la prostitution, c’était valorisant que des types payent ou qu’ils s’arrêtent beaucoup, comme à Nation. Je me disais que je n’étais pas si moche que ça. Je suis d’une famille métissée socialement : un père issu de la grande bourgeoisie et une mère du lumpenproletariat. Une famille rock’n roll. Avant de se barrer, mon père racontait comment il avait torturé en Indochine ; il disait s’être engagé par goût du meurtre. Un fou complet. Ma grand-mère avait à son actif des actes assez terrifiants. Ma mère a abandonné mon frère à six ans. Dans cette famille, il y avait eu des violences extrêmes mais banalisées. Je n’ai pas subi de violences physiques. C’étaient des violences morales.

Je ne m’aimais pas. Je n’avais aucune estime de moi-même. J’étais dans des démarches d’auto-destruction. J’ai été anorexique. Se prostituer pour moi relevait d’une certaine haine, d’un certain mépris de soi ; une façon de dire, je ne vaux pas mieux que ça, de me faire du mal. Mon sexe, mon corps étaient bons à jeter aux chiens. Je l’ai ressenti quand je me suis fait payer. Mon désir, mon plaisir, comptaient pour du beurre. Or, si je n’ai pas de plaisir, je ne suis qu’un bout de viande. L’argent a été un passage terrible.

Pour moi, la prostitution, ce n’est pas horrible et c’est horrible que ce ne soit pas horrible. C’est comme une lobotomie. On n’y est pas, on voyage, on pense à autre chose. Toutes m’ont dit la même chose : il faut mettre une barrière mentale. Avant, on est comme dans la salle d’attente du dentiste. Pendant, ça me faisait l’effet de la roulette quand on est sous anesthésie ; c’est très déplaisant comme impression. Il devrait y avoir du désir, du plaisir et il n’y a rien. Même pas forcément du dégoût. Rien. Tu couches avec un type, ça ne te fait rien. Ces types, tu les confonds, leur visage ne te dit rien. Il y a ce sentiment de dévoyer quelque chose qui est bien. Pour moi, c’est l’image même de la dépression. J’ai fait une dépression à une époque. Je ne ressentais plus rien. Plus rien ne me faisait envie. C’était le néant. Le vide. Comment un type peut-il vouloir ça ? Vouloir un fantôme ? C’est ça qu’ils attendent d’une relation avec une femme ? Nous, on attend autre chose. L’idée que le type, ça ne lui plairait pas, me bloquerait complètement.

La prostitution, c’est abstrait dans l’esprit des gens. Il y a un énorme déni. On ne te voit pas, tu n’existes pas. Ce que tu es, ce que tu ressens, on s’en fiche. On pourrait être un cadavre, le gars ne le remarquerait même pas. D’ailleurs, une de mes copines, un client lui demandait de faire la morte. Comment ces mecs acceptent-ils d’être des instruments de souffrance ? De dégradation ? Comment peuvent-ils y prendre du plaisir ? Mais ils n’ont pas envie d’entendre. Ils sont incapables de la moindre auto-critique. Beaucoup d’hommes n’ont aucun sens de l’altérité. Quand j’ai été dépucelée, j’ai crié sous la douleur. Le gars n’a rien vu. Il était dans son trip d’initiateur. Et ils sont tous convaincus d’être de bons amants ! Dans les partouzes, il y en avait, des femmes qui n’étaient pas volontaires ! J’en ai vu pleurer. Pas un ne voyait qu’il s’agissait de viols. C’était comme ça, c’est tout.

Ces hommes sont incapables de voir qu’il y a quelqu’un en face d’eux. Pardon pour l’expression mais il n’y a personne au-delà des trois centimètres autour de leur bite.

Interdite de parole

Ce qui me fait souffrir, c’est de ne pas pouvoir en parler. Ni avant, ni maintenant. À l’époque, il n’y avait que ma copine qui était au courant. Après, dans les milieux artistiques où je naviguais, je pouvais dire que j’étais libre sexuellement, mais que je me prostituais, impossible. Je crois que les gens sentent que c’est malsain, qu’il y a quelque chose… J’ai vécu cette honte, cet immense mépris pour les prostituées. Même dans le milieu militant d’extrême gauche où j’évolue. Même là, on ne peut pas dire qu’on a été prostituée. Mon compagnon le sait, mais il n’aime pas en parler. Ça le dérange.

Avant, je n’étais pas féministe. Dans des milieux artistiques, je n’ai jamais été gênée d’être une femme. Par contre, dans les milieux militants, j’ai été sidérée par les propos sexistes. Les filles sont des potiches.

