Les inégalités femmes-hommes au Sénat font obstruction à la sanction des clients de la prostitution !

Cinq faits et une illustration flagrante du sexisme de la « Chambre haute ».

 

Parce que contrairement au Sénat,

-la société française n’est pas composée de 74% d’hommes

-la moyenne d’âge des Français.e.s n’est pas de 65 ans ;

 

Nous, associations de lutte contre les violences sexuelles et sexistes :

apportons tout notre soutien aux sénateur.ice.s progressistes qui se battent pour la dépénalisation des personnes prostituées et la sanction de l’achat d’un acte sexuel :« Pour les futures générations, pour l’égalité femmes-hommes, tenez-bon ! »      

encourageons l’Assemblée nationale et le Gouvernement à faire aboutir définitivement la proposition de loi visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées.

 

Vous vous demandez pourquoi le Sénat bloque depuis décembre 2013 l’adoption définitive de la proposition de loi visant à dépénaliser les personnes prostituées et à sanctionner l’achat d’un acte sexuel ? La réponse est sociologique et statistique : la « Chambre haute » est composée de 74% d’hommes et de 26% de femmes. Sa moyenne d’âge est de 65 ans.

Or au Sénat, comme dans la société, les chiffres sont explicites (VOIR NOS 5 FAITS CI-DESSOUS)Les femmes et les jeunes sont favorables à la pénalisation des clients de la prostitution, alors que les hommes, surtout âgés, défendent encore le droit de disposer sexuellement et financièrement du corps des femmes.

 

C’est donc sans surprise qu’on notera que dans tous les groupes politiques, la mobilisation en soutien à la PPL est animée principalement par des femmes courageuses : Laurence Cohen (CRC), Brigitte Gonthier-Morin (CRC), Michelle Meunier (SOC), Maryvonne Blondin (SOC), Claudine Lepage (SOC), Chantal Jouanno (UDI), Valérie Létard (UDI), Fabienne Keller (LR), Joëlle Garriaud-Maylam (LR) ou Sophie Primas (LR).

Mais au Sénat, les femmes sont rarement présidentes (ni de groupes, ni de Commission spéciale). Et c’est donc aussi sans surprise qu’on retrouve des présidents de tous bords pour défendre les privilèges masculins : Jean-Pierre Godefroy (SOC), ancien président de la Commission spéciale, Jean-Pierre Vial (LR), nouveau président de la Commission spéciale, Didier Guillaume, président du groupe socialiste, Bruno Retailleau, président du groupe LR, François Zocchetto, président du groupe UDI.

 

LE CRITERE DETERMINANT : LE SEXISME

FAIT 1

Le 8 juillet 2014 en commission spéciale, 75% des sénateur.ice.s ayant voté pour la pénalisation des clients étaient des femmes alors que 75% des sénateur.ice.s ayant voté contre étaient des hommes.

 

FAIT 2

Dès 2012, le sondage Harris Interactive[1] « Les français et la prostitution » montraient que 59% des femmes étaient favorables à la pénalisation des clients de la prostitution.

 

FAIT 3

Dans son classement mondial sur l’égalité femmes-hommes, publié en octobre 2014, le Forum Economique Mondial indiquait que la Suède, la Norvège et l’Islande, trois premiers pays au monde à avoir dépénalisé les personnes prostituées et pénalisé les clients, faisaient partie des quatre pays au monde les plus avancés en matière d’égalité femmes-hommes. Premier pays à avoir introduit une législation abolitionniste, La Suède comptait, dès 1999, 48% de femmes au Parlement.

 

 

LE FACTEUR AGGRAVANT : L’AGE

FAIT 4

Dès 2012, le sondage Harris Interactive « Les français et la prostitution » montraient que  65% des 18-34 ans (femmes et hommes confondus) étaient favorables à la sanction des clients de la prostitution. A l’inverse 64% des 50-64 ans étaient contre la sanction des clients de la prostitution.

 

FAIT 5

Il y a 7 ans d’écart de moyenne d’âge entre les sénateur.ice.s qui ont signé l’amendement de pénalisation des clients de prostitution (plus jeunes et à 56% des femmes) et ceux qui ont signé l’amendement supprimant la pénalisation des clients de la prostitution (plus âgés et à 77% des hommes).

[1] http://www.harrisinteractive.fr/news/2012/Results_HIFR_Grazia_28062012.pdf

 

 

Amicale du Nid – Assemblée des Femmes – Association Contre la Prostitution des Enfants – Association Femmes libres – Association française des Femmes des Carrières Juridiques – Centre de Recherches Internationales et de Formation sur l’Inceste et la Pédocriminalité – Centre National d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles – Chiennes de garde – CHOISIR la cause des femmes – Clara Magazine – Coalition Against Trafficking in Women – Collectif Alouette – Collectif Féministe Contre le Viol – Collectif fier-e-s et révolutionnaires du Parti communiste français – Collectif lesbiennes féministes ba-ham – Collectif National Droits des Femmes – Comité Permanent de Liaison des associations abolitionnistes du proxénétisme – Commission genre et mondialisation d’ATTAC – Conseil National des Femmes Françaises – Coordination des Associations pour le Droit à l’Avortement et à la Contraception – Coordination française pour le Lobby Européen des Femmes – Coordination Lesbienne en France – Elu/us Contre les Violences faites aux Femmes – Encore féministes ! – Ensemble l’égalité c’est pas sorcier – Equipes d’Action Contre le Proxénétisme – Espace Simone de Beauvoir – Fédération nationale GAMS – Fédération Nationale Solidarité Femmes – Femmes en résistance – Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir – Femmes solidaires – FIT Une femme, un toit – Fondation Scelles – L’Escale – La ligue du droit international des femmes – Le Lobby Européen des Femmes – Le monde à travers un regard – Les Effronté-E-s – Les moutons noirs – Les trois quarts du monde – Maison des femmes de Paris – Marche mondiale des femmes – Mémoire traumatique et victimologie – Mouvement Jeunes femmes – Mouvement du Nid – Mouvement national Le Cri – Osez le féminisme ! – Planning familial 75 – Rajfire – Regards de femmes – Réseau féministe Ruptures – Réussir l’égalité femmes-hommes – SOS les mamans – SOS sexisme – Zero impunity – Zéromacho – Zonta club de France

 

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Le 12 octobre, marchons avec Rosen pour l’abolition de l’esclavage sexuel !

10687046_596200783823950_5615503213832354721_nCOMMUNIQUE DE PRESSE
 
Abolition 2012
 
23 septembre 2014
 
Le 12 octobre, marchons avec Rosen pour l’abolition de l’esclavage sexuel !
 
Le collectif Abolition 2012 salue l’engagement historique de Rosen Hicher, engagée depuis le 3 septembre dans une marche de 800 km vers Paris afin de protester contre la persistance de l’esclavage sexuel que constitue la prostitution.
 
Pour Rosen Hicher qui a connu 22 années de prostitution, comme pour nos 60 associations de lutte contre toutes les violences sexuelles et sexistes, l’abolition de l’esclavage sexuel passe notamment par la pénalisation de ceux qui exploitent la précarité des femmes pour leur imposer un acte sexuel par l’argent. « Laisser le droit aux clients de nous acheter, c’est laisser le droit aux proxos de nous vendre : tant qu’il y aura de la demande, il y aura de la vente » a t-elle ainsi déclaré à l’AFP dès le début de sa marche.
 
Avec Rosen Hicher, le collectif Abolition 2012 demande donc au Gouvernement de tenir sa promesse de faire aboutir dans les tous prochains mois la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel et de s’engager aujourd’hui à l’ inscrire à l’ordre du jour du Sénat dès octobre 2014.
 
Le collectif invite toutes les forces progressistes à marcher avec Rosen lors de sa dernière étape dans Paris, prévue le 12 octobre 2014.
 
 
Pour suivre la marche de Rosen
 
 
 
La marche de Rosen dans la presse
 
 
Rosen, il lui a poussé des ailes – Irréductiblement féministe
 
L’ex-prostituée marche contre  » l’esclavage sexuel «  – La Nouvelle République Loir et Cher
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Elle marche sur Paris – Sud Ouest
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Rosen marche pour l’abolition – Fondation Scelles
 
 
 

Pénalisation du client ? Les belles histoires de Tonton Robert, par Isabelle Alonso

Aujourd’hui, nous sommes plusieurs blogs féministes et abolitionnistes à diffuser simultanément une tribune, ou plutôt un analyse extrêmement pertinente et juste de l’audition de Robert Badinter au Sénat à propos de la loi de lutte contre le renforcement du système prostitutionnel où il s’oppose à la pénalisation du client. A savourer, partager, et rebloguer autant que vous le souhaitez !

« Le principe de liberté ne peut exiger qu’il soit libre de ne pas être libre. Ce n’est pas être libre que d’avoir la permission d’aliéner sa liberté« . 

John Stuart Mill

« La raison du plus fort est toujours la meilleure« . 

Jean de la Fontaine.

