Fiona, 2/2 : « dans le milieu tout le monde se tait »

Image 27Voici la deuxième partie du témoignage de Fiona.
A nouveau en bas de l’article, la vidéo du témoignage lu par Eva Darlan lors de l’abolition citoyenne du système prostitueur

En onze mois, j’ai connu sept établissements. C’était en Belgique, à la frontière française. Il y a une route avec 45 bars, à vingt minutes de Lille. La première fois, c’est lui qui m’a amenée. Quand on va dans un bordel, on arrive avec tous ses bagages. Là, on vous fait miroiter les bons points : le salon à UV, la cuisine de la patronne, les jacuzzi. La première fois, je savais que c’était pour une semaine. J’ai signé un contrat. En français. Dans les deux établissements suivants, j’ai signé des contrats en flamand. Sans comprendre un mot.

Beaucoup de filles viennent tous les jours mais il y a celles, c’était mon cas, qui vivent dans l’établissement. On paie pour tout. Les prestations, l’eau, l’électricité, le matériel, les taxes (entre 10 et 50 euros par jour). Et les repas bien sûr. Soit on fait nos courses nous-mêmes, soit on fait une liste au patron et c’est retenu sur le salaire. Ce qu’on gagne, ce n’est même pas la moitié de l’argent qui circule dans l’établissement. Déjà, on n’a que 40% sur l’alcool. Il faut aussi payer le coiffeur, le maquillage, les vêtements. Il y a des fournisseurs qui passent, mais c’est très cher.

Les filles savent où il faut aller pour gagner plus. Elles sont dans le milieu, elles sont au courant. Les Hollandaises ne vont pas en Belgique mais les Belges vont en Hollande. Elles connaissent les tarifs : 100 à 150 euros en Belgique, la moitié en Allemagne, un tiers en Espagne. Les anciennes disent : surtout ne va pas en Espagne, tu ne pourras pas rester indépendante ; on tue celles qui ne veulent pas y aller… Le pays où on gagne le plus, c’est la Suisse. Les riches y viennent, les stations sont luxueuses. Mais c’est aussi le pays le plus dangereux ; le pays de tous les vices. Entre nous, on se parle. Ce bar là emploie des sans papiers, dans celui-là, il y a de l’héroïne. On vante le sauna d’un autre ou le jacuzzi.

Pour recruter, la patronne met des petites annonces. Quand les patrons sont des hommes, ils ont une autre méthode : aller dans d’autres établissements en se faisant passer pour des clients. Ils essaient d’attirer les filles en leur proposant un jour de congé de plus ou en leur promettant des bonus.

Les filles tournent. En Belgique, elles sont déclarées (bien entendu, on ne dit pas la vérité sur ce qu’on gagne). Elles passent d’un pays à l’autre, elles ont des bulletins de salaire. Il y a des établissements qui fonctionnent 24 h sur 24. Il y a celles qui travaillent l’après-midi ou le soir ; les congés se discutent avec la direction. Tout se négocie. Il y a des clients qui restent toute la nuit.

Les bars à champagne sont contrôlés par la police des bars. On a des tests gynéco, des bilans sanguins, des médicaments. Les infirmières des bars passent une fois par mois. On se déplace aussi. Il y a un numéro de téléphone. Tout est gratuit ; et anonyme. Les infirmières ne connaissent que notre prénom d’établissement, pas notre véritable identité.

Les policiers, eux, viennent à deux avec un petit dossier entre 10h et 13h. Ils demandent à voir toutes les filles avec leurs pièces d’identité. Ils vérifient qu’on est inscrites. En fait, ils contrôlent qu’on est en vie et qu’on a des papiers. A part ça, ils ne veulent pas savoir pourquoi on est là. Ils se moquent bien de savoir si vous avez des bleus.

Sur les sept établissements que j’ai connus, il y en a deux dont je me suis fait jeter. Une fois, j’ai dénoncé une fille qui se piquait et c’était la petite amie du fils du patron. La deuxième fois, c’était un changement de direction et donc un changement d’équipe. Sinon, je partais parce que je me lassais, parce que je ne gagnais pas assez ou parce qu’il y avait une mauvaise ambiance entre les filles ou des histoires de drogue.

Pour que ça se passe bien, il faut ne rien voir, ne rien entendre, ne jamais ouvrir la bouche. Si vous voyez le patron donner de la cocaïne aux filles pour tenir, vous faites comme si vous n’aviez rien vu. Une fille comateuse, ou droguée, ou qui ne se réveille pas, il vaut mieux vous sauver plutôt que rester à côté d’elle. Une fois, j’en ai vu une en coma éthylique. Personne n’a voulu appeler l’ambulance. C’est un vulgaire taxi qui l’a jetée à l’hôpital. Les établissements ne viendront jamais en aide aux filles. Ils ne veulent pas d’ennuis avec la police. Donc on met la fille dans une chambre et elle disparaît.

Le travail, c’est boire à ne plus savoir ce que vous faites. Je ne me souvenais de rien, même pas de la personne avec qui j’étais. Avec l’alcool, on peut tout accepter. Dans le premier établissement, la gérante me disait : tu peux jeter l’alcool. Je me souviens, elle était là depuis 37 ans ! Elle avait un regard triste, perdu. Elle avait toujours voulu arrêter, mais elle disait : au final, on y retourne. Elle m’a donné un conseil : dès que tu peux t’en sortir, va-t-en !
Un jour, elle m’a vue démaquillée et elle m’a dit : tu as encore un visage et un corps de bébé.

Parfois, le client paie la gérante. On reçoit 50% de la prestation. Dans d’autres établissements, le client nous paie directement. Il y a des caméras, la patronne surveille. On signe un carnet. Et on met l’argent dans un coffre. Il arrive qu’on dissimule des pourboires. Les clients les glissent dans nos sous-vêtements. Il y a des hommes, aussi salauds soient-ils, qui comprennent un peu. Mais quand ils nous donnent un pourboire dans la chambre, c’est contre quelque chose, c’est évident.

Il y a la concurrence avec les autres filles. Une fois habillées, maquillées, on est toutes plus jolies les unes que les autres. Celle qui est contrariée, fatiguée, on joue contre elle. On lui met la pression parce qu’elle ne boit pas assez vite. Il y a de la cruauté. Tous les moyens sont bons pour gagner plus.

Il y en avait une qui avait 35 ans, avec des enfants. Elle avait quelques rides. Autour, on était cinq filles entre 20 et 28 ans. On ne lui laissait pas à manger, on lui coupait son réveil pour qu’elle ait une sanction (et pour que ses deux heures d’absence nous fassent une rivale en moins). Quand on recevait l’enveloppe de la semaine, il arrivait que la sienne disparaisse.

Les amitiés, ça arrive quand même. S’unir face à la galère. Avec les autres, il arrive qu’on partage les coups durs. Surtout quand on a le même âge. Celle qui n’en peut plus, qui pleure… on se console. Mais ce milieu vous change. Il vous apprend le vice, le mensonge, l’hypocrisie. Il apprend à devenir une vipère.

En général, il faut sourire, ne rien dire, ne pas juger, ne pas être la rivale, ne pas être la reine des bombes non plus, sinon ça vous retombe dessus. Quand il y a quinze filles, c’est terrible. En général, on est entre trois et six par bar, ça va à peu près. Mais on est là pour la même chose. Il faut se faire concurrence sans en faire trop. Celles qui sont là dix-huit heures par jour peuvent être dangereuses.

Les filles, il y en a qui sont tellement naïves qu’elles ne se rendent pas compte qu’elles sont tenues par leur mari ou leur amoureux. Celles qui sont tenues ne le disent pas. Malgré les coups, les larmes, les autres ne vont jamais se dire : quelqu’un la tient. Il y a des choses tabou dans le milieu.

On arrive avec une cicatrice, un coup de cutter, une brûlure de cigarette. C’est le non dit. Si on parle, on gêne. Tout le monde se tait. On a peur de le dire. La société a peur de l’entendre. Là, je parle. Parce qu’ici personne ne me connaît.
Et parce que vous, vous entendez ça tous les jours.

Dans les pays où c’est légalisé, comme la Belgique, la Hollande, les filles trouvent ça normal. Elles ont grandi avec ça. Elles savent que leur père y va tous les week-ends. Ca fait partie de la vie du pays. Les hommes aussi trouvent ça normal. Ils sont persuadés qu’ils aident les filles. Pourquoi est-ce qu’ils culpabiliseraient ? Il y a une police des bars, des médecins des bars.

En Belgique, même les enfants savent que leur père y va. Les patrons viennent avec leurs clients. C’est la norme. J’ai vu des hommes que leur femme appelle alors qu’ils sont là. Ils viennent sans honte. Nous, on sait qu’on va être salies. Ils nous salissent, ils nous diminuent quand bien même ils nous donnent beaucoup d’argent. S’ils voulaient vraiment nous aider, pourquoi ils ne nous engageraient pas plutôt dans leur entreprise ?

L’État est forcément aux petits soins pour des gens qui rapportent autant d’argent. Dans les pays qui légalisent, les patrons sont prêts à tout. L’Etat les laissera tranquilles. En France, les prostituées paient des impôts. Et les PV vont dans les caisses. Pourquoi l’Etat irait-il dénoncer la prostitution ? Les clients sont des procureurs, des inspecteurs, des ministres, des grands sportifs… Ils ont une certaine place dans la société. Ils viennent avec de belles voitures. Les filles sont attirées.

Celles qui me dégoûtent le plus, c’est celles qui sont habillées en Prada et qui font ça pour faire du shopping. Leur mère est au courant. J’ai envie de leur vomir dessus. Quand j’entends une fille de 18 ans dire : je ne fais pas d’études, je suis nymphomane, je n’en ai pas assez d’un seul… Elles sont persuadées qu’on est toutes libres. Il y en a pour qui ça devient un mode de vie. A force de vice, elles en veulent toujours plus. Mais avec dix clients par jour, le corps s’épuise.

Même les volontaires, elles ne peuvent plus vivre normalement après. Elles reviennent. Elles disent : je ne sais faire que ça. Et il n’y a que là qu’elles ont le sentiment d’être considérées. Pour garder cette impression, elles restent.

Pour moi, une fille de bar reste une fille de bar. A la première difficulté, on y retourne. On n’attend pas six mois pour toucher quelque chose. Quand on l’a fait une fois, on ne vaut plus rien.

Je sais qu’en un an, je n’ai rien vu. Rien qu’une infime partie. J’aimerais travailler dans la justice pour faire changer les choses. Ou dans le social pour aider celles qui sont comme moi. Et puis par moments, je me dis : pourquoi faire ?

Publié dans Prostitution et Société numéro 162.

Laldja : « On est une cible »

Il. Jamais Laldja n’a prononcé le nom de celui dont elle dit : je voudrais qu’il ne soit plus vivant. Son obsession ? Que d’autres jeunes femmes ne tombent pas dans le piège. C’est la raison qui l’a poussée à porter plainte et à témoigner.

Tout a commencé en 1991. Laldja avait 20 ans. Elle tenait une pâtisserie en Tunisie, à Nabeul. Son rêve ? Voyager. Elle fait alorscropped-abologo.jpg la connaissance d’un Français, marié, qui lui propose un certificat d’hébergement pour lui permettre de venir à Paris. C’est là qu’elle entame avec lui une liaison et que se noue le premier piège : Il m’a proposé de faire des photos ; des photos un peu osées. Il avait déjà plus de 60 ans, mais était très séduisant, très beau parleur. C’était difficile de lui dire non. Ensuite, commencent le harcèlement, les menaces d’envoi des photos à la famille ou à la police.

Pour ma famille, j’étais vierge. Je l’ai supplié de me rendre les photos, je n’en dormais plus ; j’ai un père et des frères très sévères. Des photos comme ça, en Tunisie, c’est de la prostitution. J’étais sous la responsabilité de ma mère et je savais que si c’était découvert, elle pouvait aller en prison.
En fait, il avait repéré tous mes points faibles et ceux de ma famille. Il savait que je ne pouvais rien dire à personne.

Les hommes comme lui savent qu’en Tunisie, la religion, la politique, la famille ne sont pas bonnes pour les femmes. L’année 1991 a été un cauchemar. Il me menaçait par lettres, par téléphone. J’étais son otage. Je me suis donc installée avec lui en France, dans le Midi. J’avais des relations forcées. Je n’avais pas un sou. Pas de pilules, puisque c’était impossible sans ordonnance. J’ai vite découvert que j’étais enceinte.

En Tunisie, j’avais connu un ami français, René. Il m’a dit, épouse-le. René et moi, on s’est mariés. J’ai demandé une carte de séjour. L’autre me harcelait au téléphone. Il venait me voir, m’obligeait à avoir des relations avec lui. C’était invivable. Je voulais repartir en Tunisie. Mais il m’a menacée, il m’a dit qu’il ficherait ma vie en l’air. En 1992, je suis retournée chez lui. Il avait toujours les photos. Et moi, la honte d’être tombée enceinte célibataire. J’étais d’une famille très connue, il ne fallait pas que ça se sache.