Aujourd’hui, j’ai deux ados, et j’entends à longueur de temps des « fils de pute » ou « ta mère la pute ». En ce moment, je suis de près le débat autour de la prostitution. On entend perpétuellement les mêmes arguments : et si c’est elle qui veut ?. C’est épuisant. On nous dit même que vendre son sexe ou vendre ses mains, c’est pareil. Vraiment, ils ne font pas la différence ? Et le discours indécent sur la défense du petit commerce, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est toutes celles qui sont contraintes, toutes celles qui meurent ! Rien ne justifie leur viol. Les prostituées volontaires, on s’en fout ! Elles servent d’alibi.

La prostitution, ce n’est pas un métier, c’est une situation. Mais la société vous estampille. Elle en fait un statut. Pire, les prostituées, comme les esclaves, vivent avec tout un historique de violence, de mépris et d’ostracisme. Comme les esclaves, elles sont marquées.

On peut juger de l’état d’une société à ses éléments maladifs. Pour moi, la prostitution est un symptôme de maladie de la société tout entière, la partie émergente de l’iceberg. Elle montre quelque chose de très pathologique.

La prostitution, c’est une fuite en avant. Une expérience de mort. C’est comme une privation sensorielle ; comme une infirmité. C’est impossible à surmonter, cette médiocrité, ce néant. Encore maintenant, je garde en moi une mutilation cachée. C’est comme un viol. Un trou béant dans ma vie, une super tâche sur mon CV. J’ai connu cette humiliation ; et encore, pas l’humiliation publique qui menace les prostituées d’aujourd’hui à cause des images d’elles qui circulent sur Internet. Une de mes copines disait que c’était comme d’avoir été mise au pilori et de s’être fait pisser dessus. Cette humiliation est intégrée à mon psychisme. Je ne pourrai plus jamais être quelqu’un à qui ce n’est pas arrivé.

Publié dans Prostitution et Société numéro 180.

[1] Film érotique, de Just Jaeckin, 1974. L’un des plus gros succès du cinéma français.

[2] De Michel Boisrond, 1975.

[3] Soit un peu plus de 150 euros.

[4] Sonia propose de lancer une enquête sur la simulation des femmes. Pour elle, c’est un sujet tabou et une boîte de Pandore : le sexe sous contrainte, mais sans violence, est un véritable continent noir ; l’objet d’un déni total des hommes.

Manifestation après l'événement

Manifestation après l’événement

Paule : « Ce qui me dégoûte, c’est tous ces gens qui sont pour la prostitution à condition que ce soit pour les autres ! »

Paule a commencé à se prostituer à 20 ans. Plusieurs années après, elle a pu arrêter. Mais à quel prix… Histoire d’une vie.

J’ai commencé il y a vingt ans, dans un bar cher, avec une clientèle de médecins, de profs, mais aussi de curés en soutane et un homme politique connu. J’ai aussi travaillé dans un bar montant, avec Monsieur Tout-le-Monde : des commerçants, des agriculteurs… C’était en Belgique, les clients pouvaient monter pour une bouteille. Dans les bars, je voyais 95 % d’hommes mariés.

Quand je pense que les femmes mariées disent qu’il faut des prostituées pour les hommes seuls et les handicapés ! Ce sont des clichés à abattre. Au fond, elles savent très bien que ce sont leurs maris qui viennent.

C’est comme les clichés sur la prostitution qui éviteraient les viols. Ce sont encore les femmes mariées qui pensent cela. Ce qui excite un violeur, c’est une femme qui crie, qui refuse.

Après les bars, j’ai travaillé chez moi, à domicile. Les clients m’ont suivie. Ce que je voulais, c’était en faire des habitués. Je vivais dans une résidence avec un concierge. ll fallait que ce soit discret. Je n’étais pas trop exigeante, je travaillais juste pour assurer un petit salaire, pour m’acheter des fringues et payer l’électricité, le loyer et le téléphone. Je ne buvais pas, j’étais normale. Je voyais beaucoup d’hommes âgés, à partir de 55 ans. lis sont plus discrets, il n’y a pas de tapage. Je préférais gagner peu mais ne pas prendre de risques.

Parfois je mettais une annonce, style annonce de rencontre, et je faisais le tri. Je répondais en fonction de la voix, de l’écriture. Je les faisais venir et là, je leur annonçais que je me faisais rémunérer. Les trois-quarts disaient OK, alors que, sur leur lettre, c’était bon chic bon genre… Il est arrivé que certains disent non. J’étais vexée, mais ils m’inspiraient plus de respect.

J’ai fait ça chez moi pendant vingt ans. Les clients me disaient qu’il y avait beaucoup de femmes qui faisaient ça en appartement ; des étudiantes par exemple. Les clients, il y en a qui sont venus me voir régulièrement pendant dix ou quinze ans. Une fois par mois, ou tous les quinze jours. Je crois que c’ était parce que j’étais gaie, je riais tout le temps et je ne parlais pas de moi. Je savais que ça ne pouvait pas les intéresser.