UnknownAvertissement: le texte qui suit est délibérément empreint de la plus totale irrévérence pour Maître Robert Badinter. Pourquoi? Parce de cet homme considéré comme brillant, érudit et prestigieux on est en droit d’attendre non pas qu’il soit d’accord avec des thèses qui ne sont pas les siennes, mais à tout le moins qu’il montre une attitude respectueuse vis-à-vis des gens qui ne pensent pas comme lui. Or dans cette audition devant le Sénat, il fait preuve d’une condescendance et d’une ironie plus dignes d’une scène de music hall que d’une prise de parole devant une Chambre très Basse ce jour là. Donner dans la caricature, quand c’est Dodo-la-Saumure qui s’y colle, ça reste cohérent. Quand c’est un homme qui, par son combat pour l’abolition de la peine de mort (dont médiatiquement on lui attribue tout le mérite alors qu’elle fut l’objet d’une très longue mobilisation collective) passe pour une référence morale, ça donne envie de lui retourner l’impolitesse.

UnknownLe pourfendeur de guillotine se serait-il lancé dans le one man show, à l’instar d’un jouvenceau à la recherche de lui même ou d’un financier en rupture de ban ? On peut se poser la question quand on visionne les mimiques, sourires complices, œillades en biais, petits rires dont il ponctue ce passage en revue de tous les arguments qui justifient le bon plaisir du client. La performance a eu lieu 14 mai 2014 et en attendant la sortie du DVD (je rigole…) vous pouvez le retrouver sur Sénat.fr. Des repères temporels sont également notés tout au long du texte qui suit.

 Théâtre: Sénat.

Festival: « Commission spéciale sur la lutte contre le système prostitutionnel »

Durée: 66 minutes.

Titre: « Audition de Maitre Robert Badinter »

Auteur: Robert Badinter.

Mise en scène: quelques millénaires de patriarcat.

Langue: de bois.

Pitch: La prostitution, c’est mal. Très mal. Mais seulement quand c’est contraint par d’horribles mafias. Autrement c’est juste un déplorable et séculaire mal social. Quant à la pénalisation du client, c’est une fantaisie, un concept aberrant qui prêterait à sourire s’il ne plongeait le juriste patenté dans une consternation navrée.

Bilan carbone: garanti sans idéologie.

Ambiance sonore: silence, recueillement. Le Maître parle.

Présentation: Jean Pierre Godefroy, Sénateur.

00:12 Nous avons le plaisir et l’honneur de recevoir Monsieur Badinter, ancien Président du Conseil Constitutionnel, ancien Garde des Sceaux, et ancien collègue au Sénat, je dois dire que pendant tout le temps où j’ai siégé, quand je suis arrivé en 2001, j’ai toujours beaucoup apprécié les interventions de Monsieur Badinter, …, et du fait de la compétence qui est la vôtre, nous souhaitions avoir votre analyse de cette Proposition de Loi, et non pas un Projet de Loi, qui nous vient de l’Assemblée Nationale. Merci beaucoup de votre présence. Vaseline et onctuosité.

02:00 En vrai professionnel, l’Artiste commence par détendre le public sur un ton léger, presque badin:

03:37  « …nul ne saurait m’accuser de n’être pas féministe, parce que si je n’étais pas féministe, je n’aurais pas le privilège de célébrer bientôt notre cinquantième anniversaire de mariage, elle ne l’aurait pas supporté… » Imparable! Je suis féministe, puisque je suis marié avec une féministe!  On pense au maître, Fernand Reynaud: « Je suis pas un imbécile, puisque je suis douanier! ». Robert Badinter est féministe par capillarité conjugale. CQFD.

UnknownAprès cette entrée en matière, changement de ton, ça ne baguenaude plus. Il plante les piquets qui vont clôturer son discours: Cour, Convention, Europe, Sauvegarde, Droits de l’Homme. On se raidit de déférence. Le Glorieux se pose en juriste. À juste titre, vu que juriste, il l’est indéniablement. Ancien Garde des Sceaux, ex-Président du Conseil Constitutionnel, ancien Sénateur, il a des biscuits plein sa musette. Se placer d’un point de vue juridique, pourquoi pas? Pour autant, la Loi des Hommes n’est pas la loi de la gravitation universelle, ce n’est pas une loi physique à laquelle tout serait soumis sur notre planète. Le Droit est une création humaine qui repose sur des principes. C’est une écriture, pas un bloc de béton armé. Ceux qui conçoivent la loi, la rédigent et la font voter se situent dans un contexte social et culturel précis. L’Illustre choisit d’ignorer l’encre patriarcale dans laquelle a trempé la plume du législateur. Libre à lui. Mais c’est un parti pris à partir duquel il ne peut plus prétendre à une quelconque neutralité. Quand, à la minute 03:08, il emploie l’étrange formule « le rapport entre la prostitution et femmes-et-hommes« , il substitue délibérément une terminologie on ne peut plus vague, « femmes-et-hommes« , à un mot qui permettrait d’identifier ce dont il parle, à savoir le rapport de forces politiques entre femmes et hommes et ses conséquences sur la prostitution. Ce mot existe, et il n’est pas nouveau: patriarcat. Ce choix est en soi une prise de position. Éluder la domination masculine quand on aborde la question de la prostitution, revient à parler de construction navale sans tenir compte de l’élément liquide. Armé sur la terre ferme, aucun navire ne risque le naufrage. Mais on ne peut pas dire qu’il flotte. Même d’un point de vue juridique.

Unknown05:04 « …le débat très vif des années 80, même 70 déjà aux USA, je me souviens d’avoir eu là les premiers échos à partir de la théorie des genres, des visions des féministes radicales américaines, à Los Angeles, j’ai entendu déjà des assertions qui ont conduit aux propositions de Loi que nous avons aujourd’hui… »  Plaît-il? Échos? Théorie des genres? Visions? Assertions? Quel est ce galimatias? Il parle de quoi, précisément? Historiquement? Peu lui chaut. Son propos est ailleurs. Cette allusion aux « féministes radicales américaines » envoie un signal  au public. Dans le discours ambiant, la « féministe » porte une dose de suspicion. Si de plus elle est « radicale« , c’est une sorte de féministe au carré, la suspicion se démultiplie. Quand de surcroit elle est « américaine« , la suspicion devient accablement. Ces femmes là racontent n’importe quoi. Quoi précisément? Peu importe. Pas la peine de relever. A ses yeux, ça ne vaut rien. La « féministe radicale américaine » est une harpie, une empêcheuse de prendre l’ascenseur, une extrémiste qui déclenche par sa simple évocation l’impuissante consternation qu’on réserve aux illuminés. Parole disqualifiée d’office. Les jalons sont posés.

05:42  « …on ne peut pas parler de la prostitution comme le faisait l’illustrissime sénateur à vie Victor Hugo, dont chacun sait qu’à la fois il écrivait les malheurs de Fantine et n’était pas tout à fait insensible aux charmes  de ces dames… » Première apparition, il y en aura d’autres, du partenaire indispensable au kit argumentaire du client: la référence historique. On appelle sur scène le grand ancêtre, la figure positive, le héros vénéré… le collègue sénateur! Victor Hugo, son art d’être grand père et son goût de la chair fraîche. Si lui allait aux putes, à fortiori Monsieur Tout-le-Monde !

imagesPuis le Brillant joue les GPS: où en sommes nous, par les temps qui courent ? Il commence par une révélation qui laisse sur le cul: le  monde a changé et mystérieusement la prostitution aussi! Déroutante modernité. Attention, qu’on ne lui fasse pas dire ce qu’il n’a pas dit, il nous précise que c’est moche, la prostitution, pas bien du tout, c’est mal,  » …un mal social, permanent, constant… » n’allez pas imaginer qu’il trouve ça bien, mais bon, en même temps, c’est hyper super différent de ce que c’était avant, parce que d’abord y a des garçons, ha, voilà qui déroute, et puis y a des occasionnelles, les intermittentes, les clignotantes, les un-coup-tu-la-vois un-coup-tu-la-vois pas, et en plus vous savez quoi? Elles ont le téléphone ! Portable! Et même Internet ! Alors qu’avant, au temps du Palais Royal et des Napoléon d’Or (ancêtre de l’euro), pas du tout. (09:30) Voilà qui n’a pas échappé au Rigoureux : avant, c’était autrement. Ok. Sur la forme, ça n’avait échappé à personne. Mais sur le fond? Un élément reste d’une remarquable constance : un pénis, moyennant quelque monnaie cédée par le porteur, obtient l’opportunité de s’introduire dans un orifice (vagin, bouche anus). Du Napoléon Or à Internet, rien que de très familier. Classique. Le décor change, l’esprit reste, la bite demeure. Le droit de pénétrer, le pouvoir de payer.

10:35  Après la « féministe radicale américaine » il embraye sur un deuxième warning: le mot « système« , pioché dans « système prostitutionnel« . On pourrait penser que c’est le mot « prostitutionnel » qui charrie de l’ambiguïté en ce qu’il ne précise pas si on parle de la personne qui est prostituée, de celle qui paye ou de celle qui encaisse, mais non. Non. Ce qui gêne le Resplendissant, c’est bien le mot « système« . Pourtant, le « système« , qu’il soit métrique ou monétaire, cardio-vasculaire ou digestif, n’est que l’ensemble des données permettant la description d’un fonctionnement. En liant le mot « système » à LePen et à Vichy, rien que ça, il le colorie en brun. Histoire de baliser le chemin de notre pensée, miner le terrain et ainsi délégitimer l’analyse adverse (11:14): « …quand on aborde le terrain sérieux du Droit, il faut éviter de parler de « système » contre lequel on va lutter… ».  Un peu gros. Surtout si on note qu’à la minute (04:26) il vient de prononcer la phrase suivante (c’est moi qui met en majuscule): « J’ai eu toute ma vie …  la passion des lois bien faites et des lois qui expriment très exactement à la fois les motifs pour lesquels ces lois sont adoptées et qui s’inscrivent dans un ensemble, un SYSTÈME de principes qui sont définis … » Un quoi? Tout dans la rigueur, à ce qu’on peut voir.