Il m’a fait commencer la prostitution à l’époque où j’étais chez mon ex-mari. Il m’obligeait à faire du stop et à m’arranger pour rapporter de l’argent. J’étais enceinte. Je ne pouvais plus réagir. Mon mari voulait divorcer. Je n’avais pas de récépissé pour mes cartes de séjour et j’avais peur d’être expulsée. Je ne savais pas où aller, où habiter. Avec quel argent ? J’étais devenue un robot.

Je faisais du stop, et je lui donnais tout l’argent. J’étais lourde ; lourde par la grossesse, et lourde parce que je ne pouvais plus penser. Il m’avait raconté qu’il faisait la même chose avec son ex-femme, il me menaçait. Fin 92, j’ai accepté tout ce qu’il a voulu. Il a reconnu l’enfant. Je pouvais rester en France. Maintenant, j’ai honte ; je m’en veux d’avoir été tellement naïve ! Sa femme est partie, j’ai habité chez lui. Même enceinte, il m’emmenait pour que je drague et il venait me chercher à 4h du matin. Je ne connaissais pas la loi, les flics. Il me torturait en jouant l’amoureux fou : je ferai de toi une grande femme.
Il m’accusait de l’avoir fait divorcer. En même temps, il me fascinait.

En 1993, j’ai accouché de ma fille. Quand la petite a eu 6 mois, il m’a fait le discours de la misère, de la petite retraite, de la pension à verser à son ex-femme. Il m’a menacée de distribuer les photos à tous les gens qui me connaissaient et de me faire la croix de vache, une croix sur le visage qui prouve qu’on appartient à un proxénète. J’y croyais. C’était un homme froid, ce qu’il disait, il le faisait. Il me battait avec des nerfs de bœuf. J’ai su plus tard qu’il avait prostitué son ex-femme et qu’il avait déjà écopé de cinq ans de prison pour proxénétisme.

Il regardait les annonces des journaux pour des emplois de serveuse et d’hôtesse. J’ai donc atterri dans un bar à Besançon ; un bar à champagne, où on touche un pourcentage sur la consommation des clients. Quand la patronne vous reçoit, elle omet de dire le principal. Ces bars feraient faillite s’il n’y avait pas les passes.
Les patrons sont tranquilles, ce sont des indics, ils sont protégés. J’ai commencé ce boulot. J’étais déclarée.

En fait, j’aurais préféré la prostitution dans la rue. Tout plutôt que dans ces bars. On est obligée de boire, de manipuler les types, de leur faire la conversation. De faire plus, toujours plus. La concurrence est terrible entre les filles. Et la jalousie. Il y a aussi le chantage à la bouteille. Tu fais ce que je veux, sinon je le dis à la patronne. Les clients, je les humiliais, je me vengeais sur eux. Et ils aimaient ça.

Maintenant, il y avait un nouveau piège, ma fille. J’étais obligée de ramener de l’argent. Je travaillais du lundi au samedi jusqu’à 4 h du matin. Et parfois même le week-end. J’étais une automate. J’avais l’espoir de gagner de l’argent et de pouvoir m’enfuir. Mais il avait une procuration sur mes comptes. J’étais la poule aux œufs d’or.

Quand je rentrais bourrée — forcément, avec tout l’alcool qu’il fallait boire —, il me forçait à avoir des relations avec lui en lui racontant tout ce que j’avais fait avec les clients. J’avais à peine le droit de toucher ma fille. Dans le village, j’étais une étrangère. Il laissait les gens dire que je l’avais fait divorcer de sa femme. On était complètement isolés.

Je faisais des passes à l’extérieur du bar et la patronne l’a su par des clients. Les bars ne veulent pas, c’est de l’argent qui leur échappe. En 1994, j’ai reçu une convocation de la police. Ils m’ont cuisinée. Ils m’ont dit : si tu nous dis tout, on peut le mettre en prison. Mais le flic m’a fait peur, il m’a dit que je risquais l’expulsion. Alors je n’ai rien dit.

J’avais une autre peur, il tombait souvent malade, il était asthmatique. J’avais pitié de lui, je voulais que ma fille ait un père, il l’aimait, c’était son enfant unique. Je trouvais encore le moyen de me faire du souci pour lui. Après, j’ai compris que l’asthme, c’était du cinéma. Il en faisait quand je piquais mes crises de révolte. Il a un sang-froid incroyable.

Nous passions des vacances dans le Midi, où j’étais censée joindre l’utile à l’agréable comme il disait. J’étais rentrée dans l’engrenage. Marche ou crève. Je me disais toujours si je ramène encore cent francs, ça va peut-être s’arrêter. Mais il fallait toujours plus. En plus, c’était un dragueur fini. Il couchait avec tout le monde. Il voulait que je lui drague des filles, que je fasse des partouzes. Il me disait les Arabes sont bloquées, il utilisait le mot arabe pour me rabaisser.

Dans le Midi, c’était le milieu des voyous. En quinze jours, j’ai gagné trente cinq mille francs. Avec l’alcool, je suis une grande parleuse. Il a voulu que je reste. Ma fille était là-haut avec lui. Il disait qu’il nous achèterait une maison dans le Midi. En attendant, il m’a passé son appartement. Je payais tout. Il avait mon carnet de chèques et mon livret d’épargne. Il disait entre mari et femme, il n’y a pas de vol.

Les proxos, c’est comme ça ; au début, ils vous payent tout ce que vous voulez, ils vous invitent au restau ; après, c’est vous qui payez tout.

J’ai travaillé à Sète dans trois bars. Non déclarée. J’aimais le Midi, j’y avais un peu plus de liberté. Mais les bars, c’est un endroit où on ne peut pas parler. C’est le milieu de la nuit, des prostituées, des drogués. Tout le monde trouvait ma situation normale. À qui se confier ? En plus, j’avais honte.
On rigolait aussi ; quand on ne peut pas parler, on rigole…

Il est allé aux Allocations familiales se déclarer seul avec la petite. Je n’existais plus : loyer au noir, boulot au noir, pas de carte de séjour. Je vivais avec des récépissés, sous la menace perpétuelle de l’expulsion. Même les lettres à ma famille, c’est lui qui les écrivait. Il prétendait que je n’avais pas une belle écriture.

Une fois, j’ai été convoquée chez les flics à Sète. Il ne fallait pas dire ce qu’on faisait puisqu’on n’était pas déclarées. Je disais que j’allais juste dans le bar pour boire un coup et m’amuser. Les flics savaient très bien, mais ils ne disaient rien. Il faut faire attention parce qu’il y a des voyous qui savent où vous habitez. Dans le bar, à Sète, la patronne m’a vraiment mis la peur. Petit à petit, on s’endurcit. Les flics aussi veulent coucher avec les filles. C’est l’engrenage des voyous, des flics, de tout. On est une cible.

J’ai aussi travaillé en Corse dans les bars montants, la peur au ventre. Je vivais dans la villa du patron avec douze filles. Les patrons corses vous payent le billet, après, il faut rembourser. Il y a des clients qui m’ont fait terriblement peur. Il y a des moments très durs. Quand on est dans ce cercle, on s’évade en allant dans les discothèques, en achetant des vêtements de luxe. On fait payer et on aime bien payer. Pour dire qu’on existe. C’est drôle, ce milieu, il y a la peur et en même temps le sentiment de protection ; le côté Tu es avec nous, tu es protégée

J’ai aussi travaillé à Épinal dans un bar où il y avait de la cocaïne, à Mulhouse, à Belfort. Et en Suisse : c’est le pire endroit que j’aie connu, avec un sous-sol, des films pornos et du strip-tease. On n’a que le droit d’obéir.

Il m’a aussi fait téléphoner en Allemagne, au Luxembourg. Mais il fallait la double nationalité. J’allais voir ma fille tous les deux mois. Lui descendait régulièrement. Mais je ne m’occupais pas d’elle, je n’étais pas en état. Je me réveillais à 11 h, je buvais trop, j’avais mal à la tête. À 5h, il fallait se préparer, se maquiller et y retourner. En plus, il menaçait de me dénoncer parce que je travaillais au noir. Il m’interdisait de prendre la pilule et il m’interdisait de tomber enceinte. J’étais impuissante. Je vivais avec ses paroles. Il était dans ma tête, il était dans moi.

Je me suis révoltée, je suis devenue alcoolique. Un jour, j’ai frappé un travelo. Drôle de façon de sortir de l’anonymat. Bien sûr, je pouvais partir, à condition de tout laisser, y compris ma fille. Pour aller où ? On ne peut pas aller à la police et dire je me prostitue pour quelqu’un. Avec quelles preuves ?

Quelqu’un qui ne connaît pas ce milieu, qui ne connaît pas la prostitution, ne peut pas comprendre.

J’ai toujours eu l’espoir qu’il réagisse, qu’il dise on arrête ; qu’on se marie. Maintenant j’ai compris ; il ne changera jamais. Il a tout fait pour me détruire. Je suis fière de ne pas être tombée dans la drogue, dans la déchéance. Je ne me suis pas suicidée. Enfin, si, j’ai fait une tentative. Je suis restée deux jours sans me réveiller, chez lui. Il n’a même pas appelé un médecin. Tout ça a duré dix ans au total. J’ai commencé à comprendre que j’allais mal finir, que je n’étais rien. Moi, je voulais qu’on se marie, qu’on ait une vie normale.
Parce qu’avec les lois stupides de mon pays, je suis toujours mademoiselle, sans enfant.

Il remettait toujours à plus tard. Il dilapidait l’argent. Moi, je vivais avec la peur de l’expulsion. Sans rien savoir sur mes droits. Le droit parental par exemple. Il avait tous les papiers, les comptes, je lui donnais des chèques ; il était bien avec des gens haut placés. Plus tard, c’est mon avocate qui m’a dit que j’avais des droits. C’est elle qui m’a conseillé de demander à être interdite de débits de boissons.

Il y avait aussi la question du logement ; sans logement, on ne peut pas récupérer son enfant. J’ai pu en avoir un et récupérer ma fille. Pourtant, il était sûr de gagner : la petite vivait chez lui, il s’en occupait, il avait des témoins. Si j’ai fini par riposter, c’est pour ma fille. Elle commençait à grandir. Même pour manger, elle allait vers lui, pas vers moi. De plus en plus, je me disais, lui a tout, moi je n’ai rien. Et puis j’avais 35 ans. Trop vieille pour le métier. Il lui en fallait une plus jeune. J’ai arrêté de travailler. Un an sans rien faire. Un soir, j’ai vu une émission sur la prostitution à la télé. Ils ont donné le téléphone du Nid. Le lendemain, je laissais un message. Je me souviens, j’avais bu. Et j’avais peur. Grâce au Nid, j’ai pu entamer des démarches.

Je suis tombée sur un inspecteur qui m’a conseillé de porter plainte. Il y a eu des mois d’enquête. J’ai vécu dans l’angoisse. J’avais peur de ne pas y arriver ; il est tellement fort. Il gagne toujours. J’avais la haine et je l’ai encore. Je me suis même dit, si j’échoue, je le tue. Il fallait que je donne des preuves à l’inspecteur. Avec l’argent en espèces, il n’y en a pas. Je lui ai donné les numéros de compte, j’ai dit que j’avais des noms de clients qui avaient fait des chèques. Et heureusement, il yavait des chèques dont des chèques en blanc que je lui avais signés.

J’avais en ma possession des lettres qu’il écrivait à des Camerounaises, des photos de filles nues ; je ne pensais pas que ça pouvait être utile. J’ai été soulagée quand l’inspecteur s’y est intéressé. Cet inspecteur a été très important pour moi. Il m’a rassurée. Moi qui avais si peur. À chaque instant, je pensais tout laisser tomber. Grâce à lui, j’ai affronté la peur d’être fichée, d’être expulsée. Advienne que pourra. Ce qui a été grandiose pour moi, c’est quand il a prononcé le mot de victime. Ce mot m’a rendu l’espoir.
Moi qui m’étais toujours sentie coupable ! Trop naïve, trop bête. Il ya eu un autre moment important ; au tribunal, quand le procureur m’a félicitée pour mon courage.

Il n’imaginait pas que je porterais plainte. Il me prenait pour une moins que rien. Au tribunal, il était pareil. Toujours aussi sûr de lui. Il connaît mon point faible, mon bon coeur. Il sait que je ne veux pas salir ma fille. C’est quoi, une mère prostituée et un père proxénète ? Est-ce que c’est une famille ?

Récemment, il a épousé une Tunisienne de 22 ans. Il est allé jusqu’à se convertir ! Encore une façon de me détruire. Moi, il ne m’a jamais épousée et il m’a salie aux yeux de ma famille. Et il n’est même pas inquiet pour l’issue du procès. En tout cas, j’ai appelé cette Tunisienne pour tout lui raconter. Elle est prévenue. Je ne veux plus qu’il soit vivant.
Il m’a écrasée. Le mal qu’il m’a fait, toute ma vie je l’aurai dans la tête.
Qu’il m’ait obligée à me prostituer… Je me souviens de son regard : c’était un regard qui voulait dire tu ne vaux rien, t’es nulle.