Les clients, par contre, racontent beaucoup leur vie familiale. Certains n’ont jamais de rapports avec leur femme, ils ne s’entendent plus. Il y en a qui préfèrent une prostituée à une maîtresse, d’autres – il y en a beaucoup – qui disent qu’ils aiment leur femme, mais que sexuellement ça ne va plus. J’avais aussi, parmi mes clients, un homme qui vouait une véritable haine à sa femme. Son histoire me fascinait. Ils avaient quarante-cinq ans de mariage, un fils de 35 ans et iil prétendait qu’ils restaient ensemble à cause de lui ! Ils dormaient dans le même lit, avec une marque au stylo sur le drap afin que ni l’un ni l’autre ne mette sa peau là où l’autre mettait la sienne.

Je ne voyais que l’argent. On sait parfaitement que ces hommes ne nous feraient pas entrer dans leur vie. Pour eux, on est la prostituée. Ils nous rejettent s’ils nous voient dans la rue. C’est quelque chose que l’on vit tristement.

J’ai toujours trouvé bizarre que des hommes payent pour ça. J’ai vu de beaux garçons, des jeunes, je n’ai jamais compris. Mais je ne leur ai pas posé la question pour ne pas les mettre mal à l’aise. Tactique commerciale. Ce que je voulais, c’était qu’ils reviennent. En même temps, j’étais contente quand ils partaient. Et ça me pesait quand ils prenaient rendez-vous…

Certains clients me parlaient après. D’autres partaient comme des voleurs, en se disant qu’ils ne reviendraient jamais ; et puis ils revenaient toujours. Il y en avait un qui me demandait ce que je pensais de lui. Je ne disais rien de mal. Pour le garder. Si je lui avais dit ce que je pensais, je l’aurais rabaissé.

Quand un homme me plaisait, ça me faisait peur. Il y en avait un, un beau gars, je lui avais plu. ll ne voulait pas monter. Alors j’ai joué la froide. Je paniquais si l’un prenait son temps, s’il avait l’air de vouloir mettre du sentiment. Tous sont restés des clients. Rien de plus. Avoir une relation amoureuse avec un homme qui m’aurait payée auparavant, je n’aurais jamais pu. J’aurais pensé qu’il allait en payer d’autres.

Certains pensent qu’on est des bêtes de sexe. En réalité, les hommes, on ne les touche même pas. L’odeur, la peau : j’occultais tout pour ne voir que l’argent. Je mettais des barrières pour ne pas voir, ne pas sentir. Leurs dents, leur transpiration, leur haleine. Je posais à peine le bout de mes doigts sur les épaules. C’est fou ! On simule et certains sont persuadés qu’ils nous donnent du plaisir. Ils ne connaissent rien aux femmes, rien au corps des femmes. Souvent, je mettais des films pornos pour que ça aille plus vite. Je créais une ambiance sombre, genre bar. Mais c’était surtout pour ne pas les voir, pour ne pas voir leur regard.

Ces hommes, ils mentaient. Et moi aussi je mentais. Toujours le sourire. Jamais je ne leur aurais confié mes problèmes. Tout ça, c’est vraiment un marché de voleurs. Comme je riais tout le temps et que je ne montrais pas mes problèmes, certains me disaient : Tu es heureuse, toi, tu as de la chance. Ceux que je connaissais bien, je leur disais qu’ils étaient culottés ! Je les remettais à leur place. Je leur expliquais que ce que je faisais, c’était de la survie.

En tout cas, je n’ai jamais rien bu. Jamais rien pris. Jamais je ne me suis laissée frapper. Je ne me serais pas abîmée pour eux. Mon problème, c’était cet appartement. Je me suis enfermée dans une prison. Je ne voyais plus comment en sortir. Vers la fin, je mettais de plus en plus d’annonces pour trouver le sauveur. Celui qui allait me tirer de là. Souvent, je me demandais comment faire pour sortir de cette situation.

On m’ aurait offert un bon boulot, évidemment je l’aurais pris. Même pour moins que ce que je gagnais. Mais je n’avais pas de CV, pas d’expérience professionnelle. Rien. Ce n’est pas un métier. Ça ne peut pas devenir un métier. En plus, on est toujours rattrapé par le passé. On a peur que quelqu’un nous présente des gens – on ne peut rien dire sur sa propre vie -, ou peur de rencontrer d’anciens clients. On est exclu de la société. Quand je pense à ces prosti- tuées qui viennent nous dire à la télé que c’est un métier comme un autre !

Pour les gens, la prostituée n’ a pas de cerveau. On nous prend pour des pauvres filles et on rit sous cape. Et ce qui me dégoûte, c’est tous ces gens qui sont pour la prostitution à condition que ce soit pour les autres !