Il est temps de passer à la substantifique moelle de la critique de cette loi de pénalisation des clients de la prostitution qui à ses yeux cumulerait les trois tares suivantes:

– elle est inefficace

– elle est injuste

– elle n’est pas conforme aux principes fondamentaux du Droit.

Mais n’anticipons pas ! Avant de tordre le cou à ces followeuses de féministes radicales américaines inspiratrices des lois qui consternent l’Éblouissant, il tient à prendre une précaution supplémentaire:

14:14  « …pour ne pas donner le sentiment le moins du monde d’une sorte de partialité… » Partialité? Lui ? Il a levé le doute depuis le début, posé les jalons de sa subjectivité dès la deuxième minute, mais il ne s’en est pas rendu compte ! Douanier un jour, douanier toujours! Comme preuve de son impartialité, il choisit de se retrancher derrière un rapport fait au Sénat Belge. Faudra pas venir lui chercher des poux dans la tête si ce qui suit est aberrant au dernier degré. C’est pas lui qui le dit, c’est des Belges. Et c’est pas n’importe où, c’est au Sénat. Mais c’est n’importe quoi! Jugez plutôt:

Les « promotrices de la Loi Suédoise » affirment les trois fantaisies suivantes:

– La prostitution est une forme de violence masculine.

Masculine ? C’est à dire à l’encontre des femmes? Alors qu’il y a des homosexuels ? Il pouffe, l’Illustre! Mais où peut-on aller chercher une idée pareille, il se le demande! On sent l’influence pernicieuse des féministes radicales américaines! La présence d’homosexuels prémunirait contre la violence masculine comme la coccinelle éloigne le puceron. Et ça, les gens sérieux le savent.

– Il est physiquement et psychologiquement dommageable de « vendre » du sexe,

14:55  « je mets « vendre » entre guillemets parce que c’est de la communication, ça, c’est pas du Droit« . Attention, haute voltige! Billard à trois bandes. Il choisit, c’est lui qui s’exprime, le mot vendre. On vend ? On vend pas ? Si on vend, on vend quoi?  Si on ne vend pas, on fait quoi ? Il se garde de répondre. Il met des guillemets. Ce faisant il conteste une logique marchande que par ailleurs il justifie tout au long de son audition. En clair : touchez pas à ce mot, non seulement il n’est pas approprié, mais il est à moi. Tordu ? Pas du tout! C’est du Droit! Lui, il fait du Droit. Les autres, « de la communication! » De la pub, de la propagande, de la manipulation ! Pas du Droit ! Et si c’est pas du droit, c’est pas sérieux, il se tue à vous le dire !

– Aucune femme ne se prostitue volontairement.

16:14   » …je ne suis pas sûr, quand on regarde la Toile, qu’on puisse accepter cette proposition… »  Bluffant ! C’est bien simple, il a un détecteur de contrainte, le Beautiful. On la lui fait pas, à lui. Si la fille sourit, c’est qu’elle n’est pas contrainte, ça tombe sous le sens! Suffit de regarder l’écran!  On lui voit les dents, les coins de sa bouche remontent, c’est clair, elle sourit ! Et elle serait contrainte? Allons donc! Restons sérieux!

Maintenant que nous voilà convenablement oints du sérieux qui convient, allons plus loin. Le Sublime ne nous demande pas de lui faire confiance, il fait mieux que ça! Il extirpe de sa besace du rab de papier. Des enquêtes. Des études. Et pour clouer le bec à toute éventuelle contestation de la validité de ces documents à charge, il assène :

images17:28   » …je rapporte toute une série que je vous laisserai d’études et de commentaires généralement universitaires, par des auteurs généralement femmes, peu suspectes à cet égard de rallier des thèses machistes« . Et toc! Une femme ne saurait rallier des thèses machistes. Surtout une femme universitaire. Ou une sociologue. Ou une philosophe. Pourquoi ? Parce que. Toujours l’esprit douanier! Le féminisme, c’est non seulement un caractère conjugal, mais aussi un caractère génétique commun à toutes les femmes, de Margaret Thatcher à Marie Bonaparte en passant par Marine LePen. Si quelqu’un trouve plus sérieux, on se passe les ovaires au micro-ondes et on se les mange sauce gribiche à la terrasse du Pigalle !

Et que disent-elles, ces féministes chromosomiques?

18:13  Il cite: « notre position en ce qui concerne la politique en matière de prostitution est qu’elle doit être fondée sur la connaissance et l’expérience plutôt que sur la morale ou l’idéologie radicale féministe. Nous croyons également que lorsque les politiques sont élaborées les acteurs au cœur de cette politique, c’est à dire ici les prostituées elles mêmes ou eux mêmes doivent être consultées et respectées, »  Les voilà, les féministes radicales, à l’américaine! On n’aura pas attendu longtemps! Au nom de la morale ou de l’idéologie, elles omettraient de consulter et de respecter les prostituées elle mêmes! Elles se croient tout permis ou quoi? D’où parlent-elles, analysent-elles, proposent-elles? Quelle est leur légitimité à l’ouvrir sur le sujet ? Heureusement, il veille. Peu soucieux de reconnaître que les abolitionnistes ont toujours mis le sort des personnes prostituées au cœur de leur pensée, notre Avocat (donc neutre et habilité, lui, à parler de ce qu’il veut) en appelle ici à des universitaires (neutres aussi, on aura compris la logique) pour affirmer que seules les personnes prostituées peuvent émettre un avis sur la prostitution. Heu… Voilà qui coupe le sifflet à bien du monde. A la niche, Karl Marx, coucouche-panier Lévi-Strauss, au dodo Voltaire, aux oubliettes Victor Schœlcher ! De quoi je me mêle ! Ni ouvrier, ni Peau Rouge, ni blasphème, ni esclave? Alors ta gueule! Et Pasteur qui invente un vaccin alors qu’il est même pas malade! Bande d’imposteurs! Y en a même, il paraît, c’est ce qui se dit, qui parlent de peine de mort alors qu’ils n’ont jamais tué personne! On se gondole !

UnknownLa démonstration se poursuit avec forces citations, développements et considérations alambiquées, armada de patronymes nordiques, survol de contrées septentrionales, pour affirmer que la prostitution est un mal, certes, mais il y a pire, bien pire! Essayez seulement de l’interdire et vous verrez, avec horreur, se profiler à l’horizon, surgir, se matérialiser devant vos yeux éberlués….. ce qui existe déjà ! Les mafias, la traite! Voilà ce qui nous attend ? Elles sont là depuis longtemps.

21:48  Le Scintillant évoque des « bordels flottants » dans des eaux aussi glacées qu’internationales, accueillant une   »forte clientèle« ! Si celle ci attrape un rhume à bord, ça sera la faute de ces nigaudes d’abolitionnistes ! Voilà ! On tremble. On est dans le vrai méchant, pas dans le débonnaire…

25:14  « le mal profond … c’est la traite, le trafic organisé honteux, ignoble et extraordinairement lucratif des êtres humains auquel se livrent les mafias. C’est véritablement un fléau … pas de mot assez sévère… c’est un fléau qui aujourd’hui hélas … est en augmentation dans l’ensemble Européen ». Forcément, personne ne va prétendre le contraire. Plus abject qu’une mafia albanaise, ça court pas le macadam. Et du coup, ça relativise le micheton. Il trace son chemin, il trace…

On lui parle pénalisation du client, il balaye, il écarte, il élimine ! Y a plus important! Quoi? Lui, sa vie, son oeuvre ! Oui, car Lui, il oeuvre! Les autres grenouillent, barbotent, s’égarent. Lui, il s’intéresse à des trucs fondamentaux, à un Parquet Européen!

28:58  » …et croyez moi ça a une autre importance que la pénalisation des clients … » Il insiste sur sa propre importance, (« j’avais le privilège d’œuvrer« , « je présidais« , « j’avais renforcé« ). Il s’auréole d’autosatisfaction. Puis il nous confiture de son dédain : il y a la vraie cible, celle que Sa Splendeur a déterminée, puis il y a

30:36  « la cible idéologique pour satisfaire des postulats de principe sur la violence quotidienne faite aux femmes« . Et celle là ne vaut pas tripette. Postulats de « principe« . C’est à dire déconnectés du réel. Billevesée, faridondaine, carton pâte. Pour distiller crescendo, mot après mot, un tel mépris, il faut un déficit d’empathie pathologique. Ne rien ressentir. Et en faire un argument. Fouler aux pieds la souffrance d’autrui pour servir sa  thèse. On nage dans l’impartialité.

En quoi la pénalisation du client, sujet du jour, et un Parquet Européen seraient-ils incompatibles? On se le demande.

Il poursuit. Brutale accélération de l’argumentation. On se la repasse au ralenti, attention, ça va très vite !