Je peux gagner au loto demain, ça n’enlèvera jamais ce que j’ai subi comme torture morale, comme manipulation. Je ne vis plus normalement, je n’ai plus de relations sexuelles, je n’ai plus confiance en moi. La seule chose qui me fasse du bien, c’est d’avoir ma fille ; et de recevoir des papiers avec mon nom et mon adresse. Au moins, j’existe. Le pire, c’est qu’avant, j’étais courageuse pour quelqu’un, pour cet homme. Et maintenant, pour moi, je suis faible, j’ai perdu toute mon énergie. Si j’ai osé parler, c’est pour y voir plus clair. Est-ce que c’est vrai, ce que j’ai fait ? Est-ce que c’est vraiment mon histoire ?

Quatre ans ont été requis contre le proxénète de Laldja. Le jugement est tombé : 36 mois… dont 30 avec sursis ! Et 15 000 euros de dommages et intérêts. Sans commentaires.

Raïssa : « Les clients ? Je ne veux plus jamais en parler. Plus jamais y penser. »

La Place Pigalle rebaptisée "Place de l'Abolition"Voici le 14e de nos témoignages de personnes prostituées ou survivantes de la prostitution. Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages ici : https://abolition13avril.wordpress.com/30-jours-30-temoignages/

et l’agenda abolitionniste ici : https://abolition13avril.wordpress.com/le-tour-de-france-de-labolition-agenda/

Je suis arrivée en France au mois de mai. Là-bas, en Albanie, je suis allée à l’école jusqu’à 12 ans. Je n’ai pas eu de parents, c’est ma grand-mère qui m’a élevée. Je n’avais qu’elle et ma tante. À 12 ans, on m’a mariée avec un homme de presque 30 ans. Je ne l’avais jamais vu, personne ne m’a demandé mon avis. En Albanie, ce sont les hommes qui décident.

J’ai vécu six ans avec lui. C’était très difficile. Il m’interdisait tout. Je n’avais pas le droit de sortir. Les vêtements, la nourriture, tout venait de lui. On vivait dans sa maison. Il ne travaillait pas. Je ne sais pas exactement ce qu’il faisait, il allait et venait. Et surtout, il me frappait. Pour tout, pour rien. A 16 ans, j’ai eu un bébé.

Un jour, je n’en pouvais plus, je me suis enfuie. Je suis retournée chez ma grand-mère. Le bébé est resté avec lui. Là, j’ai rencontré un homme, la trentaine, qui était avec une copine. Un homme normal. Enfin, je le pensais. Il m’a dit qu’à l’Ouest, je pourrais avoir une vie meilleure et un bon travail…

Mon mari voulait me reprendre. Il venait chez ma grand-mère. Je me suis dit qu’il fallait que je parte. J’ai fait faire un passeport sans rien dire. J’ai payé 50 euros pour l’avoir. C’est cet homme qui a payé. J’avais 18 ans.

Il m’a expliqué que je devais d’abord aller en Grèce. J’ai donc quitté Tirana en taxi et je suis allée où il avait dit. Là, j’ai fait deux à trois heures de marche. Un copain du chauffeur de taxi m’a accompagnée. Nous avons passé la frontière à pied, par un chemin tranquille. Personne ne nous a rien demandé.

Ensuite, un autre taxi m’attendait, conduit par un cousin de l’homme que j’avais rencontré à Tirana et qui avait lui aussi dans les 25/30 ans. En Grèce, un homme et une femme m’ont conduite à Athènes en voiture. Là, je suis restée chez cet homme, dans une maison. Tout avait l’air normal. Jusqu’au bout, jusqu’en France, même si j’ai eu un peu peur, par exemple en passant la frontière, je ne me suis pas méfiée.

À Athènes, j’ai pris l’avion pour Paris. Toute seule. Le billet était payé par l’homme de Tirana. Sur moi, j’avais un numéro de téléphone que m’avait donné la fille qui était avec le chauffeur de taxi ; quelqu’un à joindre quand j’arriverais à Paris.
À l’arrivée, j’ai appelé. J’ai eu une fille qui m’a donné un rendez-vous à la Porte d’Orléans. J’y suis allée. Deux jeunes filles albanaises, comme moi, m’attendaient près de la station de taxi. Elles ont payé. Je n’avais rien sur moi. Elles m’ont emmenée dans un hôtel. Là, j’ai vu qu’il y avait plusieurs Albanaises, cinq ou six. C’était le matin. Le premier jour, tout a été normal.

Le lendemain, une des deux filles qui m’avait accueillie m’a dit qu’il allait falloir que j’aille sur le trottoir. Elle m’a donné des vêtements, des préservatifs et l’après-midi, elle m’a emmenée avec elle à la Porte d’Auteuil. Je n’avais pas un euro, je ne parlais pas un mot de français et je ne connaissais pas Paris. Je ne savais rien. Quand elle m’a dit de l’accompagner, au début, je n’ai pas compris.

C’est en arrivant à la Porte d’Auteuil que j’ai compris ce qu’elle faisait. Il y avait une Albanaise et une Russe. Je suis restée sur le trottoir jusqu’à 9 h du soir. Le soir, elle a pris tout mon argent. Cette fille avait 21 ans.

Qu’est-ce que je pouvais faire ? Elle a menacé de s’en prendre à mon petit garçon et à ma grand-mère.

Cette fille ne me lâchait jamais. Elle me surveillait nuit et jour. La nuit, on dormait à trois dans la chambre. Elle payait l’hôtel, elle m’emmenait manger.
Jamais je n’étais seule.
Sur le trottoir, les policiers passaient. Ils vérifiaient mes papiers, j’avais la photocopie de mon passeport. Quatre fois, on m’a emmenée au commissariat, quatre fois on m’a relâchée.

Une fois, j’ai été conduite au Dépôt de la Préfecture de Police. On m’a gardée deux semaines. C’est l’endroit où on vous garde en attendant de savoir si vous allez être jugée ou expulsée. Le Dépôt est tenu par des sœurs. Dans cette prison, j’ai vu trois juges. Il y avait un interprète. J’ai tout raconté. Enfin, pas tout à fait. Je n’ai pas dit que je donnais l’argent à une autre fille. J’avais trop peur. On m’a demandé si j’avais un maquereau, j’ai dit que non.

Et puis, un beau matin, on m’a dit que je pouvais partir. Personne ne m’a rien proposé. Je me suis retrouvée dehors, sans rien. Sur moi, j’avais une convocation pour le tribunal ; ni papiers ni argent ; juste des préservatifs et un portable. Heureusement, les soeurs m’ont donné le téléphone du Mouvement du Nid. À la sortie, je suis allée dans un autre hôtel. J’ai appelé une copine qui ne donnait pas son argent à un proxo. Elle continuait la prostitution juste pour survivre ; pour payer l’hôtel et la nourriture. J’ai fait pareil. J’avais peur qu’on me retrouve. Alors j’ai contacté cette association. J’ai commencé à aller à leurs cours de français et ils m’ont aidée dans les démarches pour obtenir des papiers.

A ce moment-là, sur le trottoir, j’ai connu deux filles qui m’ont demandé de travailler pour elles. 18 et 20 ans. L’une m’a pris mon passeport, mes bagages, mes photos et le papier qui me servait pour les soins médicaux et que m’avait obtenu l’association. Ces filles donnent tout l’argent à un proxo. L’une des deux n’en avait plus et puis elle en a un nouveau. On ne reste pas sans proxénète.

La semaine dernière, j’ai obtenu une APS, autorisation provisoire de séjour de 3 mois avec un permis de travail. Je vais pouvoir entamer des démarches aux Assedics et à la Mission locale.

Au total, j’ai passé quatre mois au trottoir et deux semaines en prison. J’ai connu d’autres filles albanaises au trottoir, surtout à la Porte de Saint-Cloud. Et au Pont de Saint-Cloud, j’ai vu les maquereaux. Le maquereau d’Albanie, je ne l’ai jamais revu. Les clients ? Je ne veux plus jamais en parler. Plus jamais y penser.

Quant à retourner en Albanie, c’est impossible. Là-bas, il y a mon ex-mari, qui me recherche, et mon maquereau. Comment pourrais-je rentrer chez moi ? Et comment revoir mon enfant ? Je ne sais pas ce que sera mon avenir. J’ai 19 ans.

Mylène, « prostituée de luxe »

cropped-abologo.jpgJadis « hôtesse » en Allemagne, prostituée dite « de luxe », Mylène fait encore des cauchemars à l’idée d’en parler.

« C’était avant la chute du mur de Berlin. À 23 ans, je suis partie en Allemagne. Là-bas, j’ai rencontré un homme qui avait le démon du jeu. Je lui ai signé des chèques en blanc et je me suis retrouvée avec un découvert faramineux. Curieusement, je m’en foutais. J’avais un total mépris de moi-même. D’ailleurs, je faisais du parachutisme, moi qui ai le vertige rien qu’en montant sur une échelle. En fait, j’étais suicidaire.

Je travaillais à Cologne, dans une grande entreprise. Comme j’étais étrangère, j’ai épousé cet homme pour ne pas être expulsée. Avec la dette que j’avais à rembourser, j’ai fait les petites annonces dans un journal gratuit. Je ne voulais pas de bar, je ne bois pas. De toute façon, je n’avais rien à perdre. Et puis c’était en Allemagne, c’est-à-dire pas dans ma langue. Cet épisode, je l’ai vécu en allemand ; j’ai beaucoup de mal à en parler en français.

Au boulot, j’avais une collègue, Jutta. Elle avait un vieux qui venait la chercher en Mercedes. Un lundi, elle m’a expliqué qu’elle avait été gentille avec lui, et qu’il lui avait payé un super chemisier qu’elle avait repéré dans une vitrine.
Un truc à 300 marks à l’époque, hors de prix.
J’ai calculé le coût horaire. Elle avait passé la nuit avec ce type, et elle avait eu le chemisier gris, alors qu’elle préférait le bleu. J’ai pensé que si elle avait été prostituée, elle aurait passé moins de temps et elle aurait choisi la couleur. Froidement, je me suis dit, je préfère me vendre, je n’aurai pas à dire merci.

Dans ma tête, il y avait le chemisier de Jutta et « Belle de Jour » avec Catherine Deneuve. Je voulais garder un certain statut social.
J’ai donc appelé pour une annonce : Hôtesse cherche collègue sympa.
Dans l’appartement, il y avait trois filles. Normales. Une Allemande, une Turque et la femme du propriétaire. Chacune avait son téléphone. Le proprio, le grand Hans, m’a dit que j’allais pouvoir reprendre le « rôle » d’une petite brune qui allait s’arrêter. On tournait à cinq filles, toutes différentes pour éviter la concurrence, toujours un nombre impair pour ne pas se tirer dans les pattes. Je suis devenue Martine.

C’était un appartement cossu dans un quartier genre Neuilly, loué à prix d’or au dernier étage, pour la discrétion. Un immeuble avec des médecins, des dentistes, pour noyer le poisson. Pas du tout le style miroirs et velours rouges, mais du fonctionnel avec serviettes coordonnées. On ouvrait correctement habillées.
On ne disait pas « clients » mais « invités ». On était des « hôtesses ».
La passe était à 100 marks (sans préservatif c’était le double), l’heure était à 300 marks.

On versait au propriétaire 100 marks par jour ou, au choix, la moitié de nos gains. Le plus intéressant, c’était de proposer une heure aux clients et de les faire parler pour en faire le minimum. On préférait en avoir 3 à 200 marks que 6 à 100 marks.
Enfin, le moins possible.
Le grand Hans m’a dit : Si quelqu’un ne te plaît pas, tu rajoutes un zéro au prix. Une fois, j’ai demandé 1000 marks. Le type a payé. Je me disais je vaux 1000 marks ! Moi qui me sentais une merde…

J’ai commencé le soir même. Je me souviens encore de ma joie à 11h du soir d’avoir surmonté ma trouille. En fait, je m’étais shootée au valium. Ce premier soir, j’en ai fait trois. Le prix me semblait exorbitant. Presque trop cher payé. Moi qui étais bourrée de complexes, c’était valorisant.

Quand j’ai été au point, Hans a passé une annonce en précisant que j’étais française. Au début, j’ai eu un sentiment de pouvoir. Tout ce que j’étais capable de gagner ! Une fois, j’ai fait 6000 marks en une seule journée. J’avais rajouté des zéros. Le soir, c’était huîtres et saumon fumé. Je me disais que je les avais bien mérités. J’avais perdu tout sens des réalités. Il fallait se faire plaisir pour compenser.

De temps en temps il y avait des descentes de police. Les flics venaient voir si on était déclarées et si on était en règle du point de vue médical. On passait une visite médicale toutes les semaines, à 23 marks. J’avais un carnet bleu. J’étais immatriculée au ministère de la Santé. Après chaque visite, on nous mettait un tampon. Les clients avaient le droit d’exiger le carnet à tout moment.