Quand on est invité quelque part, on vous demande, Et vous, vous êtes dans quoi ?. Ça, c’est affreux. Qu’est-ce qu’on peut répondre ? Qu’on est au chômage. La conversation s’arrête là. n ya une banière : on ne peut rien dire de plus. Les gens sentent bien qu’il y a quelque chose.

Une jeune qui me dirait qu’elle veut faire ça, je lui dirais jamais !. C’est du gâchis ; un barrage dans plein de domaines : social, professionnel. Les jeunes, il faut les préserver, leur faire peur, même. Je me souviens qu’unjour une serveuse de bar m’avait dit ne faites pas ça. Je n ’ai jamais oubliée. Elle a été assassinée dans un bar en Belgique.

J’attends toujours l’homme de ma vie. Mais je serai prudente. Les hommes sont faux, ils sont fourbes, ce sont des menteurs. Si je tombais amoureuse d’un homme, je n’aurais pas confiance. Les femmes mariées ont tort d’avoir confiance. Franchement, est-ce qu’un homme peut avoir une relation amoureuse avec une femme pendant plus de cinq ans ?

Maintenant, j’ai l’APL et je fais des ménages. J’ai des souvenirs d’enfance. On squattait un grenier, on était pauvres. Je n’avais pas de père et ma mère avait des amants. Dans ces moments-là, elle m’emmenait chez un voisin. J’ai des flashs, je me souviens d’attouchements. À l’école, je ne faisais rien. J’avais une vie turbulente, j’étais malfaisante, une espèce de cas social, alors que mes soeurs étaient complètement différentes. L’une a le même mari depuis 25 ans, l’autre depuis 30. Je sais que j’ai été l’enjeu de quelque chose, mais on ne parlait pas de tout ça à l’époque. Ces souvenirs ne me sont revenus que depuis une dizaine d’années. J’en veux à ma mère. Je pense que c’est à cause d’elle que j’en suis arrivée là.

Maintenant, je me dis que je ne l’aime pas. Quand j’ai commencé à travailler comme entraîneuse, j’avais 20 ans. Je donnais mon salaire à ma mère et j ’étais fière, comme une idiote. J’aurais une fille qui fait ça, je ne la mettrais pas dehors mais je lui ferais un de ces lavages de cerveau ! Tout pour qu’elle arrête.

Finalement, c’est mon concierge qui m’a dénoncée aux voisins. Au bout du compte, ce sont nos ennemis qui nous font avancer. Je crois que c’est le dalaï-lama qui dit ça. Parce que depuis que j’ai arrêté, je suis libérée. Maintenant, si on me pose des questions, je dis que j’ai eu un ami et qu’il est décédé. C’est un peu vrai. J’en avais un qui m’aidait financièrement et qui me permettait de faire moins de clients. Il savait, il acceptait. ll n’en parlait jamais. Les gens croyaient que j ’étais entretenue. Mais entretenue, ça passe toujours mieux que prostituée.

Ce témoignage a été publié dans notre revue trimestrielle, Prostitution et Société, numéro 140, janvier – mars 2003. Pour vous abonner et nous soutenir, c’est ici !

Julien : Je voudrais témoigner du fait qu’à cette époque, rien ne nous dissuadait de devenir clients…

Julien, ancien client, est engagé au Mouvement du Nid. Son parcours, peu commun, l’amène aujourd’hui à se prononcer en faveur d’une politique résolue en direction des hommes qui entretiennent le marché prostitutionnel. Si ses choix n’engagent que lui, ils sont toutefois une excellente occasion d’ouvrir le débat.

J’ai un passé de marin. Je suis resté cinq ans dans la Marine, de 1975 à 1981 : une trentaine d’escales, une quinzaine de rencontres avec des personnes prostituées. Je dis « rencontres » car je cherchais vraiment des rencontres avec des femmes, ce qui bien entendu ne fut jamais le cas, ces personnes ne donnant jamais accès au côté non prostitué d’elles-mêmes, à de rares exceptions près.
Nous étions dans une relation marchande où seul mon argent comptait.
Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est qu’à l’époque, pour un certain nombre de mes collègues comme pour moi, le niveau de connaissance de la sexualité féminine était voisin de zéro.

On se laissait séduire par ces femmes. Elles étaient très fortes, très belles, et nous très naïfs. On oubliait que c’était des prostituées. On était vite rappelés à l’ordre : un quart d’heure, c’est tant. On se faisait piéger. Tout cela parce qu’on n’avait pas été éduqués. On ignorait ce que c’était, la sexualité.

J’ai eu ma première relation sexuelle à 19 ans avec une jeune femme prostituée de Djibouti. C’était une relation très ambiguë. J’ai payé les deux premières fois, ensuite je la voyais tous les jours et je ne payais plus en argent. Je suis resté plusieurs mois. C’était presque une vraie relation. Elle était comme la reine de Saba dans ses grands voiles noirs et pour moi, c’est resté une image forte.