31:00 « …la pénalisation du client elle est nulle en ce qui concerne la répression contre les réseaux pour une raison d’évidence constante c’est que le client ne connait pas les réseaux mafieux qui ont apporté la fille il ne connait que la fille… » Nulle ! Il cause jeune quand il veut, le Grand Sachem. Et pourquoi, nulle ? Ça tombe sous le sens! Parce que le client, il connait pas la mafia, il connait que la fille! Il veut une meuf à niquer, pas une visite des coulisses ! Du coup, il sert à rien. Comme s’il n’était pas là. Il ne fait que passer, un petit coup de bite et au revoir la compagnie, c’est pas lui qui va guider notre Inspecteur Gadget au cœur du réseau ! Le client, c’est peanuts! Nada! Nibe de nibe! Il ne sert à rien. C’est bien simple, on se demande ce qu’il fout là.  Il insiste: « …c’est nul! et plus que nul!… » Nul et plus que nul? Qu’est ce qui, précisément, est plus nul que nul ? S’en prendre au client! Client absous d’office. Même le client du réseau mafieux? Même le client du réseau mafieux. Ces réseaux « qui ont apporté la fille« , comme il dit. Apporté? En Français, on apporte un objet. On amène une personne. Il ne saurait être plus clair. L’empathie qui manquait au paragraphe précédent se trouve ici, pour le client. En toute neutralité idéologique.

images-1Le client est le chevalier blanc du business. Si on l’importune, ça catapulte les prostituées dans les buissons direct, sur les aires d’autoroute,  » …parkings déserts … fourrés… bosquets… et puis les hôtels …studios…  » Et ça sera de la faute de l’insupportable pression idéologique de féministes radicales même pas Américaines. Dans le même esprit, songer à supprimer le verrouillage des banques, qui provoque l’attaque à main armée. Si les coffres forts restaient ouverts, les braquages seraient inoffensifs. Le gangster, il s’en fout de voler, il veut juste l’argent.

34:00  Une étape hygiène ne saurait manquer. Le Vénéré connait son parcours. Au sujet de la prostitution, il est de tradition, avant même de se poser la question du quoi, du pourquoi et du comment, de considérer la chose du point de vue sanitaire, « les conditions d’hygiène … il faut d’abord penser à la sécurité sanitaire des prostituées« . Au XIXème siècle, période de totale tolérance des maisons du même nom, les autorités organisent la surveillance des prostituées et le rythme des visites médicales auxquelles elles sont soumises. La prostituée transmet des maladies, il convient donc de la ficher, l’encarter, l’ausculter car elle est le vecteur, elle est le collecteur de ce qu’on appelle les maladies vénériennes, c’est à dire maladies de Vénus, on ne saurait être plus clair. Les images comparant la prostituée à une sorte d’égout humain sont légion dans les textes d’époque. Et c’est de la maladie à sens unique, de la prostituée au client. Le risque pris par le client a toujours obsédé les autorités, clientes elles aussi. En revanche, la question de savoir qui a filé la chtouille à la prostituée ne fait pas partie du tableau. Personne n’a jamais contrôlé les clients. Le Chatoyant reste muet sur le sujet. Quant aux ravages psychiques, psychologiques, physiques, sur la prostituée, du simple fait de multiplier des rapports sexuels sans désir, voilà qui reste dans l’angle mort des hygiénistes. Les Gentils Organisateurs de la prostitution ont la salubrité sélective.

36:50 Les arguments défilent, sans surprise. Nous voilà face à l’impuissance de la force publique :  »je laisse de côté les expériences historiques bien connues sur la suppression de la prostitution« . Expériences bien connues? Aucun gouvernement au monde ne s’est jamais attaqué sérieusement à l’abolition de la prostitution. On s’est attaqué aux prostituées elles mêmes, ce qui n’est pas exactement la même chose, chacun en conviendra, mais cette nuance, pour des raisons mystérieuses, échappe à notre Indomptable, qui persiste dans l’à peu près.

38:50  Après la prophylaxie, la psychanalyse! A l’ombre des grands ancêtres, Flaubert, Maupassant, Baudelaire, fauchés par la vérole, avec Freud en guest star, entrée en scène des célébrissimes pulsions irrépressibles et de la diabolique alliance Éros-Thanatos. La sexualité masculine serait un concentré de sauvagerie

inéluctable,  « …la peur de la maladie et la mort n’a jamais pu dissuader les client…« ,

incontrôlable, « … c’est oublier ce qu’est la pulsion sexuelle et surtout la pulsion sexuelle chez les jeunes gens ça n’a jamais empêché, ça a dissuadé certains mais ça n’a jamais empêché beaucoup d’aller au bordel y compris les pires… »,

inéducable « …on sait que dans les backrooms on a recommencé sans préservatifs… » à qui il serait vain de fixer des limites.

UnknownCe gloubiboulga conceptuel pose comme axiome que les pulsions des uns doivent pouvoir s’exercer aux dépens des autres parce que c’est comme ça, que ça a toujours été comme ça, on n’y peut rien, c’est une constatation objective indépendante de toute vue idéologique. L’idéologie c’est les autres. Quiconque percevrait du machisme dans ce raisonnement serait victime d’une regrettable distorsion idéologique. Le Flamboyant passe au peigne fin le cheminement mental du client, mais ne saurait s’attarder sur les cailloux qui ont balisé le parcours de la prostituée. Par crainte, sans doute, qu’une sournoise imprégnation idéologique ne lui brouille l’écoute.

Il reconnaît sa perplexité « …vous êtes là dans un domaine qui est le plus complexe qui soit… » S’il vraiment il souhaite s’éclaircir les idées, et il en a grandement besoin, je ne saurais trop lui conseiller (à lui et à tout le monde) la lecture d’un texte à la réjouissante radicalité:« Abolir la prostitution? Non: Abolir le proxénétisme. », de Marie-Victoire Louis. De quoi éclairer les lanternes les plus obscurcies.

43:10  Puis Robin des Lois nous met en garde. La pénalisation du client fonctionnerait au détriment des plus pauvres:  » …les escort girls de luxe pour les uns et pour les autres la misère prostitutionnelle plus la poursuite pénale… ».  Certes, mais c’est là une étrange manière de poser la question. Que les riches échappent à sa rigueur invaliderait le principe de la Loi. D’ailleurs, puisque les riches peuvent échapper à l’impôt et ne s’en privent pas, supprimons les impôts.

Unknown-2Allons plus loin. Il entonne maintenant l’antienne patriarcale consistant à juxtaposer des objets et des femmes. Cigarettes, whisky et p’tites pépées: « … si vous interdisez la prostitution elle devient clandestine, si vous interdisez l’alcool, on sait ce qu’a donné la prohibition aux USA, vous interdisez la drogue le trafic ne se fait pas dans les pharmacies … ça continuera de façon clandestine... ». La comparaison, fréquente, de la prostitution avec le trafic de drogue, d’alcool et autres substances prohibées  fait l’impasse sur un détail. Une broutille. Le cannabis, l’alcool, la cocaïne peuvent être consommées, sniffées, fumées. Elles ne peuvent être maltraitées. On ne peut exercer sur elles ni chantage ni violence. Dans le cas qui nous occupe la substance concernée est un être humain, pas une matière inerte. Ça ne fait pas de différence, apparemment. Considérer le corps vivant d’un être humain comme un produit de consommation en dit long la qualité du regard posé sur les personnes prostituées. Quel est le statut de cette personne dans un tel raisonnement ?

Puis, dans cet inépuisable catalogue des Trois Cuisses (oui, je sais, elle est indigente celle-là, mais je commence à fatiguer, il me saoule, le Taulier), il aborde la question des moyens. Des forces qu’on choisit de mobiliser:

46:10  « …vous pensez que nos concitoyens apprécieront le fait qu’on va recruter des policiers non pas chargés de protéger leur sécurité, leur personne, leur bien … mais aller poursuivre les clients qui vont là accepter les sollicitations des filles ou des garçons? Allons! »

« La mayonnaise c’est pas bon parce que j’ai pas d’œufs pour la faire ». Un top chef qui raisonnerait comme ça se ferait virer. Jamais la lutte contre le proxénétisme, n’a été dotée de moyens à la mesure de ce à quoi elle s’attaque. Considérer que le manque de volonté politique mis à appliquer une loi en invalide le principe, ça a un côté indéniablement novateur, quasi rock’n’roll ! Plus juridique, tu meurs.