Les clients, c’était une grosse majorité de 40/60 ans avec une vie bien rangée, bien monotone. Beaucoup éprouvaient le besoin de se justifier ; je ne leur demandais rien.
Il y avait de tout. Des hommes dont la femme ne voulait plus. Des jeunes qui avaient tout pour plaire, beaux, sympas, intéressants. D’autres qui n’osaient pas demander certaines choses — des fellations — à la mère de leurs enfants ; des gentils, l’un mettait 200 marks sur la table et dans le même temps m’apportait des journaux français pour me faire plaisir.
Des orduriers qui laissaient les filles en larmes ; pas moi, je m’en foutais. Des gros avec une odeur de sueur, des directeurs (notamment le sous-directeur d’une grande banque allemande), des odieux qui jetaient les billets par terre pour nous obliger à les ramasser.
Des pathétiques. Des types dans une grande misère humaine.

Le plus lourd, c’est d’avoir été achetée. Tu n’es rien du tout, je paye.

Pour supporter, on ferme les yeux. Je mettais mon bras devant mon visage, avec mon parfum dessus. Ça permet de protéger une part de soi, une part qu’ils n’auront pas.
Il y avait aussi le valium. Sans le valium, je n’aurais pas pu. Ça ne se voyait pas, ça ne coûtait rien à côté des sniffs des autres. On prenait toutes quelque chose.

Certains clients nous demandent pourquoi on est là. Ce qu’ils veulent entendre, c’est qu’on raffole du sexe, qu’on a besoin de jouir 10 fois par jour. C’est leur fantasme. Au lieu de quoi, jamais aucune fille que j’ai connue n’a eu de plaisir.
Ils sont naïfs. En fait, on n’aspire qu’à une chose. Arriver au dimanche pour que ça s’arrête. On dépose la cervelle en même temps que les fringues et on gémit en cadence pour que ça finisse vite.

Une fois, j’ai passé une semaine entière avec un client pour 1000 marks par jour. C’était l’enfer. J’ai cru crever. Et puis il y avait les filles qui bossaient avec moi : une avait été violée à 13 ans par le petit ami de sa mère, qui n’avait rien trouvé de mieux que de la mettre dehors en l’accusant de l’avoir aguiché. Elle a fini en eros-center, droguée, et elle est morte d’une pneumonie ; à moins que ce ne soit du sida.
Une autre avait un total dégoût des hommes après avoir vu son père maltraiter sa mère ; elle s’était spécialisée dans la domination. La jeune fille turque avait été jetée dehors par sa famille parce qu’elle était enceinte.
Moi ? Ma mère m’a raconté sa nuit de noces. En long et en large. À neuf ans, je savais tout. À six, elle m’avait déjà tout dit sur les règles et le Père Noël. A onze, elle m’a présenté son amant et m’a expliqué qu’il pratiquait la sodomie en guise de contraception. Quand j’ai dit la vérité à ma mère, bien plus tard, sur ma vie en Allemagne, elle m’a interrogée d’un œil lubrique.

Petit à petit, j’ai commencé à penser à mon CV à trous. Je me suis dit que je ne retrouverais jamais de boulot, j’ai eu envie d’une vie normale. J’ai davantage pris le train pour revenir, je passais par Paris, et retour. Pas en avion, c’était trop rapide. il me fallait de plus en plus de temps et d’efforts pour y retourner. Des fois, je claquais 5000 F en un week-end. En bêtises. J’allais me faire faire des gommages. Encore maintenant, j’ai besoin d’en faire deux par semaine. À l’époque, je ne me lavais qu’avec du mercryl. Pour décaper.

Quand j’ai arrêté, j’ai eu la chance de trouver du boulot en France. J’avais mis 20000 francs de côté. Je m’en suis tirée parce que j’ai pu mettre des limites. Mais je ne veux pas imaginer ce que je serais devenue si j’avais été droguée ou si j’avais eu des enfants à nourrir… Après je ne supportais plus le sexe. Une main masculine sur mon épaule me brûlait. Je n’ai plus eu aucune sexualité pendant trois ans.

Le plus lourd, c’est d’avoir été achetée. Tu n’es rien du tout, je paye.
On en prend plein la gueule. Je me sers de toi comme d’une bassine. Pour me vider.
En plus, j’ai été volontaire. Je n’ai jamais eu de revolver sur la tempe. Quand c’est comme ça, on n’a même pas l’excuse d’avoir été une victime ! On a choisi. Mais choisi ou pas, le traumatisme est le même.

Le pire là-dedans, c’est les clients. Tant qu’il y aura des clients, il y aura de la prostitution.
Il faut leur dire ! « Si vous saviez ce qu’on pense de vous ! À quel point on vous déteste, on vous méprise de nous acheter, pendant qu’on vous appelle « chéri » et qu’on vous flatte ! »
Il faudrait placarder des affiches de 4 x 3 m pour qu’ils comprennent.

 

Ce témoignage a été publié dans Prostitution et Société, numéro 138, juillet – septembre 2002 .

Myriam, transsexuelle : « Je n’ai pas trouvé ça spécialement dur. Après tout ce que j’avais vécu, après toute la violence… « 

Née garçon, prostituée à 14 ans, Myriam a connu un parcours éprouvant : violences, discrimination, galère … Aujourd’hui, à 23 ans, elle tente de rompre avec le passé et attend l’opération qui fera d’elle la femme qu’elle se sent être depuis l’enfance.

Si je suis entrée dans la prostitution, c’est parce que je suis transsexuelle. On m’avait dit que c’était le seul endroit où je pourrais rencontrer des trans. Je n’avais pas de famille, personne. J’avais 14 ans et je voulais me procurer des hormones.

On m’a envoyée dans un foyer d’urgence pour les mineurs. J’en suis partie. Je dormais à la rue, je vivais chez les uns et chez les autres. J’ai commencé la prostitution au Bois de Boulogne. Je n’ai pas trouvé ça spécialement dur. Après tout ce que j’avais vécu, après toute la violence… Je ne voyais que mon but : me transformer. J’ai commencé les piqûres à 14 ans. Ce n’est pas douloureux mais il y a des effets secondaires.

Je faisais un ou deux clients pour pouvoir manger. Mais ce que je voulais surtout, c’était avoir un lien avec les autres filles. La prostitution, c’était un cocon, une famille. Mais une famille qui me détruisait. Ce que je voulais, c’était être entourée, rencontrer des jeunes, rigoler, boire un coup. On a sa souffrance et on est seul. À qui en parler ?

À 14 ans, j’ai été rejetée par ma famille. Je trouvais des hommes avec qui je passais des soirées, et puis il y avait l’acte et je me retrouvais seule. D’un coup, il n’y avait plus rien. Juste l’impression d’être une pute. Je cherchais de la compagnie. J’ai limité le nombre des clients, juste deux ou trois pour vivre ; j’aurais voulu quelqu’un avec qui me poser.

J’ai eu des fausses joies, des amours, j’avais l’impression que tout était beau. J’espérais toujours et puis je tombais. C’est ça qui m’a détruite. Une fois que c’était fait, je n’avais même plus un message, rien. Je n’en ai gardé que le dégoût de moi-même. En neuf ans, je n’ai jamais eu une relation qui dure au-delà d’une soirée. Les clients, ils se sont servis de ma faiblesse et ils en ont joué. Pour moi, c’est comme une trahison.

La prostitution, c’était un monde ambigu, le monde de la nuit, l’alcool. J’ai tout connu, l’alcool et la drogue. J’ai eu l’impression de ne plus être moi ; de ne plus être qu’un objet sexuel ; de la viande. L’impression de n’être qu’une pute.

Il y a eu les agressions aussi. Deux fois. J’avais des copines qui volaient. Je le faisais aussi pour être acceptée par elles. Un jour, j’ai volé un portable à un client. Il est revenu mais il s’était teint la barbe en gris, il avait mis un costume, très classe, je ne l’ai pas reconnu.

Il m’a emmenée dans un parking, m’a filé du fric et puis il s’est jeté sur moi : il m’a frappé la tête sur le sol, j’ai cru que j’allais mourir. J’étais en sang, j’avais les taches bleues des graviers dans la peau. Il m’a dit qu’il allait prendre un couteau et me les couper. J’ai réussi à m’enfuir je ne sais pas comment ; l’instinct de survie.

La prostitution, ce n’est pas un avenir, ce n’est pas un métier comme les autres. Quand on est trans, on va dans la prostitution pour pouvoir s’offrir la chirurgie et puis après on s’habitue et on y reste.

Le regard des autres est dur, c’est vrai, mais il n’y a pas que ça. Il y a les clients. Les clients, c’est des chiens. Ils sont mariés, ils ont des sièges bébé, ils ont des problèmes de couple, ils viennent chercher de la détente.

Ils disent qu’ils sont hétéros. Ils se mentent à eux-mêmes, ils sont bi. Ils ont une attirance pour le côté homme mais ils ne veulent pas l’admettre. Ils vont voir des trans, ils n’iront pas voir un homme. Je trouve que les clients deviennent de plus en plus bisexuels. On a normalisé tout ça, on a banalisé et en même temps c’est resté très tabou.

Aujourd’hui, je suis à cran. Ce que je veux, c’est me faire opérer et trouver un travail. Il y a des protocoles à respecter et un suivi de deux ans avant l’opération. Je sais que ça ne va pas être facile. J’ai arrêté la prostitution. J’ai droit à la Cotorep, allocation handicapé, en tant que transsexuelle, et à une APL. En gros, je touche1000€. J’ai du mal à y arriver. Hier j’avais 4oo€, aujourd’hui il m’en reste 150. J’ai acheté un sac, j’ai payé une bouteille de champagne dans une boîte. Je n’ai pas la notion de l’argent.

Ce qui m’a toujours fait souffrir, c’est la discrimination. À l’école, déjà, c’étaient les moqueries. Je n’ai eu que des zéros. Et quand j’ai été placée à la DDASS, je me suis retrouvée dans des foyers de garçons ! Alors à 14 ans, j’ai tiré un trait sur tout ça Mais c’était pour tomber dans un cercle vicieux. Là, je vais faire une formation avec d’autres gens de la Cotorep, donc il n’y aura pas de discriminations.

Si vous êtes trans mais que vous êtes féminine et belle, il n’y a pas de problème. Mais si vous faites 1,80m et que vous êtes balèze, ça ne passe pas. Avant, j’étais très homme et puis avec les hormones, je me suis féminisée. Et je suis beaucoup mieux acceptée. Pourquoi ? Je suis restée la même personne.
Il faut être comme ça sinon c’est les moqueries. Moi, des trans, j’en connais qui sortent très peu. Elles restent enfermées, elles invitent chez elles, elles se renferment, elles ne veulent pas avoir l’air de clowns qui se promènent. C’est dur.

Il y a une chose que je voudrais dire aux trans : surtout qu’ils n’aillent pas dans la prostitution ! Qu’ils aillent voir une association ! Je voudrais leur éviter le parcours que j’ai connu. Il faut leur dire qu’ils peuvent aller voir un psychiatre et faire un dossier Cotorep. Moi je ne le savais pas, je ne l’ai fait que tout récemment. Maintenant j’ai envie de prendre un nouveau départ, de couper avec l’ancien cocon.

Dominique – Extraits

« Sur mes papiers, à la rubrique Sexe, il y un « M ». Mon numéro de sécu commence par « 1 ». Tout est problématique.
Un jour, un douanier a refusé de me laisser passer une frontière sous le prétexte que ce n’était pas mon passeport. Retirer une lettre recommandée à la Poste tourne à la folie. Je suis obligée d’expliquer. Je vous passe les sourires narquois…

J’ai vu un jour un commerçant qui me connaissait aller prévenir une dame dans un magasin. La dame n’arrêtait pas de dire tout fort : « Mais où ? Mais où ?« .

Et cette charcutière qui persiste à me saluer d’un retentissant « Bonjour monsieur ! »

On s’habitue par la force des choses : au silence total de la famille qui vous traite de malade et, plus douloureux encore, à l’inextricable situation de la rencontre. Dire la vérité à quelqu’un qui vous plaît, c’est horrible. Dans le meilleur des cas, la personne disparaît. Encore heureux quand on ne se fait pas casser la figure. »


Publié dans Prostitution et Société numéro 158.

 

Monika : « Les clients, on leur dit les choses qu’ils ont envie d’entendre »

Monika est française. Elle a été placée en foyer à l’âge de 14 ans et a fait une tentative de suicide. Endettée, elle s’est liée d’amitié avec une voisine, Mona, qui lui fait rencontrer la gérante d’un bar.

Cette femme est allée payer mon loyer au propriétaire. (…) Le soir même, elle m’emmenait en Belgique. Je suis arrivée, elle m’a dit « voilà ta chambre ». Il y avait deux autres filles. Elles aussi étaient venues par l’intermédiaire de ma voisine. (…) Là, on m’a interdit de parler aux autres filles. J’ai juste su que l’une était là depuis six mois, l’autre quatre. Elles m’ont dit que Mona se faisait payer.

En réalité, on travaille 24 heures sur 24

C’était un bar sur une route passante. La femme m’a dit « maintenant que tu es rentrée, tu ne sors plus. Je t’ai payé ton loyer, tu me dois de l’argent. Si un client vient, c’est chacune son tour ; sauf si le client demande une fille en particulier ». On m’a donné un nouveau prénom, je suis devenue Nelly ; je devais dire que j’arrivais de Paris. On m’a pris mes vêtements. On m’a coupé les cheveux. La patronne était là vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle dormait dans une chambre à côté. Il y avait une caméra pour voir le client quand il sonnait.