La deuxième femme que j’ai connue était une vraie prostituée. À l’étranger il n’y avait pas d’autre choix, on ne pouvait rencontrer que des prostituées. Moi, je cherchais à rencontrer des femmes et j’essayais naïvement de donner du plaisir à ces femmes qui se vendaient. On ignorait tout de l’existence des désirs de ces personnes. Le monde de la prostitution est un monde clos qui enferme les prostituées mais aussi, d’une certaine façon, les clients qui y entrent. À l’intérieur, tout semble normal. Il faut vraiment une certaine volonté pour réaliser la réalité des situations qui y sont vécues.

En Indonésie, il y avait des boîtes de nuit où des femmes dansaient derrière des vitres, on payait pour danser et pour une passe. C’était le désir de sentir une présence féminine. Je me souviens aussi de choses très dures. À Bombay, j’ai eu un choc terrible en passant dans un quartier où les femmes étaient dans des box avec des grilles, la rue des femmes en cages. Elles étaient prostituées pour la clientèle locale et pouvaient faire cent passes par jour. Les étrangers n’y allaient pas.
Cette vision m’avait bouleversé. C’est aussi en Asie, que j’ai accompagné des copains dans des bidonvilles. Les passes avaient lieu à côté des enfants, sur les lieux où vivaient les familles, derrière un rideau ; parfois avec des préservatifs, parfois sans. Ça, je ne pouvais pas.

« Il n’y a toujours pas de véritable éducation à la sexualité… »

Petit à petit, j’ai cessé « d’y aller », de consommer ces corps vides. Je ne me souviens pas d’un moment de rupture brutale mais d’une suite de prises de conscience. Il y avait ce que je vivais et voyais, et qui devait interpeller en moi le côté humain qui ne pouvait pas continuer à se laisser abuser : tous les chocs que j’ai décrits, toutes ces images qui ont du contribuer à me faire prendre conscience de la responsabilité des clients. Et puis les femmes ont toujours représenté pour moi un univers passionnant. J’ai voulu comprendre leur sexualité et je suis tombé sur le rapport Hite en 1977 [1]. En 1976, sa parution avait fait l’effet d’une bombe. Cette lecture m’a fait prendre conscience de l’importance du désir dans la sexualité.

En France, à l’époque, j’avais le temps et la possibilité de rencontrer des femmes autres que des prostituées. Le temps de la séduction. Il m’est arrivé d’aller à « Chicago », le quartier chaud de Toulon, mais sans être client. J’ai eu l’occasion de discuter avec des filles avant les heures où les clients débarquent. J’avais le désir de comprendre. Je crois avoir saisi à ce moment-là qu’on ne pratique cette activité que sous une forme ou une autre de contrainte. Et puis j’ai oublié tout ça pendant trente ans.

Dans les années 90, j’ai rejoint Aide et Action, une ONG qui se consacre à l’éducation des enfants à travers le monde. J’ai alors rencontré des associations féministes, j’ai réfléchi au fait que la question des enfants était liée à celle de la condition des femmes.
Cette réflexion est venue s’ajouter à d’autres choses : la souffrance que j’avais pu lire sur des visages de jeunes femmes prostituées, la médiocrité, voire la nullité du rapport que l’on peut avoir avec ces femmes — il n’y a pas souvent de plaisir —, j’ai cheminé. J’ai aussi beaucoup évolué à partir du moment où je suis devenu père.

Je ne porte pas l’histoire de mon aventure dans la marine comme un fardeau. Je n’ai pas honte. Je veux juste témoigner du fait qu’à cette époque, rien ne nous dissuadait de devenir clients et que l’éducation ou la loi auraient pu nous éviter cette expérience désolante.

Personne ne nous avait expliqué que notre désir, sans réciprocité, pouvait faire du mal. Aujourd’hui, je considère que j’ai été un homme violent car je pense sincèrement que des rapports sexuels non désirés sont une violence. Même si j’ai été un client qui considérait la personne prostituée comme une femme à part entière, j’ai ignoré son propre désir, j’ai nié la part intime de sa personne. Maintenant je pense que le plus doux des clients reste tout de même le plus doux des bourreaux. Mais on ne peut prendre conscience de cela qu’en se projetant soi-même dans la situation prostitutionnelle.
Que ressentirions-nous si notre propre désir était nié, si nous étaient imposées des relations avec des êtres non désirés, et à répétition ? Est-ce que l’argent est un baume qui permet de cicatriser les violences ou une armure qui permet de s’en protéger ? Est-ce que l’argent permet aux bourreaux de ne pas l’être ? Oui, les personnes qui ne prennent pas en compte le désir de leur partenaire sont violents. Cela va bien au-delà de la prostitution.