Unknown-647:50  Puis on passe à la vitesse supérieure, à l’abri de la Jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme:  » je le dis avec beaucoup de fermeté la loi méconnaît la Jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme … et méconnait les principes de la CEDH qui … sont la structure morale et juridique de notre système judiciaire … je vous demande de vous référer aux décisions de principe de la CEDH,  … la CEDH, ça n’est pas seulement à l’usage des pays de la communauté européenne, ça vaut pour les 47 États du Conseil de l’Europe, … y compris ceux qui se trouvent à l’Est de l’Europe… » Ça fait un peu beaucoup, je vous le mets quand même? Après une incursion dans la forêt de la jurisprudence Européenne, puis un crochet par les riantes contrées des tortures sadiques extrêmes, « …le Marquis de Sade très dépassé … mutilations effrayantes… » histoire de rappeler une fois encore qu’il y a toujours pire que la prostitution bon enfant, à la papa, yop-la-boum, l’Étincelant nous prend par la main. Nous entraîne vers des sentiers parfumés où fleurissent des notions harmonieuses: « les adultes consentants sont maîtres de leur corps, leur sexualité est celle qu’ils veulent pratiquer du moment qu’il n’y a pas contrainte, libre à eux de le faire, c’est un des éléments profonds de la liberté individuelle et … du droit au respect de l’intimité d’une vie privée qui par ailleurs est si menacée en ce moment… » . Liberté, respect, intimité pour les adultes consentants. Idyllique ! Du moment qu’il n’y a pas contrainte! Dans ce contexte, que disent vraiment ces mots? Qui les utilise et dans quelles circonstances?  Qu’est ce que le consentement?  Cette question, pourtant essentielle, n’est pas traitée. Et qu’est ce que la contrainte? Rappelons que nous parlons ici de prostitution, pas d’une garden party chez les Bisounours.

52:14  Climax de la démonstration. D’un point de vue juridique, bien entendu:  »… la Cour dans son considérant 25 a considéré que la prostitution …  est incompatible avec la dignité de la personne humaine, ce que moi je crois, mais elle n’est incompatible en termes juridiques que lorsqu’elle est contrainte… » Et l’Immense ne connait qu’un type de contrainte. Il pose sur les plateaux imaginaires d’une balance-à-peser-la-contrainte-d’un-strict-point-de-vue-juridique. D’un côté les « mafias, proxénètes, réseaux« , trois mots qui désignent la même atrocité mais qui, accolés, terrifient davantage. Ça, c’est de la contrainte! Et de l’autre? « C’est pas le désir d’une robe, qui peut être considéré comme une contrainte c’est exactement la pression exercée et irrésistible par le tiers… ça c’est la contrainte et c’est la notion de traitement inhumain et dégradant » Le « désir d’une robe », facteur déclenchant bien connu, ne saurait constituer un traitement inhumain et dégradant!  Désir, robe ? Soie, taffetas, lipstick, houppette, bal, tourbillon, valse, ivresse! On change d’univers! Nous voilà dans le shopping, le caprice, la mode ! L’éternel féminin ! Les p’tites femmes de Paris, leur délicieuse frivolité et leur gambette légère ! D’un point de vue juridique, je vous le rappelle. Remarquable synthèse. Pour réduire les déterminismes de misère et de violence qui aboutissent au trottoir à un « désir de robe« , il faut être un Jivaro de l’empathie doublé d’une ceinture noire de cynisme.

52:29  Soit on considère que la prostitution fait partie des grands systèmes de domination historiques tels que le servage, l’esclavage, le féodalisme ou l’apartheid, et elle doit être abolie.

Soit on considère, comme notre Superbe, que c’est  » … un mal social, permanent, constant… », acceptable si on en éloigne les mafias.

Soit on sort de la logique, et on supprime en bloc. Soi on y reste, on aménage et on s’accommode.

Unknown-3Comme dans le cas de cet homme qui frappe sa femme parce que la soupe n’est pas assez salée. Soit on considère qu’il ne doit jamais, par principe, frapper sa femme, point final. Soit on mesure le taux de sel de la soupe. Deux logiques.

L’Impeccable a choisi son camp:   »…on peut regarder les propositions de Net, on peut regarder l’expérience multiséculaire, hélas, femme ou homme, ça existe, il y a d’autres raisons que la contrainte pour lesquelles on se livre à la prostitution  » En plus de l’envie d’une robe? Lesquelles? Les annonces du Net et l’Histoire ! Ça ne veut rien dire ou c’est moi qui sature?

Puis, jamais avare de son ironie, il se gausse autant qu’il s’étrangle face au postulat suédois: « …Elle se prostitue donc elle est contrainte donc elle ne se prostituerait pas si elle n’était pas contrainte, CQFD c’est fini! … Non! Ça c’est pas possible! On peut pas jouer avec des questions aussi fondamentales que la preuve à charge de l’accusation, et dire le fait lui même suffit à établir l’innocence, pas possible y a plus de culpabilité ! Pas possible!.. » Pas possible. Faut mesurer le sel.

57:00  « …Il faut que à propos de cette personne là et à ce moment là, … on puisse prouver qu’il s’exerce sur elle une contrainte… ». Au cas par cas… Comme si, pour abolir la peine de mort on avait non pas érigé un principe (on ne tuera plus au nom du peuple français) mais procédé à une évaluation de l’adéquation de la décapitation, condamné par condamné.

Reprenons: « …dire le fait lui même suffit à établir l’innocence, pas possible!… » Il parle de l’innocence de la prostituée, là. Si on comprend bien, il envisage qu’elle soit coupable. Mais de quoi? Il ne s’attarde pas, tu m’étonnes. Mais nous, attardons nous. Il pose la question de « l’innocence« , pour poser la question de la contrainte. A elle de prouver! « …c’est toujours à l’accusation de prouver la culpabilité… ». C’est comme demander à un naufragé de Lampedusa (qui a pourtant volontairement payé sa place sur le rafiot) ou à une couturière en sweatshop (qui accepte d’être payée dix euros par mois) de faire la preuve de leur innocence.

Puis il assène « on ne peut pas jouer avec des questions fondamentales« . Lui, il joue pas! Il dribble, il jongle, il feinte! C’est le Ronaldo du maquereau!

Nul ne saurait récuser les droits de la défense, ni la présomption d’innocence. C’est une évidence. Mais la preuve… Ah, la preuve! Elle mérite qu’on s’y arrête. Pratique, la preuve! Terrain miné pour les innocents, propice aux criminels :

– Al Capone fut finalement coffré pour fraude fiscale car il était juridiquement impossible de prouver les vols, chantages, tortures, assassinats et autres éléments de son flamboyant succès, éléments connus de tous. Ce n’est pas parce que le dispositif législatif ne permet pas de prouver un crime que ce crime n’existe pas.

Unknown-1– Dans le Droit actuel tel que le patriarcat l’a façonné, la violence masculine passe à travers les gouttes. Combien de viols restent protégés dans les méandres de procédures qui mettent l’agressé-e en position d’accusé-e ? La majorité. Au nom de la présomption d’innocence on met au même niveau la parole du violeur et celle de la victime.  On reste dans la logique des agresseurs. Il est des viols accompagnés de coups dans lesquels on a considéré que le sperme présent dans le vagin ne constituait pas une preuve: la victime pouvait avoir été frappée par un homme, puis avoir baisé volontairement avec un autre. Il y a quelque chose de pourri au royaume de la Loi.

– Tant qu’on se situe à l’intérieur d’un corpus de lois rédigé dans un contexte et une idéologie  précis, on reste englué dans sa logique aussi pernicieuse soit-elle. Et donc on la confirme. Il aurait été impossible d’abolir l’esclavage si on était resté dans la logique du planteur. Impossible de supprimer l’apartheid en restant fidèle au principe de développement séparé.

58:35  L’Apocalyptique nous met en garde: la pénalisation du client, ça serait cataclysmique. La porte ouverte à la barbarie. Chantage, brutalités, suicides. « … avec des textes comme ça et des mafias, le chantage ça va donner!… » Il évoque un exemple historique, de clients piégés au temps du délit l’homosexualité entre adulte et ado. Oui, vous avez bien lu: l’ado piégeant l’adulte. Ado-loup vs adulte-agneau. En but à des méchants, des vrais. Pas des simulateurs, pas des demi-sel. Des pointures.

« …on retrouve ça dans Sartre, dans Les chemins de la liberté, le giton racolait ou se laissait racoler par le riche homosexuel dans sa maturité et puis on allait dans la chambre d’hôtel, et à ce moment là… » Suspens! « …faisait irruption le reste de la bande et commençait un chantage qui ne s’arrêtait plus… désespoir…destruction totale… » On aime les jolies histoires de Tonton Robert, elles sont hors sujet, mais elles font peur !

Et voilà! Le scénario se reproduirait ! « Trop facile! » Machination haletante, hitchcockienne, un peu fouillis mais on n’en tremble que davantage, à mesure que l’étau se resserre. « …Le rendez vous est pris, la fille dans le réseau, n’avez qu’à installer la voiture tout près de l’hôtel ou … tout à l’heure photos et ensuite vous relevez le numéro de la voiture ou vous faites photographier à l’intérieur et vous n’avez plus qu’à venir présenter la note! … voilà ce à quoi on aboutira. » Pauvre client ! Paparazzé! Chopé en flag juste pour avoir voulu gâter Coquette !

60:30  Et s’il y a délit, il y a… complice! Quid de la complice, hein, la complice, faudrait pas l’oublier! On en fait quoi, elle existe ou il rêve? La complice, vous dis-je! La perverse, qui organise et prémédite sa propre exploitation! On ne va quand même pas la laisser s’en tirer comme ça?  Et d’ailleurs, qui est-elle?