Les filles sont déclarées treize heures par semaine. En réalité, on travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Disponibles à toute heure du jour et de la nuit. Nourries, logées, blanchies. Il m’est arrivé de ne pas arrêter de six heures du matin le samedi à une heure du matin dans la nuit du dimanche. Si à trois heures du matin, un client débarque, il faut y aller ; des hommes d’affaires, des juges, des médecins, des avocats. Que de la clientèle sélectionnée par la patronne. Jamais d’arabes : pas assez friqués.

Quand ils sont là, il faut les faire boire. Un maximum. (…) Pendant tout ce temps, on boit aussi, évidemment. Quand on sature, on amène une autre fille pour nous aider à boire. La patronne note : Nelly, sept bouteilles. Il m’est arrivé d’être malade à en vomir. Je courais aux toilettes, j’avalais un primperan et j’y retournais. (…)

20 à 30 « clients » par jour

La patronne prend un pourcentage sur les bouteilles. Elle retire 1000FF par mois pour la nourriture, le logement, le linge. Enfin, en théorie, parce que l’argent, je n’en ai jamais vu la couleur. Pour les vêtements, quelqu’un passe. Pour les produits d’hygiène aussi. Tout est décompté sur l’argent gagné ; argent que je n’ai jamais touché. On ne sort jamais.

C’est pareil pour les préservatifs. Une association passe. Elle livre aussi les « éponges » : pendant les règles, on continue de travailler. Les « éponges », on n’en trouve qu’en Belgique, spécialement pour ce marché. Avec ça, le client ne se rend compte de rien. Moi, quand je suis sortie de là, je n’ai plus eu mes règles.

Pendant un mois et demi, je ne suis jamais sortie. J’ai vécu de la chambre au bar. Dans la pénombre, sans voir la lumière du jour. (…)
Je travaillais énormément. Je faisais rentrer un maximum d’argent et je tenais pas mal l’alcool. En un jour, je faisais un salaire. Vingt ou trente clients.

Les clients, on leur dit les choses qu’ils ont envie d’entendre. Des mensonges. En réalité, ils sont moches. Ils puent. Ils nous racontent leur vie. Ils sont mariés.

Le samedi soir, on voit des petits jeunes qui sont allés en boîte.

Les clients sont moches, ils puent …

Les hommes, j’ai l’impression qu’ils sont tous vicieux. Ce qu’ils ne peuvent pas faire avec leur femme, ils viennent nous le demander. Ils croient qu’ils peuvent nous faire ce qu’ils voient dans les films pornos.

Pour eux, la femme prostituée, c’est une bombe sexuelle. Avec beaucoup d’expérience. C’est leur fantasme. Ils ne se rendent pas compte qu’on est humaines. Des femmes comme les autres. Comme celles qu’ils ont à la maison.

Tout le temps que j’ai passé dans ce bar, j’ai été filmée. Tout est filmé. Si le client a une réclamation, on peut vérifier sur pièces. Des fois, j’ai eu des remarques. La patronne disait toujours « quand vous êtes au bar, faites la salope ». Ou encore « tu es une salope, fais ton boulot« . J’avais pris un rythme. J’étais une automate. Avec l’alcool, j’étais dans le gaz. On ne dort presque pas. (…)

Comment on supporte ? On ne le supporte pas. On le vit. On fait le vide. (…) Si on a des états d’âme, c’est intenable. (…) Les types sont rois, ils ont payé, ils vous pelotent. On n’a aucun droit de refuser un client. Il y en a même qui sont violents. (…) Il y a une petite sonnette sous le lit… pour la forme.

La police vient voir si les filles sont déclarées. Elles le sont pour 13h par semaine. Les flics avalent ça. Ils ne font jamais le tour, ne vont même pas voir les chambres. (…) À un moment, il y a eu une mineure, elle était planquée dans une chambre derrière. Ils ne sont jamais allés voir. (…) Tant qu’il n’y a pas de violences visibles, les flics ferment les yeux.

Subitement, la patronne m’a dit : « tu fais tes bagages, tu pars. » J’ai dit : « Pour aller où ? » J’ai réclamé mon argent, elle a refusé de me le donner. Elle m’a dit : « Je te paye ton taxi jusqu’à la frontière française. » et aussi : « tu ne me fais pas de problèmes ; j’ai des avocats, je suis connue. Sinon, je t’accuserais d’avoir volé un client« .

J’ai fini en pleine nature avec mes bagages. (…)
Une fille m’avait dit : « quand ils te mettent dehors, c’est pour mieux te récupérer après.« 
Quand on est dehors, on est tellement fragiles. De toute façon, ils se renseignent pour savoir si on a quelqu’un, si on est seule. Y retourner ? C’est terrible à dire, mais là-dedans, on ne s’occupe de rien. Quand on est mal, on préfère encore ça. (…)

Je n’ai plus confiance en moi. J’ai été détruite. J’ai été violée. Intérieurement et extérieurement. (…) je prends des anti-dépresseurs, j’ai l’impression de n’être bonne à rien, sauf à aguicher les hommes.

Publié dans Prostitution et Société numéro 134.

Une escort témoigne : « on n’est pas des femmes, on est des objets »

Notre 9e témoignage est celui d’une escort. L’ensemble des témoignages est réuni sur la page 30 jours, 30 témoignages. Je vous conseille également de voir l’audition de Rosen et Laurence à la Commission spéciale de l’Assemblée nationale.

« Nous n’avons pas le droit de prendre quelques kilos sans les voir de suite multiplier sur les forums Internet, pas le droit d’être malades sans nous faire insulter parce que nous ne sommes plus disponibles au moment pile où ces messieurs le désirent ; un objet ne tombe pas malade… »

« Les gens critiquent souvent les prostituées, parlant de leur job avec mépris et persuadés que c’est de « l’argent facile ». L’adjectif « facile » est faux, c’est peut-être de l’argent vite gagné, mais à quel prix ? Au prix du sacrifice de sa vie privée, de sa sexualité, de son amour-propre, de sa fierté, du respect de son corps. (…) Je suis fatiguée de cette vie et serais prête à tout pour rembourser tout l’argent que j’ai gagné et même plus, pour pouvoir arrêter, retrouver ma dignité et un vrai travail. Aucune somme ne peut panser nos plaies et nos souffrances, alors arrêtez de parler d’argent facile.

J’en arrive presque à me mépriser, à tel point qu’en dehors d’une prestation de services rémunérée, je suis dans l’incapacité d’accepter qu’un homme pose une main sur moi. La femme a été détruite au prix de l’escort.

Un job qui n’offre aucune sécurité de l’emploi, aucun avenir… Nous n’avons pas le droit de prendre quelques kilos sans les voir de suite multiplier sur les forums Internet [1], pas le droit d’être malades sans nous faire insulter parce que nous ne sommes plus disponibles au moment pile où ces messieurs le désirent ; un objet ne tombe pas malade… Nous devons êtres disponibles à toute heure du jour et de la nuit avec le sourire, week-ends et jours fériés.

Et vous pensez encore que c’est de l’argent facile ? Voilà ce que c’est que d’être prostituée. Si vous le souhaitez, je vous cède ma place… »

J’étais gérante d’hôtel. J’ai un bac +3, des études par correspondance pour un BTS et 18 ans de travail dans l’hôtellerie. J’ai travaillé à 13 ans, j’ai fait la plonge et travaillé au noir, j’ai toujours connu la démerde. L’hôtel que j’avais pris en gérance était voué au plantage, je m’en suis rendu compte après. Et puis il y a eu le braquage. J’ai été traumatisée : par le braquage mais peut-être encore plus par les accusations. La police m’a accusée d’avoir tout organisé moi-même. Le pire, c’est la façon dont les flics et le juge m’ont traitée. Ce n’était pas les 1500€ volés qui les intéressaient, c’était ma vie d’escort. J’ai pris 25 kilos. J’ai fait un travail psy, mais ce n’est pas fini. Je ne suis pas guérie.

Vers la fin de ma gérance, je n’avais plus de salaire. Je vivais entre les menaces de prud’hommes et les rappels d’Urssaf. Escort girl, à l’époque, ça n’existait pas pour moi. Je cherchais une solution de boulot. Un soir, à Zone interdite, sur M6, est passé un reportage sur les escorts. J’ai été sidérée. Les tarifs étaient complètement fous. Je me suis dit que c’était la solution. Je ne savais même pas que c’était possible, moi qui venais d’un milieu où on bossait 300 heures par mois. Mon souci, c’était de rentabiliser mon peu de temps libre pour faire un maximum d’argent puisque je travaillais toujours à l’hôtel.

Après l’émission, j’ai passé deux jours à fouiller sur Internet. J’ai trouvé un site, il suffisait de s’inscrire. Je ne savais pas où je mettais les pieds. J’ai foncé ; en général, je fais comme ça ; je réfléchis après. J’étais dans une situation d’urgence. Il fallait que je sauve ma boîte. Le pire, c’est que finalement j’ai fait ça pour l’Etat ; pour payer la TVA et les Urssaf.

Le site France Escort où je me suis inscrite est tombé depuis pour proxénétisme. Bêtement, parce qu’il avait son siège en France. Je payais 200€ pour trois mois, il fallait fournir des photos et il y avait un mois d’essai. Je payais une prestation de service. Je n’ai jamais reversé un sou de ce que je gagnais avec les clients. Il y avait une liste d’indésirables : les clients qui nous plantaient ou qui avaient des comportements malsains. Il y a d’autres sites où on paye beaucoup plus cher, 300 € par mois.

J’ai donc fait les photos et j’ai commencé à vivre avec deux téléphones portables. C’est dur de jongler. On passe son temps à mentir. J’avais un petit copain mais rien d’important. Un mec ça ne fait pas bouffer. Excusez moi d’être crue. Depuis que je suis gamine, j’ai toujours été dans la survie. J’ai été frappée, violée. Je sais qu’un mec, s’il sait que vous dépendez de lui, c’est foutu.

De toute façon, c’étaient beaucoup d’hommes mariés qui venaient me voir. Tous les mêmes. Des hypocrites, des menteurs. Je ne fais pas confiance. J’ai vécu une fois avec un homme. J’étais amoureuse. Mais je lui ai dit que je n’étais ni sa mère ni sa bonne. J’ai eu un mari du genre « quand est-ce qu’on mange ?« . Un mec, il faut que ça rapporte quelque chose. Moi, pardon, mais je suis toujours tombée sur des cons. Au bout de deux mois, mon ex-mari m’a annoncé qu’il avait 7000€ de découvert. J’ai fait un chèque.

Le dernier que j’ai rencontré, un ingénieur, m’a sauté dessus alors que je faisais un malaise. Bref, il m’a violée. Je ne vais pas déposer plainte, on va me rire au nez. Voilà les expériences que j’ai eues. Les mecs essaient de tirer leur coup et puis ils ne vous adressent plus la parole. J’aime encore mieux mes clients.

Les clients ? Ils n’acceptent jamais qu’on leur dise non. Ou c’est tout de suite les insultes. Ils en deviennent méchants. Mais eux vous plantent sans problème. Si on est escort, on doit tout accepter. Il y a des types hyper craignos qui appellent ; je leur dis si tu continues, je te balance aux flics.

Il y a tous ceux qui chipotent sur les prix. Et ceux qui vous traitent de grosse salope ou de sale pute. On est censée être à leur disposition. Il y a ceux qui appellent à 5h du matin. Moi, je les rappelle à 6h1/2 pour bien leur faire comprendre ce que ça fait. On n’est pas des femmes, on est des objets. En fait, ils nous considèrent pour la plupart avec mépris.

La première fois, je m’étais dit : si ça se passe mal, j’arrête. Et puis pas de bol, ça s’est bien passé. Quand même, j’étais complètement stressée. Le type m’a emmenée chez lui. Je me suis jetée sur le champagne, j’étais complètement pétée. En général, je vois les clients dans les hôtels ou chez eux. Je ne veux pas recevoir chez moi. C’est un viol de la vie privée. Aller à l’extérieur me permet de la préserver.

Certains clients s’arrangent pour vous avoir gratuitement. Ils vous rappellent pour vous réinviter au restau. Je me suis fait avoir, maintenant j’ai compris, c’est fini. Je ne voudrais pas me faire sauter pour un repas. Il y a les tarés, les cinglés, les débiles, etc… Une fois, je n’ai pas été très rassurée. De toute façon, quand je ne veux pas, je m’en vais. J’essaie toujours d’avoir ma voiture pas loin.

Ma pire expérience, c’est l’année que j’ai passée dans le sud. Je passais des annonces dans les gratuits en tant que masseuse. J’avais payé quelqu’un pour utiliser son numéro de siret [2] (pour 300 ou 500€ par mois, on y arrive). Je recevais 180 appels par jour. On se fait insulter. Certains vous tutoient d’emblée.
Je les casse : On se connaît ?
L’un, à qui j’avais demandé pourquoi il me tutoyait alors que nous ne nous connaissions pas, m’a répondu : Quand on se permet de faire la pute, on ne demande pas aux gens d’être polis.