L’essentiel, c’est le désir partagé. La sexualité ne peut être épanouissante qu’à la condition d’une véritable relation qui s’établit sur les fondations du désir partagé. Je me demande d’ailleurs si on ne pourrait pas parler pour le client d’un violeur par omission : négligence de l’autre, oubli des droits humains… Et je ne peux que militer pour une sexualité épanouissante, non une sexualité exutoire de nos frustrations, de nos peurs ou de nos désirs de toute puissance.

J’ai beaucoup discuté de tout ça avec des partenaires et avec des amies. Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est que nous les hommes ne sommes pas les seuls ignorants de la sexualité féminine. Bien des femmes le sont aussi. Cette ignorance, je la vois comme le résultat du fait que le plaisir a été monopolisé depuis des millénaires par le regard masculin. Et c’est toujours le cas, on le voit avec la pornographie.

La libération sexuelle a eu lieu dans les années 70 mais la révolution sexuelle n’aboutira que le jour où elle aura comme fondement le désir sexuel partagé. Il n’y a toujours pas de véritable éducation à la sexualité et c’est toujours un sujet qu’il est difficile d’aborder. Ce qui me paraît incompréhensible, c’est que nous avons pourtant aujourd’hui tous les outils, la science, la psychologie, l’histoire pour enseigner des relations sexuelles épanouissantes. Mais la domination masculine est un désastre qui a la vie dure et le machisme reste d’actualité presque partout sur la planète.

Pour moi, il est moins frustrant de se masturber que d’aller voir une prostituée. Avec une prostituée, on est frustré deux fois : sur le plan sexuel et sur le plan relationnel et émotionnel.
Beaucoup d’hommes ne seraient pas clients, il suffirait que l’on parle avec eux. Il faudrait monter des groupes de parole ; redonner confiance à ces hommes, les faire réfléchir à ce qu’est un rapport sexuel non désiré, interroger la manière dont on les éduque : toujours la maman et la putain, la virginité pour les filles et la conquête pour les garçons. Les garçons doivent être performants, ils doivent dominer.
En réalité, beaucoup d’hommes sont mal avec ça. On n’est pas machiste de naissance. Le plaisir de sa partenaire est important pour l’épanouissement d’un homme. Mais comment sont éduqués les garçons ? Ils ne peuvent qu’être frustrés.

« Ce que je souhaite, c’est que plus personne n’imagine qu’il est normal d’acheter ou louer tout ou partie d’un corps pour satisfaire ses propres désirs »

J’ai rejoint le Mouvement du Nid, et je participe activement à la prévention. L’éducation est essentielle. Mais pour dissuader les clients, elle ne me paraît pas suffisante. À mon niveau, je sais que la loi, l’interdit, aurait été un appui. On peut difficilement faire de la prévention éducative et ne pas l’assortir d’une sanction. C’est une question de cohérence. Pour moi, la loi doit dire clairement : vous n’avez pas le droit d’acheter ou de louer le corps d’autrui, ceci même avec son consentement.

C’est pour cette raison qu’après mûres réflexions, je me positionne en faveur d’une pénalisation des clients. Aujourd’hui la loi reconnaît la violence routière. Même si on peut s’interroger sur le bien fondé des radars fixes, il était nécessaire que la société envoie un message fort et cohérent en accord avec la prévention, qu’elle mette en garde sur les risques — la mort n’arrive pas qu’aux autres tout comme la prostitution ne concerne pas que les autres. Je pense aussi au massacre des éléphants. Il fallait interdire le commerce de l’ivoire. Si la loi n’a pas stoppé à 100 % les tueries, elle a quand même paralysé le système.

On peut imaginer différentes formes de sanctions. Pourquoi pas l’obligation de participation à des groupes de parole avec des associations et des personnes prostituées sorties du milieu qui disent la réalité de leur vécu, un peu sur le modèle des Alcooliques anonymes ? Ou une sanction pécuniaire ? Des travaux d’intérêt général ? Il faudrait réfléchir à cela avec des juristes.

Tout est possible. Après tout, l’esclavage a disparu, ce qui était incroyable il y a deux siècles. La peine de mort également ; et le « devoir conjugal »… Ce qui était considéré comme du consentement — les rapports forcés dans le mariage — est devenu un viol conjugal.

Aujourd’hui, on invoque le consentement pour tout justifier. Aussi bien la prostitution que l’euthanasie. Mais c’est facile d’amener quelqu’un à « consentir ». Mon expérience d’accompagnement des personnes en fin de vie m’a appris que les demandes d’euthanasie ne sont que rarement des demandes de mort. Avec un bon accompagnement, cette demande disparaît dans la majorité des cas. Aujourd’hui, au nom du consentement, en voulant défendre la prostitution, on valide les violences extra-conjugales tout en en prétendant lutter contre les violences conjugales.