Unknown-4« …Qui est complice? Celui qui provoque! Celui qui par promesse, incite à la commission de l’infraction, il est complice! C’est dans le Code Pénal un principe qui ne remonte pas à hier et ça la théorie de la complicité ici on arrive à cette situation mais qui défie l’intelligence juridique, la raison juridique, …le provocateur ou la provocatrice disons et c’est plus communément le cas, elle propose, elle peut être d’ailleurs très jolie, ah, ah, au café, son regard appuyé, etc, des charmes évidents… ».  Regard appuyé? Charmes évidents? Toujours en pleine neutralité et d’un point de vue juridique? Non. Le Visionnaire est ici clairement dans la peau du client. Identifié à lui. Il s’y voit, il se fait un film:  » …je vais me référer à un film récent « Jeune et jolie »…   Il fait feu de tout bois. Tant qu’à faire il aurait pu se référer aux mythes classiques, de la Dame au Camélia à Julie la Rousse, mais non, il est moderne. Il ose Ozon! Sans vergogne. Sans partialité aucune et au nom de grands principes du Droit, il voit dans la prostituée non pas une personne réelle mais l’héroïne d’une oeuvre de fiction imaginée de toute pièce et avec un brin de fantaisie par un cinéaste spécialisé dans la féminité fantasmée. François Ozon assura, à Cannes, en 2013, que la prostitution est un fantasme pour de nombreuses femmes. D’où tirait-il cette certitude? De son propre film! Ça, c’est de la référence, et de la sérieuse! Face à la mythique « Jeune et jolie », le très réel « Vieux et pourri ».

Après cette évocation de l’incitatrice-provocatrice-complice, ce cri du cœur:

61:56  « …je me dis la chair est faible… etc… on connait, tous!… »  Houlà, l’Impeccable se dévoilerait-il ? On connait, tous ? Encore en toute impartialité et du strict point de vue juridique, bien entendu ? « …ils cèdent à la tentation… » Là on pédale dans le taboulé. Le mot « tentation » revient six fois. Le client candide, victime d’une glissade de sa volonté face au machiavélisme d’une tentatrice jouant de ses charmes, finit par craquer, ça peut se comprendre! Et on en viendrait à ce que ça se sache dans son quartier ? Chez lui, là où sa femme, sa famille, ses amis, ses collègues, ses voisins le prennent pour un brave type ? « …on saura pourquoi il était là c’est fou ce qu’il y a comme indiscrétion dans ce domaine… » Il connaitrait la honte de celui qui a trempé son biscuit en dehors des eaux territoriales? On frémit…

Unknown-5La « provocatrice« , profitant du désir qu’elle suscite, aura tout loisir de compromettre des innocents, « des jeunes gens un soir de concours réussi comme jadis quand ils allaient au service militaire, ou un match de football triomphant, un peu trop de bière, ils cèdent à la tentation, on verra ce que ça donnera le moment où ils seront en concurrence pour devenir ingénieur en Chef de la SNCF. » Les ambitions d’un ingénieur en Chef de la SNCF ruinées par une adepte de la vie facile assouvissant ses désirs de robe! Sortez vos mouchoirs. Personnellement, je suis au bord des larmes.

64:06  Avouons que sans l’apparition ultime, en Deus ex Machina, de Foucault en personne, caution ultime, la démonstration aurait été moins absolument conforme aux classiques du genre. Là, il manque pas un bouton de guêtre! Un monde sans prostitution serait un monde totalitaire. Point d’orgue. La messe est dite.

« …Foucault jadis faisait des cours où il évoquait la police des corps, la tentation ultime des régimes totalitaires… » Police des corps? Du corps de qui? Que toutes les sociétés totalitaires sans exception aient toujours organisé et contrôlé la prostitution ne semble pas obstruer le raisonnement de l’Auguste. Il est au dessus de la mesquinerie des polémiques. Il ne veut pas « entrer dans les querelles qu’on connait » ? Ça fait une heure qu’il y barbote jusqu’au cou, mais il n’est pas mouillé ! C’est juste qu’on ne saurait entrer là d’où on est jamais sorti.

En conclusion, les bons conseils de Tonton Robert. Ce qu’il ne faut pas? « Se divertir« . Se laisser distraire. Il faut rester dans l’essentiel, déterminé par lui, autrement c’est pas du jeu. Il ne faut pas davantage « Transformer le Code Pénal en affichage d’idéologie« . C’est pas du jeu non plus. Il ne joue pas, Robert Badinter. Pas son genre. Il nous gratifie de sa présence, nous inonde de son sérieux, nous pulvérise de sa neutralité impartiale. Si les enjeux du débat n’étaient pas aussi lourds, on pourrait s’esclaffer tant il semble ne pas se rendre compte que ça se voit, son jupon dépasse. Son allocution est le long  plaidoyer pro domo de qui se donne bonne conscience en fustigeant les mafias pour mieux dédouaner les clients. Pourquoi? Allez savoir… A moins que… N’étant pas prostituée, je ne saurais, à ses yeux, épouser la cause des personnes prostituées. Or lui passe une heure à défendre becs et ongles le client. Il s’en donne le droit. Il s’y voit. Se pourrait-il que… Non… Pas lui! Fausse route, sans doute…

« S’il n’y a pas de contrainte, si ce sont des motivations quelles qu’elles soient, que ce soit l’ambition la cupidité ou que ce soit l’argent, peu importe, ou le désir, ce qui serait beaucoup mieux, ou le plaisir parce que c’est pas absolument interdit, en tout cas dans le Code Pénal… » Son choix de mots est aussi neutre que le PH d’une piscine d’acide chlorhydrique. Le mot « contrainte » est utilisé ici comme le mot « consentement » dans les procès pour viol, systématiquement agité par le violeur et nié par la victime. Et pour qualifier les chemins de la prostitution, observons la progression du vocabulaire: « ambition, cupidité, argent, désir, plaisir« . Le plaisir a le dernier mot. Le plaisir de qui ?

Unknown-5Constatons, sur cet exemple, de quoi sont faits les Pères de la Nation, les références morales, les grandes figures de la République, les donneurs de leçon, les prescripteurs de pensée, les timoniers inoxydables. Des faux culs planqués derrière des grands principes qu’ils trahissent à chaque ligne, défenseurs acharnés d’une hiérarchie dont ils nient l’existence. Des dominants cyniques qui doivent leurs privilèges historiques à la violence la plus brutale et qui plaquent sur leurs abus de pouvoir les mots qui mentent, les mots qui planquent, les mots qui tuent.

iA

 

 

 

 

 

 

#BringBackOurGirls : Emotion et mobilisation à deux vitesses ?

cropped-abologo.jpgCOMMUNIQUE DE PRESSE

Abolition2012

200 nigérianes à vendre par Boko Haram…

Des milliers vendues sur nos trottoirs au profit des clients prostitueurs français !

François Hollande doit faire preuve de cohérence au sommet africain de samedi.

Paris, le 13 mai 2014

La France et la communauté internationale sont aujourd’hui mobilisées pour porter secours aux 223 adolescentes enlevées et séquestrées au Nigeria par le groupe Boko Haram. Nous nous en félicitions ! Mais nous tenons à rappeler que sur notre propre territoire, et dans une quasi-indifférence, des milliers de jeunes femmes nigérianes sont tenues en servitude sexuelle par des réseaux internationaux les ayant achetées et revendues pour alimenter le marché prostitutionnel français. 

Alors que la France a proposé l’organisation d’un sommet des dirigeants africains à Paris portant sur la sécurité au Nigeria, il serait bon et cohérent que le Président de la République commence par y annoncer que la France prendra désormais toutes ses responsabilités pour lutter contre l’esclavage sexuel des jeunes femmes nigérianes en condamnant tout achat d’un acte sexuel. Le marché prostitutionnel français, alimenté au profit des clients prostitueurs français, porte en effet une immense responsabilité dans l’enlèvement, l’achat et la revente, chaque année, de milliers de jeunes nigérianes par les réseaux de trafiquants internationaux.

 

Des milliers de jeunes femmes nigérianes exploitées violemment sur les trottoirs français

Chaque semaine, les associations de soutien aux personnes prostituées rencontrent de jeunes femmes nigérianes, parfois mineures, toujours profondément isolées, vulnérables et réduites à la prostitution par des réseaux parfaitement organisés. Ces réseaux les achètent au Nigéria, les conditionnent au prix de violences massives et d’emprise psychologique vaudoue, puis les transfèrent en France et les exploitent sur les trottoirs de nos villes.

 

Une exploitation qui rapporte 15 millions d’euros en France selon la DCPJ

Le phénomène est tellement massif que la Direction Centrale de la Police Judiciaire a publié en juin 2011 une note spécifique à ce sujet. La police française y précise que les jeunes femmes nigérianes sont victimes de violences physiques et de privation de nourriture tandis que leurs familles sont menacées au pays. Elle rappelle aussi que le seul proxénétisme nigérian en France rapporte 15 millions d’euros à ses auteurs.

http://www.leparisien.fr/faits-divers/prostitution-le-spectaculaire-boom-des-reseaux-nigerians-07-07-2012-2081271.php 

 

Note 1 : selon Matthieu Guidère interviewé sur Europe 1, les lycéennes enlevées pourraient elles-mêmes être prises dans les filières de prostitution nigérianes. Il rappelle que le Nigeria est le second pays pourvoyeur de prostitution en Europe.

http://www.europe1.fr/International/Boko-Haram-une-secte-qui-s-appuie-sur-un-business

 

Note 2 : Le collectif Abolition 2012 est composé de 59 associations de lutte contre toutes les formes de violences sexuelles et sexistes.

www.abolition2012.fr 

 

CONTACT :

Elise Guiraud : 01 42 70 77 79

communication@mouvementdunid.org

Ecrivez à votre députéE, venez mercredi au rassemblement !