Beaucoup ont des numéros masqués, surtout le week-end. Tout est bon à mentir, à tricher. Il y a ceux qui marchandent, qui mégotent. Je leur dis ça ne vous dérange pas de marchander une personne ? Aujourd’hui, mes relations avec les hommes ? Je n’ai plus aucune vie de femme. C’est impossible.

On ne tombe pas par hasard dans le monde à part des escorts. Nous partageons toutes une histoire presque semblable. Notre parcours révèle un ratage, une défaillance dans notre passé de petites filles dont on n’a pas respecté le corps. On saute le pas parce qu’on a souffert dans son enfance. Je suis suivie par un psy depuis l’âge de 13 ans.

Battue par mon père, écartelée entre des parents qui se déchirent, victime d’inceste, j’ai été mise dehors par ma mère le jour de mes 18 ans. J’ai trouvé mes affaires dans deux sacs poubelles. Je n’avais ni logement ni argent ; juste un petit copain violent.

Heureusement, j’avais les livres ; mon refuge. Et l’écriture. Écrire a toujours été ma bouée de sauvetage, ma thérapie. Je veux dénoncer l’hypocrisie. J’en ai assez qu’on nous juge comme des putes.

La différence entre l’escort et la prostituée, c’est que la première passe sa soirée avec un seul client. C’est une différence de classe. On n’invite pas au restaurant une prostituée de rue. Moi si. Mais à un moment, j’ai fait de l’abattage chez moi. Là, j’étais vraiment prostituée.

L’argent, c’est super dangereux. Avec 500€ par jour, on en garde moins qu’avec 2000€ par mois. Avec tout ce que j’ai gagné, pourquoi est-ce que j’en ai mis si peu de côté ? On a toutes le même problème ; on est tellement mal qu’on a besoin de compenser. On achète des trucs incroyables, on ne regarde plus les prix. Maintenant, je regarde et ça me fait du bien de revenir dans le réel. Ce monde là est trop dangereux. Le plus dur, c’est la peur du lendemain, l’insécurité.

Je me suis toujours forcée à arrêter au bout d’une certaine somme. Je savais que ce n’était pas ça la vie. J’étais complètement hors réalité. Et puis il y a le piège de l’alcool. Je buvais pas mal. Suite au braquage, je ne dormais plus. Je suis devenue alcoolique. J’ai réussi à arrêter petit à petit.

Je connais quelques escort-girls. Certaines m’ont contactée sur les forums Internet. En général, on est très seules et c’est un moyen de se sentir protégée. J’en connais trois ou quatre qui ont fait des études ; une autre, mise au trottoir à 16 ans par son mac, battue, qui a connu les drogues dures, et qui est dans une haine immense. Elle a racheté sa liberté et elle continue. Elle ne sait rien faire d’autre et a eu trois redressements fiscaux, ce qui fait qu’elle est complètement coincée.

Beaucoup de ces filles disent que c’est un super job. Elles se voilent la face, elles n’osent pas dire la vérité. Elles ont 30 ans. Et après, et leur avenir ? Et le trou dans leur CV ? Moi, quand j’arrive pour un entretien d’emploi, on me demande déjà des explications pour une année où je n’ai rien. C’était après mon agression, j’avais pris une année sabbatique.

Aujourd’hui je vis de l’escorting. J’ai passé un an chez le psy et perdu 18 kilos. J’ai même trouvé un boulot, j’étais prête à passer de 15.000€ à 1700€ nets par mois !

Et puis ça s’est très mal passé. J’ai tenu un mois et demi. Tous ces efforts pour en arriver là… Maintenant, mon but, c’est d’arrêter dans les deux ou trois ans, progressivement. Je vais avoir un entretien d’embauche, j’espère avoir un boulot dans trois mois. En ce moment, je fais une licence de droit, je voudrais devenir avocate et défendre les enfants.

[1] D’après notre témoin, les escortes dépensent beaucoup d’argent auprès de ces forums de discussion entre « clients », pour faire effacer les messages qui les dévalorisent. Sur les forums de « clients », un « florilège » été rassemblé : Paroles de prosti-tueurs. Attention, son contenu est choquant et peut blesser.

[2] Ce numéro d’inscription à la Chambre de commerce, exigé par la presse pour passer une petite annonce, permet d’avoir un statut légal de « masseuse »…

« Sortir des sables mouvants » (anonyme)

Manifestation après l'événement

Témoignage reçu par courriel. Nous le livrons tel qu’il nous a été transmis, avec la promesse faite à son auteure d’un anonymat absolu. Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages ici et l’agenda du Tour de France de l’abolition ici

Avant-propos : le poison du silence

La honte : cet étrange silence des blessés de l’âme comme l’appelle le psychiatre Boris Cyrulnik ; ce sentiment poison qui pèse sur l’agressée et non sur l’agresseur… C’est la honte qui a poussé notre interlocutrice, confrontée à ce que l’on appelle la « prostitution étudiante », à refuser toute entrevue, avouant se sentir incapable de soutenir notre regard, pourtant bienveillant. Mais elle a écrit ; exprimant dans la solitude son besoin de parole.

Ainsi, la honte la tient pour le moment ligotée, comme tant d’autres. La honte d’avoir été naïve, d’être tombée dans le piège quand la vérité exigerait plutôt de dire qu’elle a été manipulée, traquée, harcelée ; la honte qui isole, qui enferme, faisant de la victime le bourreau de soi-même.

Nombreuses sont les personnes qui ont connu des situations de prostitution et qui ne parlent pas, ne dénoncent pas ; seules avec le sentiment d’être coupables, coupables notamment d’avoir espéré gagner l’argent qui leur permettrait d’échapper à la précarité ; coupables de ne pas avoir appelé à l’aide ; humiliées d’avoir cédé aux diktats d’un manipulateur… Parole impossible ? Pas pour toujours, nous en sommes sûrs. Ce témoignage lui-même est le signe que la parole fait son chemin.


Je viens d’une famille de la classe moyenne, ni riche ni pauvre, qui m’a donné une certaine éducation, avec des valeurs. Mes parents ont une maison avec un jardin et un chat, ils sont propriétaires, nous habitons en province. Je pense avec conviction aujourd’hui que ce qui s’est passé n’a pas eu lieu à cause d’un problème d’argent. Il s’agissait plus d’une crise d’ado un peu plus forte que d’autres. Une crise d’ado à 21 ans, un âge où on se retrouve devant un tas de questions auxquelles on veut répondre seul pour se prouver une hypothétique maturité.

Pendant mes études, je vivais dans une résidence réservée aux jeunes filles à Paris et, avant de toucher au milieu de la prostitution, je connaissais quatre jeunes filles d’à peu près mon âge qui s’y mettaient de temps en temps, plus ou moins régulièrement, pour arrondir leurs fins de mois, ou régler des frais urgents. L’une d’entre elles était belle, toujours bien habillée, très classe, pas un soupçon de vulgarité, une vraie femme, toujours habillée de luxe, un luxe qu’elle se permettait grâce à ses deux clients qu’elle voyait chaque semaine. Une autre était une amie assez proche, ma voisine de chambre, à la base agent touristique, complètement dépressive, incapable de chercher du travail, molle, détruite, qui enchaînait les histoires de couples complètement foireuses, elle ne prenait jamais soin d’elle, sauf les trois heures avant ses rendez-vous secrets et lucratifs. Elle postait une annonce sur un site internet pour proposer ses services et quinze minutes plus tard, une rafale d’appels envahissait son téléphone : d’un seul coup, elle se transformait : elle avait son petit carnet, où elle notait chaque numéro qui l’appelait, avec le nom du potentiel client, un commentaire sur sa voix et le feeling ressenti, ou sur les éventuelles insultes téléphoniques.

Ayant retenu le nom du site web en la regardant y poster son annonce, j’ai donc posté la mienne. J’ai tout d’abord créé une nouvelle adresse mail, sous un nouveau pseudonyme. En à peine deux minute, j’ai reçu un nombre d’appels incalculable ; terrorisée, j’ai coupé mon téléphone et ai regardé ma nouvelle boite mail se remplir minute après minute. Les mails étaient variés, certains hommes prenaient la peine de se présenter, parfois même avec une photo, d’autres de décrire leur vision d’un rendez-vous, d’autres encore m’envoyaient des mots relativement vulgaires pour exprimer leur vision précise de ce qu’ils fantasmaient déjà de moi. Je tapais leur adresse e-mail sur facebook pour trouver leur profil et dénicher quelques informations sur eux, je découvrais quelques fois que certains d’entre eux avaient mon âge, ou que d’autres m’avaient envoyé la mauvaise photo. J’éliminais les potentiels menteurs, les incorrects et ceux qui m’envoyaient dix mails pour réclamer une réponse. J’ai finalement pris mon premier rendez-vous.

Personne n’était au courant. J’ai fait croire à mes amies que j’ai croisé ce soir là que j’allais travailler comme hôtesse dans un salon de lingerie, (je n’avais donc aucune crédibilité) pour expliquer mon accoutrement un peu plus sexy que d’habitude.

M’habiller pour ce rendez vous était pour moi un nouveau rôle à jouer.

Je me transformais. Moi qui avais comme style d’habillement un côté babacool, toujours décoiffée, pantalons large et grosse écharpe, voilà que je me lissais les cheveux, habillée de noir, minijuppée, maquillée, chose qui ne m’arrivait jamais. J’avais mal aux pieds car je découvrais le concept du talon… Je me métamorphosais radicalement.

Ce premier client est venu me chercher en voiture à ma résidence. J’étais effrayée à l’idée de tomber sur un cinglé, mais il est resté correct. J’ai gagné trois cent euros, avec lesquels j’ai payé une amende et remboursé un chèque impayé. Je l’ai revu deux fois et j’en ai vu deux autres.

A la suite de cela, j’ai repris une vie normale et ai laissé tomber ce « job ». Après une rupture amoureuse assez oppressante, je me suis inscrite sur un site de rencontres rigolo que des amies m’avaient conseillé. Parmis les mecs avec qui je tchatais, il y en avait un qui s’appelait (soit-disant) Pierre, avec qui je discutais particulièrement. Il me confiait des choses, m’amusait, me racontait qu’il s’occupait de l’entreprise de son père, m’en avait même montré le site web, puis a fini par m’avouer son fantasme : payer une fille pour coucher. Il me proposait 90 000 euros.

Ca ressemblerait à un gros mensonge pour n’importe qui, surtout pour moi qui pense être habituée à réfléchir sur les choses. Mais nous discutions déjà depuis deux ou trois mois et il m’avait déjà suffisamment manipulée pour que je tombe dans le panneau. Il avait découvert mes faiblesses : mon ouverture d’esprit, mes rêves coûteux (faire une école de cinéma, aider mes amies endettées, résoudre mes problèmes de chèques impayés, offrir un voyage aux Maldives à ma meilleure amie), mon complexe de provinciale modeste vivant dans un monde de riches parisiennes aisées n’ayant aucune question budgétaire a se poser avant d’aller au resto ou de s’offrir une robe à 200 euros, n’ayant pas besoin d’avoir un job pour réussir à payer ses études et son loyer, mon besoin de faire des conneries pour me prouver à moi-même que je suis détachée de mes parents… Et tant d’autres caractéristiques qui font qu’il a réussi à me connaître par cœur en peu de temps et à savoir exactement comment me parler et amener sa proposition.

J’y ai réfléchi et ai accepté. Cette fois, j’en ai parlé à mes amies les plus proches et ouvertes. Cet argent pouvait me permettre de payer une école de cinéma (dans les 10 000 euros) afin de reprendre mes études que j’étais en train de rater complètement, de voyager pour la première fois, de payer les 4000 euros de dette de mon amie qui la rendait si malheureuse, d’avoir un appartement plus grand que 9m². Cet argent me faisait rêver. Il disait vouloir me tester avant de me voir.

Il m’a fait faire des photos en petite tenue, à plusieurs reprises, puis, peu à peu, lentement, en me sortant toujours les arguments suffisamment manipulateurs pour m’empêcher de refuser, les photos sont devenues carrément pornographiques. Il m’a envoyé une webcam. Il avait donc mon adresse. Peu à peu, il devenait de plus en plus mauvais avec moi, de plus en plus menaçant.

Pour prendre du plaisir pendant l’acte, disait-il, il avait besoin de se montrer insultant, dominateur et mauvais. Il me donnait rendez vous à 3h du matin, devant ma webcam, pour m’obliger à faire des choses que je n’aurais jamais pris plaisir à faire en temps normal, des choses qui m’ont même parfois abimée, c’était à la fois une torture physique et psychologique, car si je ne les faisais pas, il me menaçait d’envoyer toutes mes photos et vidéos à mes parents, puisqu’il avait mon adresse. Je recevais une dizaine de textos par jour où il me disait qu’il avait envie de moi, toujours accompagné d’un sale pute ou autre insulte. J’étais épuisée, chaque jour, d’être insultée, d’avoir peur que cela se sache. De ne jamais savoir de quelle humeur il allait être. Car il était parfois normal et aimable avant de redevenir mauvais.