Ce que je souhaite, c’est que plus personne n’imagine qu’il est normal d’acheter ou louer tout ou partie d’un corps pour satisfaire ses propres désirs. Ce à quoi j’aspire, c’est de vivre dans une société qui établisse clairement comme fondation d’une sexualité épanouissante le désir partagé. Pour moi, l’avenir réside dans le fait de faire reconnaître les rapports sexuels non désirés comme une violence, la prostitution en étant après le viol l’extrême expression ; de faire prendre conscience que le moteur essentiel de ce système, ce sont les clients, sans lesquels la prostitution ne peut exister.

Publié dans Prostitution et Société numéro 155.

[1] Le rapport Hite : pour la première fois, 3000 femmes de 14 à 78 ans s’expriment avec franchise et émotion sur leur vie sexuelle. Une nouvelle interprétation de la sexualité féminine. Shere Hite, Paris, Laffont, 1977.

Naïma : « j’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse »

cropped-abologo.jpgÀ 16 ans, mon père a découvert que j’avais un flirt. Il m’a menacée avec une arme. Je me souviens de ses mots : Je ne suis pas venu en France pour que tu deviennes une pute. Je suis partie à 18 ans et j’ai trouvé un CDI à temps partiel aux Galeries Lafayette.

Je me suis mise à faire les annonces de bars dans les journaux gratuits. J’avais l’image du cabaret, du spectacle, un peu comme dans les films. Je pensais qu’il y avait un peu d’arnaque et qu’on pouvait se faire pas mal d’argent.
J’en avais repéré un, j’y suis allée. J’étais tétanisée. Une hôtesse m’a expliqué que le boulot consistait à tenir compagnie aux hommes en buvant un peu de champagne. La patronne m’a dit d’être sexy. Elle a ajouté : « il est interdit d’avoir des relations sexuelles avec les clients. »

Le premier jour, il y avait trois filles. L’une d’elles, une Africaine m’a dit : « Alors ma belle, tu vas sucer ? » Je me suis rebellée. Elle a rigolé. Le lendemain, je ne travaillais pas aux Galeries et je suis arrivée dès l’ouverture, à 15h. Il y avait là des hommes d’affaire syriens. La patronne leur a dit : « Regardez mon joli petit cheptel ! Elles sont bien chaudes. » Ce sont les mots qu’elle a employés.

Je me suis retrouvée seule avec un homme dans l’un des box séparés par des paravents qui sont réservés à ceux qui prennent des bouteilles. Il a tout de suite posé un billet de 500 F sur la table. Quand il m’a demandé une petite gâterie, j’ai refusé. Il m’a accusée de « faire ma coincée« . Et puis il s’est levé, a baissé son pantalon. J’ai dit : « Je ne peux pas.«  Alors, il m’a attrapé la tête.
Après, j’ai vidé tout le reste de la bouteille. La routine était installée. Je me suis dit : “tu vas tenir, prendre ton courage à deux mains ; pour ton frère”.[nota : Naïma vit alors avec son jeune frère à sa charge.]

Je me sentais en sécurité avec la patronne, une femme de 45 ans, très chic, ancienne prostituée. Elle me parlait gentiment, enfin au début… Avec le recul, j’ai compris qu’elle était dépressive et alcoolique. Dans son cercle d’amis, il y avait des policiers. Une fois, on m’en a montré un, haut placé paraît-il. Il n’a pas pris de fille mais il est venu boire un verre.
Ce souvenir m’a beaucoup marquée. Comment sortir de ça si la police est dedans ?

J’ai vite compris comment ça fonctionne. Au comptoir, pas de mains baladeuses ; rien ne doit se voir. En réalité, la fellation fait partie de la consommation après la première bouteille.
L’éventail des clients est large. Mais en général, c’est plutôt des cadres, chefs d’entreprise, médecins. Je ne comprends pas leur démarche. Le plaisir de payer ? Le pouvoir pour eux, apparemment, c’est aussi la possession de la femme. La prostitution, c’est avoir du pouvoir sur quelqu’un de plus faible.

Au début, on cherche à comprendre ; après on laisse tomber. C’est dur d’être confrontée à la réalité de l’homme. Pour moi, les clients sont violents ; il y a les violents physiques, les barbares – je paye, tu te tais et tu obéis – mais les autres aussi sont violents ; moralement, avec leurs moyens de pression. Au bout du compte, j’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse, ça les excite plus. Ils aiment le challenge.

Je buvais pas mal pour supporter. Dans ces bars, nous, on ne boit que du champagne. Je fréquentais toujours un peu mon ex petit ami. Quand j’étais triste, il était là ; il ne m’a jamais demandé d’argent directement. Si j’étais gentille et que je lui faisais des cadeaux, je le voyais ; des cadeaux chers bien sûr. Ca ne me plaisait pas trop, mais il me manquait et donc… Maintenant je comprends qu’il a usé de manipulation.