Ecrivez à votre député-e !

Les député-es votent mercredi  la proposition de loi de Maud Olivier et Catherine Coutelle. Demandez leur de voter pour en utilisant le message ci-dessous.

Vous trouverez les adresses mail de vos députés, par département ici : http://lettreouverteabolition.wordpress.com/ecrivez-a-votre-depute-e/

"Madame la députée, Monsieur le député,
Vendredi dernier, les député-e-s ont adopté tous les articles de la loi
dite "de lutte contre le système prostitutionnel. Ce mercredi aura lieu
un vote solennel sur l'ensemble de la proposition de loi.
J'ai signé la lettre ouverte de 111 associations de terrain qui accueillent
des femmes victimes de violences et les accompagnent. Elles lancent un cri
d'alerte :  il ne sera pas possible de faire reculer durablement les violences
sexistes et sexuelles en France tant que nous tolèrerons que s'exerce en toute
impunité l'une des plus insupportables d'entre elles : la prostitution.
Cette proposition législative constitue une avancée cruciale pour les 
droits des femmes et dans la lutte contre les violences. C'est pourquoi
je vous demande solennellement de voter en faveur de cette proposition de loi.

Vous trouverez la lettre ici : http://lettreouverteabolition.wordpress.com  

Cordialement, Signature"
Imagebolition

Anaïs, « masseuse » à domicile 2/2

Image 22Voici le dernier de notre série de 30 témoignages paru dans le cadre de la campagne « 30 jours pour l’abolition ». Vous pouvez retrouver l’ensemble ici : http://www.scoop.it/t/prostitution-30-jours-30-temoignages

Manipulée et battue par son mari, Anaïs s’est longtemps accommodée de cette situation. Jusqu’à ce que la rage l’emporte. Aujourd’hui, avec l’aide du Mouvement du Nid, Anaïs n’est plus prostituée. Il nous a semblé intéressant de l’écouter retracer les étapes qu’elle a dû franchir pour ce changement de vie.

Je suis allée pour la première fois au Mouvement du Nid en mai 2003. J’avais la rage. J’étais décidée à porter plainte contre mon mari, qui était mon proxénète, mais je ne pensais pas arrêter la prostitution.

À l’époque, je m’apprêtais à récupérer mon fils, qu’il avait en garde. J’ai donc jeté ma boite de shit.

C’était infernal. Sans ma dizaine de joints, j’ai vu la réalité, tous ces gros porcs qui vous prennent pour une chienne ! Si je n’avais pas arrêté le shit, j’aurais continué la prostitution ; après tout, c’était devenu normal, c’était mon boulot. En plus, j’ai attrapé un herpès génital et il y a eu un mauvais diagnostic. La douleur était intenable, j’ai eu peur que ce soit le sida. J’ai pensé à mon fils. C’est cet herpès qui a été à l’origine de ma décision d’arrêter. En plus, j’ai subi une IVG début août.

Après, tout s’est enchainé. Je devais récupérer mon fils le 11 août ; j’ai arrêté la prostitution le 9. Je suis allée à la chambre de commerce pour me faire rayer. À cette date, mon mari n’avait toujours pas été arrêté. Il fallait que j’explique par portable au commissaire où le coincer ; j’avais mon fils, ce n’était pas facile. Mon mari avait reçu de la police une convocation bidon pour une histoire de bagnole. Il s’est affolé, il essayait de m’appeler, je ne répondais pas. Le temps passait, j’ai dit au commissaire, « Je ne passe pas une nuit s’il est dehors. »

Quand il s’est fait passer les menottes, il est tombé des nues. Le lendemain, on m’a dit, pas besoin de confrontation, il a avoué. Oui, excepté qu’il me battait pour que j’aille travailler !

J’ai donc exigé une confrontation. Là, il a tout reconnu. Mais mon fils, qui a su que nous étions tous les deux, est entré en pleurs dans le bureau. Mon mari a joué les papas modèles. Que croyez-vous que j’aie fait ? J’ai retiré ma plainte ! Je me suis dit, après tout, c’est le père de mon enfant… Mon fils n’aurait pas été là, jamais je n’aurais retiré cette plainte.

Les étapes n’ont pas été faciles. J’ai été obligée de quitter ma ville à cause des énormes difficultés de logement. Cet éloignement, dont je ne voulais pour rien au monde, a finalement été une bonne chose. Il m’a permis de laisser là-bas une période difficile avec toutes ses douleurs, notamment celles du procès. Peu à peu, les bonnes nouvelles ont commencé à tomber. Mes demandes de recours gracieux ont abouti et toutes mes dettes fiscales ont été annulées, taxe professionnelle, Urssaf, impôts. Une caisse de retraite a fait des difficultés ; je lui ai envoyé les annulations des autres caisses et elle a fini par s’aligner.

Mais ça ne s’est pas fait du jour au lendemain.
Toutes les caisses ont commencé à me tomber dessus pour me réclamer de l’argent alors que j’avais arrêté la prostitution et que je n’avais plus de revenus. Ça m’a écœurée. Au lieu de m’aider à en sortir, on me demandait de retourner faire des passes.

Aujourd’hui, mon mari est en prison. J’ai un appartement dans ma ville, c’est là que je voulais vivre. L’étiquette prostituée, c’est fini. Je suis devenue une « maman séparée avec enfant« . Je touche l’APL, une pension alimentaire, la CMU et le fonds de solidarité logement. Je dispose de 600€ mensuels. Je dois beaucoup aux gens du Mouvement du Nid. Ils m’ont servi de maman, de papa, de conseillers… et même de boucs émissaires. Quand j’allais mal, je pouvais toujours les appeler ou débarquer. Je n’ai pas été forcément facile. D’ailleurs, je comprends maintenant que je me suis souvent grillée dans le passé à cause de mes réactions trop violentes.

Je suis soulagée. Je n’ai plus le souci perpétuel des maladies, de l’hôtel, de savoir si on va me virer. Avant, je ne touchais pas mon fils tant que je ne m’étais pas lavée. Maintenant, je n’ai plus besoin de douche pour pouvoir l’embrasser.

Les étapes du parcours

  • L’ouverture des droits

La mission locale, qui ne fait pas d’ouverture de droits, m’a dirigée sur une assistante sociale de secteur. Je tombe sur une femme fantastique, très ouverte. On remplit le dossier, tout roule, avant de découvrir que mon adresse n’est pas sur son secteur. Tout est à recommencer. J’avais les nerfs en boule. Mon mari n’avait pas encore été arrêté, j’allais subir une IVG, et il fallait que je re-raconte toute mon histoire !

Avec la deuxième AS [1], tout est devenu compliqué. Un vrai parcours du combattant : la CAF [2] pour toucher l’API [3] , la Sécu pour la CMU [4]… Elle m’a quand même donné une aide financière rapide de 500 euros. En plus, je n’avais pas droit au RMI [5], ayant moins de 25 ans. Impossible pour moi de justifier du fait que j’avais un enfant puisque c’était mon mari qui touchait l’API ; je n’ai d’ailleurs jamais compris comment il avait fait, puisque normalement il fallait ma signature ; il avait dû falsifier les papiers.

  • Le logement

Obtenir un logement a pris huit mois. De tous les problèmes à régler, c’est le pire. Le tribunal, ce n’est rien à côté. Avec un logement, je me crois capable de tout franchir. C’est la clé de tout le reste. En juillet, quand j’ai décidé d’arrêter la prostitution en août, on avait trois semaines pour trouver un appartement. Le Mouvement du Nid a appelé tous les centres possibles sur la ville, les CHRS, les logements d’urgence. Je ne voulais pour rien au monde d’un foyer ; j’en avais déjà connu 17…Rien.

Il a fallu que je change de ville. Lors de nos recherches d’appartement relais, on m’a proposé des trucs incroyables : un hôtel social, sans bus pour y aller, et l’école de mon fils à sept kilomètres ! Ensuite, on a essayé un appartement dans une structure pour mères célibataires. La psy qui m’a répondu a été lamentable. Elle m’a flanqué l’étiquette prostituée, ça m’a cassée.

  • L’enfant

Mon mari, qui l’avait avec lui, m’avait fait croire que je n’avais aucun droit sur lui. Comme j’étais prostituée, je le croyais. En fait, au Mouvement du Nid, on m’a expliqué qu’il n’y avait eu aucune requête auprès du juge des affaires familiales et que j’avais les mêmes droits que n’importe quelle mère. C’est ainsi que j’ai pu récupérer mon fils.

  • L’argent

Pendant 4 mois, je n’ai pas eu un sou. Une vraie désintoxication. Je ne pouvais même pas aller boire un coup. C’était dur de toujours avoir à demander : 10 euros pour les couches, pour ci, pour ça. En même temps, je préfère 500 euros par mois que 600 par jour ! Le 20 novembre, j’ai touché trois mois de RMI d’un coup. Et j’ai reçu des aides financières ponctuelles. Dans la prostitution, je claquais 3000 euros par mois ; c’était des frais sans fin : 1000 euros de logement en résidence hôtelière, les annonces dans le journal, la chambre pour les passes, et tout ce que j’achetais pour mon fils et qui me servait de compensation. Je filais 300 par jour à mon proxo, mais je gardais de quoi acheter une veste, un truc… Le jour où j’ai arrêté, le 09 août, j’avais devant moi en tout et pour tout 100 euros.