Il m’appelait toute la journée pour savoir où j’étais, avec qui, pour vérifier que je n’étais pas avec un autre homme, il était verbalement violent, me faisait pleurer.

Je n’osais pas prévenir la police car j’avais peur qu’on me condamne pour prostitution, et j’avais surtout terriblement honte d’être tombée dans le piège, d’avoir eu envie de cet argent.

Au bout de deux mois, il a prétexté qu’il était tombé amoureux de moi pour m’avouer qu’il n’était pas milliardaire et qu’il n’avait pas d’argent. Il m’autorisa à arrêter de me soumettre à ses caprices de violeur. J’ai bien sûr accepté sans hésiter. Mes derniers mots à son égards lui disaient qu’une autre fille aurait pu faire en sorte de le tuer ou le détruire, ou pire, de se tuer elle-même pour oublier la honte d’avoir succombé à sa manipulation et d’avoir perdu tout ce temps à s’humilier. Ce ne sera jamais le cas pour moi car j’ai dès lors envisagé ma vie sous un angle différent : celui de reconstruire mon estime de soi.

Quand cette histoire fut terminée, mon seul ressenti était le soulagement. Ce n’est que quelques mois après que j’ai perçu que ma fierté était réduite en morceaux, j’ai honte de ne pas m’être convaincue de réussir à surmonter mes problèmes en me passant de cet argent. J’ai honte de ne pas avoir eu cette force, j’ai honte d’avoir été si faible pendant cette période de ma vie. J’avais quelques problèmes d’argent, certes, mais j’étais normalement suffisamment maligne pour contourner ces problèmes sans les troquer contre ma dignité. J’avais trop peur de demander à ma famille de m’aider, alors qu’ils l’auraient fait. J’avais trop peur qu’ils me qualifient d’irresponsable en leur avouant mes chèques impayés et mes retards de loyer.

Aujourd’hui je recommence une nouvelle vie chez mes parents, accrochée à mes racines. Même si les mauvaises herbes des mauvais souvenirs poussent parfois à côté, je m’exerce à les arracher.

Tu t’accroches à tes racines pour sortir des sables mouvants

Publié dans Prostitution et Société numéro 172.

Caroline : « Ils utilisent les techniques des gourous : c’est comme une secte »

cropped-abologo.jpgVoici le 5e témoignage de notre série « 30 jours, 30 témoignages », que vous pouvez retrouver ici. Et toujours l’agenda du Tour de France de l’abolition ici

J’ai un boulot, je travaille depuis dix ans dans le milieu du social, je suis donc quelqu’un d’informé. Cette histoire n’aurait donc jamais du m’arriver. Heureusement, j’ai toujours eu le soutien de l’écriture ; écrire m’a aidée à tenir.

Il y a deux ans, je me suis retrouvée dans une situation financière catastrophique. Je n’avais pas de très bons rapports avec ma famille. Par une amie, j’ai fait la connaissance d’un prétendu entrepreneur. J’avais dit que je m’intéressais aux jeux sexuels soft. Il m’a donné rendez-vous et est venu chez moi. Ce n’était pas du tout mon type. Il était plein d’assurance et ne me plaisait pas.

Pendant trois mois, il m’a suggéré des choses, me disant qu’il avait fait ça avec son ex, entre amis. En fait, il m’a présenté le BDSM. Je l’ai pris en rigolant. Quand il est arrivé un jour avec un collier, je lui ai dit que je ne me soumettrais pas, que je ne lui appartiendrais jamais. Et puis il m’a initiée. Ses potes étaient riches, moi j’avais un petit boulot. Il restait là pendant les séances. Je gérais tout, je décidais tout. Il me faisait découvrir de nouvelles techniques, il me faisait franchir des limites. Un jour, il est arrivé avec une cravache, mais c’était en douceur, pour une séance avec un ami.

Et puis il y a eu l’histoire de la voiture volée. Il m’a appelée un soir pour me dire qu’il était recherché par la gendarmerie. Je l’ai ramené chez moi sans poser de question. Chez moi, c’est un coin isolé. On dirait un film de Tarantino… Le lendemain, il a fait venir deux ouvriers de son entreprise et nous a demandé de l’aider à détruire une voiture volée.

Je suis prête à tout pour soutenir mes amis. Je fonce, je suis loyale avec eux. Par amour, un jour j’ai aidé un homme à s’échapper d’un hôpital psychiatrique. Le lendemain de l’incident de la bagnole, j’ai appris que l’un des types avait tout balancé à la police. Il avait dit que j’étais avec eux et qu’en plus je dealais. Moi qui avais de gros soucis financiers, cette histoire me tombait sur la gueule. Pas moyen de me payer d’avocat, pas droit à l’aide juridictionnelle.

La cavale

C’est là qu’a commencé la cavale. Presqu’un mois avec cet « entrepreneur », qui m’a vite expliqué qu’en fait il faisait partie d’un réseau de prostitution. Une cavale comme au cinéma : je vis avec mon portable éteint, il y a des barrages sur les routes, qu’on réussit à passer les uns après les autres (je fais semblant d’être plongée dans une carte routière). Lui veut qu’on aille en Espagne. Il reçoit des mandats ; plus tard j’apprendrai qu’il utilise ma carte bancaire.

Les cinq premiers jours, je pleure sans arrêt. J’ai le sentiment de ne plus avoir d’identité. Plus de boulot, plus de portable, plus de casier vierge. J’ai peur pour l’avenir. Je fais des cauchemars. Puis je me dis que ça ne sert à rien de s’apitoyer sur soi-même ; il faut trouver une solution.

Il parle d’un réseau qui est à nos trousses. Soit je rapporte de l’argent, soit je vais finir dans une cave. Je ne sais pas si ce qu’il dit est vrai. Je lui propose qu’on se rende. Je n’ai pas peur de la police, pas de la prison mais j’ai peur des gens qui y sont ; de leur violence. J’ai des amis en prison, je suis au courant des tortures. Je connais aussi les avocats qu’on achète et tout le reste.

Je n’ai pas peur de lui non plus. Mais il m’explique les menaces du réseau : rester six mois enfermée, avec de l’eau. Je savais que ça pouvait être vrai.

J’ai essayé de passer des mails, essayé de m’enfuir plusieurs fois ; je l’ai frappé. Il m’a fait le coup de la crise cardiaque ; c’était bidon. Il prenait des médicaments tous les jours pour me faire croire qu’il avait des problèmes de cœur ; en fait il avait une fausse identité, une fausse entreprise, tout était faux. Il avait tout calculé, tout préparé de A à Z. Une fois, je lui ai donné des coups de talon aiguille dans le ventre. J’avais un chien avec moi, il lui achetait des steaks. Même mon chien était de son côté.

On s’est retrouvés sans argent. C’est là que je suis devenue prostituée sur les aires d’autoroute, il avait ses méthodes pour arrêter les voitures et rabattre le client. Dans les sex-shops aussi ; il connaissait les propriétaires.

Il fallait que je ramène 200 € par jour. En gros, tant que j’étais avec lui, j’étais protégée. Je ne savais pas de quoi le réseau était capable. J’ai trouvé des menaces contre moi sur le Net. J’ai compris qu’il connaissait tout le monde – surtout des petits bourgeois, assez âgés – et qu’avec son argent, il pouvait tout acheter. J’étais pieds et poings liés. Sans savoir exactement à quoi, à qui je m’affrontais.

J’ai refusé de ramener les 200€ par jour. Ma seule arme, c’était mon cerveau. Il me restait une quinzaine de chèques. Un chèque, c’était un client en moins.

Les pires pages du marquis de Sade

Un jour, il m’a amenée dans une maison. C’était un hébergement, mais avec échange. Le type pratiquait le BDSM, j’étais censée rester quatre jours.

Il m’a passé une corde autour du cou et il a fait des tours. J’ai mis mon doigt pour ne pas être étranglée. Il m’a brûlée avec de la cire.

Il a dit qu’on allait se rendre chez un couple de dominateurs, dont une dominatrice. Pour moi, pas question d’avoir des rapports avec des femmes, et surtout dominatrices. J’appelle l’autre en lui disant que je vais me casser. On repart. Il me dit qu’une voiture nous suit, il me raconte que je vais être louée à un type pour une semaine. Il me propose aussi de tourner un film pour eux, de jouer un rôle de soumise, ce que j’ai toujours refusé d’être.

Là, c’est l’horreur. Les séances de dressage. Les bouquets d’orties sur le corps ; les pinces à outillage sur les seins, le bâillon, les tortures. Le type se défoulait. Le seul moyen que j’avais trouvé, c’était de trembler tellement qu’il arrêtait. J’ai été attachée à un radiateur dans le noir ; j’ai gratté toute la peinture en me disant que ça ferait une preuve pour après. Je réfléchissais sans arrêt.

Le deuxième jour, j’ai dit que j’allais me tuer. Curieusement, « l’entrepreneur » m’a sortie de la maison. C’est inexplicable, Je pense qu’il devait m’aimer. J’ai pu m’enfuir. J’ai foncé à la gendarmerie. Il a appelé, quel culot, pour dire que mes amis étaient de la mafia. Il a été arrêté. Moi, si indépendante, autonome, qui ai travaillé très jeune, qui ai quitté ma famille, qui ai toujours été libre, j’aurais préféré me suicider plutôt que leur appartenir. Si j’avais eu un couteau, j’aurais tué celui qui me torturait. C’était un malade, un taré. Il organisait des gang bangs [3] payants chez lui.

Aujourd’hui, il est en prison ; j’ai plus de mépris que de haine. Je l’ai revu lors d’une confrontation devant le juge ; d’un parfait égoïsme ; pas une once de remords. Rien. Il m’a traitée de menteuse. Il se dit dominateur, et il n’est rien du tout. Il a été arrêté pour proxénétisme, violences aggravées et tortures. L’autre, « l’entrepreneur », pour proxénétisme et escroquerie. Il m‘avait expliqué qu’une prostituée qui avait refusé de se soumettre avait pris 14 coups de couteau. Je sais maintenant que c’était vrai. Je sais aussi que son ex-femme, il l’a détruite. Il l’a échangée contre de l’argent qu’un copain lui devait et l’a mise dans le SM [4]. Elle s’en est sortie et a même réussi à venir témoigner au procès. Il y a eu d’autres victimes mais elles ont refusé de porter plainte.

Le milieu BDSM, c’est un cercle très restreint. Des bourgeois, entre amis, pas des réseaux officiels. Du bouche à oreille. Ca rapporte trois fois plus que le proxénétisme normal. On peut louer une femme pour 600 ou 700 €. Une femme pour tout, absolument tout. Il y a toujours échange d’argent ou service rendu. Ca se passe dans des lieux isolés, des châteaux, des pièces aménagées appelées « donjons ».

Beaucoup d’hommes en profitent pour avoir une femme qui soit une serpillière. Une partie des femmes y vont de leur propre chef. D’autres sont malléables, influençables. On leur fait signer des contrats, ils ont une valeur juridique. Ils prennent des précautions pour qu’après elles ne puissent pas porter plainte. Moi je n’ai jamais signé de tels documents.

Tout ça peut aller jusqu’à la mort psychologique ; ne plus avoir ses propres pensées. C’est comme une secte ; ils utilisent les techniques des gourous. On vous répète tout le temps le même truc, c’est pour ça que je parle de lobotomisation. Il y a la fatigue physique aussi. On est privée de sommeil, on n’a plus à manger, plus à boire. Tout est possible, comme dans le film Hostel [5]. C’est la soumission ou la mort. Moi, je voulais bien être soumise par jeu. Mais pas tout le temps. Pas 24h sur 24. Et puis ce truc, c’est l’escalade.

La prostitution, c’était mon fantasme

J’ai eu de la chance. Mon père a tout fait pour me retrouver. (Ma mère disait toujours : « on te retrouvera morte dans un fossé », je comprends mieux pourquoi maintenant). Mes collègues ont posé un congé pour moi, ils se sont mobilisés pour que ce ne soit pas un abandon de poste. J’ai eu des amis formidables ; et puis d’autres se sont servis de ça pour que je sois redevable. Ils estiment qu’ils m’ont sauvé la vie et ils s’en servent. En fait, tout ça me pendait au nez depuis longtemps.

Depuis mes 17 ans, j’ai toujours fréquenté le milieu de la rue. J’ai connu le milieu des prostituées, des toxicomanes, les milieux alternatifs.

A 17/18 ans, j’avais mon meilleur ami, homo, qui travaillait dans un bar. On avait une copine prostituée. Elle disait en parlant de ses clients « il m’a dit qu’il m’aimait ». Elle était toxico, elle se piquait.

Je la plaignais. Mais ma réalité n’était pas fameuse non plus à l’époque. Aucun rapport avec mes parents. Aucun avec ma sœur, depuis que mon beau-frère avait essayé de se taper les deux sœurs. Il y a eu des attouchements, des trucs et puis il est allé dire que j‘étais névrosée et toxico. Toute la famille a dit : tu la fermes, il a des gamins. Quand tout le monde vous dit de vous taire, vous finissez par vous demander si c’est vraiment arrivé. Un jour où un de ses amis m’a sauté dessus, j’ai eu un flash back. L’autre truc m’est revenu. Cette fois là, je n’ai rien dit non plus.