À l’époque, quand il m’arrivait de sortir dans la journée, j’étais dans une bulle. Je me réveillais à 1h de l’après-midi, j’arrivais à 15h au bar, à l’intérieur on avait l’impression qu’il était minuit. J’avais quitté le monde réel. Mes copines m’avaient laissé tomber. Quand j’arrivais, je fermais mon esprit ; un peu comme si celle qui était dans le bar n’était pas moi mais une autre personne. Au bar, on nous donne un prénom ; ça amplifie le dédoublement ; vis-à-vis des clients, c’est comme une protection, une garantie d’anonymat.

J’ai commencé à avoir des soucis avec ma patronne, elle ne voulait pas me payer ; elle disait qu’elle avait des problèmes d’argent. En plus, je ne pouvais plus supporter l’alcool ; j’allais vomir dans les toilettes, je passais des soirées atroces. J’ai fait une lettre de démission, puis des démarches auprès de l‘inspection du travail. Sans résultats. Je n’avais plus d’économies, je n’arrivais plus à chercher de travail, j’avais trop honte de moi. J’avais été licenciée des Galeries. En fait, je n’ai tenu que sept mois avec les deux boulots.
Je suis donc retournée voir la patronne pour récupérer mon argent. Elle m’a proposé de revenir.

À ce moment-là, un Algérien, qui était tombé amoureux de moi, a épousé la patronne pour reprendre le bar. Il m’a dit que c’était moi qu’il aimait. Il prenait de la coke, du whisky ; je suis entrée dans un jeu pervers, j’ai eu des relations avec lui, et la patronne l’a appris. C’est devenu horrible. J’ai eu droit aux clients les plus durs ; par représailles. Elle se vengeait. Elle leur disait que j’étais faite pour la sodomie. J’avais peur d’elle, depuis que je l’avais vue avec le commissaire. Elle prenait de l’alcool, du lexomil, elle avait des crises : c’était les larmes, les insultes.

Tant que mon argent n’était pas versé, je revenais toujours. Maintenant, je sais que c’est une méthode pour nous tenir. J’étais une gagneuse comme ils disent, j’avais « un bon potentiel« …

La patronne nous détruisait psychologiquement. Lui frappait. Je commençais à refuser les clients, je pleurais, je perdais tout contrôle. Il me disait « j’en ai rien à foutre » et il cognait. Je criais, personne ne bougeait. Je sortais démolie et j’allais chez le médecin pour faire constater.
La quatrième fois, j’ai décidé de porter plainte. J’ai foncé au commissariat et j’ai tout déballé. J’ai juste épargné la patronne, j’avais trop peur de ses relations. Les policiers m’ont donné leur numéro de portable pour que je me sente plus en sécurité. J’ai porté plainte pour violences, proxénétisme et abus sexuels ; j’étais à sa disposition et pour moi il s’agissait de viols.

Au procès, je me suis retrouvée seule. Pas de témoin, personne. Les hôtesses m’avaient pourtant dit qu’elles viendraient. Lui, il avait toute sa famille…
Aujourd’hui, j’ai une autre perception des êtres humains. Je suis sans illusion. En plus, il s’est passé des choses bizarres, les procédures n’ont pas été respectées. Mon avocate n’a été prévenue du procès que le matin même.
Il a écopé de 18 mois avec sursis. Il y a quelques mois, il est venu sonner chez moi. A 7h du matin. Et je l’ai recroisé dans mon quartier. Depuis, j’ai pris un chien, un rottweiler.

Je suis sortie de tout ça il y a un an. J’ai subi un traumatisme ; j’ai fait une tentative de suicide. La famille ? Pas là. Les amis ? Pas là. L’amour ? Pas là. A quoi ça sert de vivre ? Je n’ai plus confiance.
Mon rapport aux hommes a changé. Je m’efforce de rester positive mais je n’arrive pas à concevoir qu’un homme différent puisse exister.
Mais je travaille sur moi et heureusement, j’ai fait une formation ; pour moi, c’est une renaissance.

Pour en sortir, il a fallu que je me coupe du monde. J’ai arrêté l’alcool. J’ai coupé avec mon ancien copain. Je l’ai vu faire son cinéma avec une autre fille. Maintenant, elle travaille dans un bar américain. Ils sont très patients…

Ce qui est dur, c’est de tout recommencer de zéro, de tout reconstruire : avec les autres, avec la vie professionnelle ; sur mon CV, il y a un trou de 2001 à 2004. Il faut rompre et c’est terrible à affronter. En plus, le monde de la nuit est petit et on est vite repérée. Si une fille échappe à son proxo, elle peut être reprise par un autre ; c’est très organisé.

Prostitution et Société n°148.