Donc, pas de famille, pas d’amis proches sauf cet ami homo ; le milieu techno, des gens dans la galère, avec plein d’histoires d’incestes et de violences ; il y en beaucoup autour de moi. Moi, quand je leur en parle librement, ça les aide à parler. On est tous des galériens.

Un jour, un type s’est arrêté à ma hauteur et m’a demandé : c’est combien ? Ca m’attirait depuis longtemps. Des types me faisaient des propositions, je passais dans les quartiers de prostitution, devant les bars. Il y a longtemps, je me souviens que j’avais vu des filles toutes jeunes sous un abribus. Je m’étais arrêtée pour les regarder, pas par curiosité malsaine. L’une d’entre elles riait, ça m’attirait. Comme on prendrait sa dose d’héro.

Servir d’objet. C’était ça ma dose. Une sorte de dépendance dans un but de destruction. Je n’aime pas la défonce dans les soirées techno, perdre le contrôle. Dans les teufs, on parle toujours de traite des blanches. J’ai toujours été prudente. Jamais trop défoncée. Il y a des règles à suivre. Il faut faire attention. Moi, ma défonce, c’est sur le plan sexuel. Je le sais depuis longtemps. Je pensais pouvoir m’arrêter ; ne pas partager l’argent. Mais on ne peut pas faire ça seule. Je passe devant des bars à hôtesses, je sais que c’est encore plus dangereux.

Quand on se sous-estime, même si je ne me trouve pas moche, un prix c’est la preuve qu’on n’est pas si mal que ça. J’aimais bien m’habiller sexy, moi qui porte toujours des pantalons informes. Savoir que des hommes sont prêts à payer pour vous, c’est une force ; une forme de pouvoir. Parmi les clients, il y en avait de sympas avec qui je discutais. Ils me disaient que leur femme ne faisait pas ci ou ça. Je les comprenais. Les femmes sont très fermées au niveau sexualité. Il y a des tabous, un manque de communication.

Ce don de soi, on se sent valorisée… Et en même temps, on se sert de vous, il y a une non reconnaissance ; c’est une forme d’autodestruction. Comme l’alcool, la drogue.

Pour moi, la prostitution, c’était un fantasme. J’avais envie de franchir le cap. Quand ça devient une réalité, on s’aperçoit qu’on ne choisit pas les hommes ; ce ne sont pas tous des types jeunes ou attirants. On le fait sans envie, parfois même avec dégoût. Moi, j’avais dit, jamais des vieux. Je tenais tête, je criais, je n’ai jamais lâché prise. Mon mauvais caractère m’a sauvée.

Le problème, parfois, c’est l’envie d’y retourner. Le syndrome de Stockholm. Ce type a créé chez moi une habitude. Une lobotomisation. Sur les aires d’autoroute, au début, quand je voyais un camion… Mais aujourd’hui, une chose est certaine : je n’y retournerai jamais. J’ai frôlé la mort de trop près. J’ai vraiment cru que j’allais mourir dans cette maison.

Aujourd’hui, j’ai peur d’être suivie, j’ai l’œil sur les plaques d’immatriculation. A mon retour, j’avais 3000 € de découvert ; je me suis retrouvée à la rue ; il a fallu que je retourne chez mes parents pour six mois. Plus de lieu à moi, mes affaires éparpillées, une perte totale de repères. C’était terrible à vivre.

Avec ça, les avocats, les gendarmes, tout le monde me dit de me taire. Moi je dis ce que je veux, quand je veux. Je préfère que les gens apprennent l’histoire de ma bouche plutôt que de celle des autres.

Depuis cette histoire, j’ai compris le danger que peut représenter le BDSM. Je me suis mise en couple et j’ai découvert ma violence. Il ne faut pas que j’entraîne quelqu’un dans ces pratiques. Il ne faut pas faire n’importe quoi. Aujourd’hui, je ne me sens plus infaillible, je veux laisser du temps au temps. Sur la centaine d’hommes que j’ai pu rencontrer dans ma vie, il y en avait dix d’honnêtes ; beaucoup sont manipulateurs pour arriver à leurs fins. Les femmes ? J’ai la haine. Celle qui m’a présenté ce type, une autre qui a essayé de me casser auprès des flics. Des amies ; les gens qu’on aime, ça fait plus de mal.

Maintenant, je voudrais que le regard des autres cesse de faire peser sur moi ce fardeau. Nul ne peut juger de la vie d’autrui. Et je sais une chose : quelqu’un qui vous aime ne vous rabaissera jamais.

10 et 12 ans fermes

Les deux hommes dont parle Caroline ont été condamnés le 12 octobre 2011 par la Cour d’Assises du Gard : Francis Albert, 54 ans, à 12 ans de réclusion criminelle pour viols, tortures, actes de barbarie et proxénétisme ; John Bel, 40 ans, à dix ans pour proxénétisme.

[1] Bondage, Discipline, Domination, Soumission, Sado-masochisme.

[2] Prénom d’emprunt.

[3] Relations sexuelles de plusieurs hommes avec une seule femme.

[4] Sado-masochisme.

[5] Film d’épouvante de Eli Roth (2006)

Paolo : « De l’argent, j’en avais pourtant. »

Voici le 4e témoignage de notre campagne, #30jourspourlabolition. Vous pouvez tous les retrouver ici https://abolition13avril.wordpress.com/30-jours-30-temoignages/Aujourd’hui, le témoignage de Paolo

Je ne retournerai dans la prostitution que dans le pire des cas. Le piège quand on bascule là-dedans, c’est de s’y enfermer ; d’être dépendant de l’argent qui tombe tout de suite.

Longtemps, je ne me suis pas assumé en tant qu’homosexuel. Je sortais avec des filles, je me racontais qu’un jour je me marierais ; il y en a qui le font, ils se marient et ils sont malheureux.
J’ai commencé à rencontrer des garçons par réseau téléphonique pour des « plans cul » : des numéros en 0 800 qui permettent des rencontres homosexuelles en direct. J’utilisais beaucoup ces réseaux depuis des cabines. Ca me coûtait très cher. De 18 à 20 ans, j’appelais, j’écoutais les messages et je raccrochais. Les garçons ne cherchaient pas à rencontrer quelqu’un pour une relation ; c’était seulement sexuel.

Un jour, il y en a un qui m’a proposé de l’argent. Il employait le mot « louer » : je loue des gars. Au début j’ai refusé. Le type était âgé et l’effet de surprise a fait que j’ai décliné. Et puis un jour j’ai accepté ; la personne devait me convenir. De l’argent, j’en avais pourtant. En plus, j’habitais chez mes parents. Tout s’est passé très vite. Je n’en ai que de vagues souvenirs. J’avais 21 ans et j’étais étudiant. À l’époque, il y a six ans, ça représentait 250 à 300 francs. On donnait un faux prénom, moi j’en choisissais un qui ne correspondait à personne de connu. Quand je partais à un rendez-vous, qu’il y ait argent ou pas, je mettais toujours le numéro de téléphone du gars dans une enveloppe dans la boîte aux lettres de mes parents. Par prudence. Je n’ai jamais rencontré deux fois la même personne. Sauf un que j’ai vu plusieurs fois.

J’ai arrêté. Aujourd’hui, je suis avec quelqu’un. Alexandre a 22 ans et je suis très heureux. Il n’y a que ses amis à savoir qu’il est homosexuel. C’est dur, je ne peux pas le prendre dans mes bras alors que j’en ai envie. Moi, je ne me suis assumé qu’à 24 ans. Mes parents l’ont su, j’en avais 25.

La différence entre les rencontres payantes et non payantes, c’est qu’avec l’argent, j’y allais à reculons. Je mettais des barrières. J’acceptais de me faire payer par un homme de 60 ans beaucoup moins attirant que quelqu’un de mon âge. Il y avait aussi des choses que je ne faisais pas, embrasser par exemple. Je me positionnais comme une femme : j’attendais que le type jouisse et qu’il s’en aille. Beaucoup de ces hommes étaient âgés. Ils sacrifiaient quelque chose pour se payer un jeune. Il y avait des négociations. Beaucoup étaient prêts à payer plus. Je voyais ces hommes dans des appartements. Avant de monter dans les voitures, j’apprenais par cœur les plaques d’immatriculation.

Je suis parti de chez mes parents avant mes 22 ans. J’étais étudiant et j’avais un boulot à mi-temps. J’avais peur de ne pas y arriver financièrement. Je ne faisais pas la démarche d’aller vers les hommes qui payent mais en moyenne, disons qu’un homme sur vingt me proposait de l’argent. Mes critères étaient l’âge, la description physique, le lieu d’habitation. Pour moi, la voix est plus importante que l’image. Elle reflète davantage le caractère. En tout, une quinzaine d’hommes m’ont payé. Une douzaine par téléphone, puis trois par Internet.

Peu à peu, je suis passé à 70 euros. J’avais de moins en moins peur, je devenais plus dur à la négociation. Au début, je claquais tout en vêtements, après j’ai commencé à payer mon loyer avec cet argent. Il y a eu une période où on m’a proposé jusqu’à 200 euros. J’étais en train de rompre avec mon petit ami de l’époque. Je suis allé à Paris, capitale de la tentation… À Paris, je me suis dit, je m’en fous, ce n’est qu’un corps.

Ce que j’ai fait, est-ce que c’était de la prostitution ? Personne ne m’a contraint. J’étais étudiant, pas en marge. Je ne me sentais pas du tout prostitué. Le faire, c’était chiant. Mais quand j’ai eu des galères d’argent, j’ai fait des calculs, ça m’a retraversé l’esprit. Aujourd’hui, je suis amoureux, je m’assume, je sais qui je suis. Avant, je ne connaissais de l’homosexualité que le côté sexuel, rien d’autre. Maintenant que j’ai une vraie relation avec quelqu’un, les plans cul, ça me dégoûte, même sans argent.

J’ai fait installer Internet et je me suis mis à discuter pendant des nuits entières, sept ou huit heures non stop. Très vite, on m’a proposé du sexe. J’ai mis ma photo. Je plais aux homos. Au début je refusais. Et puis avec mon copain du moment, ça s’est mis à aller moins bien. On me proposait 100 ou 150 euros. J’ai dit oui à un gars. Le troisième m’a même payé 200 euros ; je l’ai rencontré plusieurs fois. C’était un médecin qui voyageait beaucoup. A 100 euros, j’ai refusé, à 150 j’ai refusé. A 200, j’ai commencé à réfléchir. Après, il m’a dit qu’il était prêt à monter à 500. Je gagnais 1000 euros à l’époque. Le problème, c’est qu’il voulait qu’on s’embrasse. C’est pour ça que j’ai refusé au début ; ça me dégoûtait.

(…)

Me faire payer ? Je n’aimerais pas le refaire mais j’en serais capable. Je suis un bon acteur entre guillemets. Je ne dis pas que je n’y repense pas ; ça fait partie de mon histoire. Mais aujourd’hui, je n’en ai pas envie ; ça me dégoûte plus qu’avant. Même si j’étais dans un moment fragile, il me semble que je ne le referais pas. J’irais d’abord voir une assistante sociale. Ce qui me freinerait, c’est mon corps. Avant, je m’en fichais. J’en suis à ma troisième relation sérieuse et je me rends compte que mon corps est associé à ce qui se passe dans ma tête. J’ai mûri. Avant, je prenais du plaisir avec les plans cul. Ce que je vis maintenant, c’est tellement plus !

(…)

J’ai un pincement au cœur quand je passe près des prostituées femmes. Quand je les vois, je me dis que moi j’avais le choix. Je n’étais pas dans l’obligation, je n’avais pas d’enfants à nourrir. Au fond, je me dis qu’on n’est qu’un corps. L’amour, c’est dans la tête. Je refusais la sodomie et je me lavais après. Je m’isolais en moi-même. C’est dur mais j’y arrivais. C’était mécanique. Il faut être le plus loin possible. C’était plus facile quand c’était l’autre qui faisait une fellation. Sinon, c’était moi qui étais obligé de m’approcher. Selon que l’on est actif ou passif, l’investissement est différent. J’ai appris à simuler, à exciter le type pour que ça finisse plus vite. Il faut se mettre à distance et en même temps être là et faire semblant d’apprécier. C’était un rôle. Après, je me lavais, mes fringues, je les mettais au sale, il fallait que j’efface tout.

La prostitution masculine est difficilement mesurable. Elle a surtout lieu par Internet. Elle est très cachée, comme l’homosexualité elle-même. Je ne retournerai dans la prostitution que dans le pire des cas. Le piège quand on bascule là-dedans, c’est de s’y enfermer ; d’être dépendant de l’argent qui tombe tout de suite. On est de plus en plus menés par la télé et par l’argent. Le pouvoir qu’on a sur les gens, c’est par l’argent.

Publié dans Prostitution et Société numéro 152.