  • Le procès

Mon mari est passé en correctionnelle, en comparution immédiate ; un procès bâclé. La cour l’a félicité pour ses dix ans d’armée, a souligné qu’il était d’une famille respectable ! Moi, son avocate m’a présentée comme une fille ayant de gros problèmes psychologiques, abandonnée enfant.

Bref, elle a utilisé mon parcours par l’ASE [6] pour retourner l’accusation contre moi, la victime ! J’étais écœurée. Quand on lui a retiré les menottes, pour moi tout s’est effondré. Il a été déclaré coupable et a pris dix-huit mois avec sursis et une mise à l’épreuve de cinq ans. En tout, il a passé une journée et demie en prison.

Heureusement, la cour a fait appel. Je n’étais pas obligée d’aller au second procès, mais j’ai tenu à y assister. Une assemblée d’hommes : procureur, avocat général, juge, etc. J’avais peur. Et rien ne s’est passé comme la première fois. Bien sûr, son avocate a prétendu que j’étais toujours prostituée et que je me vengeais pour garder l’enfant. Mais cette fois, ses dix ans dans les « paras » ont fait rire tout le monde.

Le procureur s’est étonné que griller un feu rouge soit passible de prison et qu’un type comme lui se balade dans la nature. Il a posé la question : pourquoi tant d’indulgence ?
À cause de l’armée, de la « grande famille » ? Mon mari a nié m’avoir battue, a dit que la prostitution, c’était un accord entre lui et moi. Il avait amené ses copains au tribunal. À la sortie, ils avaient tous disparu. Plus personne ne me regardait d’un œil noir. N’empêche ; il ne comprend toujours rien ; il est persuadé d’être une victime. Et pourtant, si je n’avais pas retiré ma plainte, il était passible des Assises !

Au final, il a pris neuf mois ferme et neuf avec sursis. Et 1000 euros pour l’autre procès pour coups et blessures, dont 500 euros pour moi. Lui qui voulait faire une requête pour demander la garde de notre fils, il a dû laisser tomber.

  • L’emploi

Il y a sept ans que je n’ai pas mis les pieds à l’école. J’ai tout à réapprendre : je m’exprime bien mais je suis vulgaire ! Une personne du Nid me sert d’institutrice. Je voudrais entamer une formation de secrétariat ou de comptabilité. J’y crois, ce n’est pas l’angoisse. J’ai déjà travaillé, je trouve assez excitant de reprendre une vie sociale. D’un autre côté, je pense aux week-ends trop courts. Je suis contente mais j’ai un peu peur à cause de mon caractère…

  • Une étiquette qui colle à la peau

Quand j’ai appelé pour l’appartement pour mères célibataires, la responsable, à qui j’ai été obligée de dire que j’étais suivie par le Mouvement du Nid, m’a tout de suite flanqué l’étiquette prostituée. Elle était bourrée de représentations. Elle m’a dit : « il faut qu’on vous protège« .
J’ai dit : De qui, de mon proxénète ? Là, je l’ai choquée. Elle a répondu : « De vous même. Vous ne pensez pas qu’on va vous lâcher dans la nature pour que vous fassiez ce que vous voulez« . Celle-là, je lui ai dit qu’elle ne me verrait jamais.
À côté de ça, je suis aussi tombée sur des gens bien. Après ma plainte pour proxénétisme, alors que j’étais encore dans la prostitution, j’ai contacté un ténor du barreau. C’était 100€ la consultation. Le Mouvement du Nid lui a expliqué que je serais obligée de faire des passes pour payer. Il a accepté l’aide juridictionnelle. J’y ai été très sensible.

Quelques constats du Mouvement du Nid

  • La non-application des textes existants

II nous faut passer toute notre énergie à argumenter, à convaincre, pour espérer débloquer des situations qui devraient l’être si les textes étaient appliqués. Et tout recommencer à chaque fois.

On nous contraint à nous appuyer sur le réseau de connaissances, bref sur le « piston », ce qui va à l’encontre de l’égalité des droits. Il faut faciliter l’accès aux droits. Mettre en place un vrai dispositif pour la réinsertion des personnes prostituées. Les aides sociales sont un maquis.

Rien n’est clair et les informations sont contradictoires. D’une personne à l’autre, tout peut se trouver compromis. Il faut que la société refuse clairement la prostitution et adopte en conséquence une politique claire.

  • L’ignorance des réalités de la prostitution

Certaines personnes dont on attendrait de l’aide ont des comportements révoltants. Une assistante sociale nous met des bâtons dans les roues pour le RMI, au prétexte qu’une prostituée a de l’argent et qu’elle n’en a pas besoin.

Une autre veut à tout prix qu’Anaïs relève du système éducatif, ce qui est une grave erreur de diagnostic pour une jeune femme qui a connu 17 foyers depuis son enfance !

L’une met en doute sa capacité à élever son enfant parce qu’elle la trouve « trop énervée« , alors qu’elle lui fait subir un parcours du combattant que personne ne supporterait ! La formation des acteurs sociaux est une absolue nécessité.

  • Deux poids, deux mesures

Nous apprenions au moment de publier le récit d’Anaïs que son proxénète venait d’être remis en liberté, par le juge d’application des peines, au bout d’un mois et demi de détention.

Une nouvelle preuve que le proxénétisme, durement réprimé dans les textes, continue, dans les mentalités, d’être considéré comme un problème secondaire : faiblement réprimé, généreusement assorti de sursis ou de libérations prématurées.

La gravité des faits est tout simplement niée et le peu d’empressement de la justice n’est guère à même d’encourager la mobilisation des services de police…

Pendant ce temps, un nombre croissant de toutes jeunes femmes étrangères tombent pour proxénétisme et écopent de lourdes peines, fermes, pour avoir été les rouages obligés de réseaux dont les têtes de pont restent intouchables.

Lire également : 50 propositions abolitionnistes pour 2007, sur le site du Mouvement du Nid.
Un ensemble de mesures très concrêtes pour faciliter la sortie du système prostitutionnel et s’engager résolument vers une société sans prostitution.

Publié dans Prostitution et Société numéro 144.

[1] Assistante Sociale.

[2] Caisse d’Allocations Familiales

[3] Allocation Parent Isolé

[4] Couverture Maladie Universelle

[5] Revenu Minimum d’Insertion

[6] Aide Sociale à l’Enfance

T. : « Aucun étudiant sain d’esprit ne se prostitue par plaisir »

T. a connu le trottoir il y a quatre ans. Puis la prostitution à domicile. Il avait 18 ans. Cette expérience a été cruciale pour lui, on peut même dire traumatisante. Il nous a contactés pour témoigner, avec hésitation d’abord, rage ensuite, envie de tout arrêter pour finir. Dire n’est pas facile. Même dans l’anonymat. T. en est l’exemple vivant et torturé. Notre échange s’est fait par courriels, T. refusant l’entretien en tête à tête. Nous en publions ci-dessous quelques extraits.

- Vous dites que la prostitution étudiante est la pire des prostitutions.

Parce que généralement quand on le fait, on est très jeune. Moi j’ai subi un rejet familial. Ce rejet a tué ma confiance en moi, en les autres. Je me suis alors réfugié dans une grande naïveté, je voyais un peu la prostitution comme un tableau de Toulouse Lautrec. Seulement, la réalité est tout autre … En fait, on est juste acculé financièrement et on ne sait plus quoi faire pour que la situation s’arrange. Il y a tout un tas de raisons qui poussent à cet extrême. Pendant longtemps, j’ai cru que j’étais un mauvais gars, autodestructeur et zonard. C’est le même principe que pour la drogue : on veut évincer la drogue de sa vie, mais on est si mal dans sa peau qu’on y pense ; on se donne tout un tas d’arguments pour ne pas en prendre mais le sentiment d’être une ruine est plus fort que le reste ; alors on prend de la drogue et on finit par se haïr de sa faiblesse.

- Vous écrivez : Quand on est prostitué, on dirait qu’on n’est plus vraiment étudiant. Pourquoi ?

Le monde de la prostitution est un monde très dur, très sombre. Quand on est étudiant, c’est qu’on aime le monde universitaire, celui des livres, du savoir. Ces deux mondes sont opposés. Celui de la prostitution étant extrême, il finit par vous happer totalement et vous coupe du monde. Du coup, on se croit plus prostitué à part entière qu’étudiant. La prostitution étudiante est traumatisante parce qu’on ne peut pas se dire qu’on le fait « malgré soi ». Elle est à la fois volontaire et involontaire. Aucun étudiant sain d’esprit ne se prostitue par plaisir ; quand on le fait, c’est qu’on est financièrement au pied du mur. On veut de l’argent pour payer le loyer et poursuivre ses études. Mais cela stresse tellement qu’on perd son énergie pour suivre ses cours. C’est un cercle vicieux. Puis à force on a l’impression de se « dédoubler », d’avoir deux consciences.

- Qu’est-ce qui vous a poussé à la prostitution ?

Pendant longtemps je me suis demandé POURQUOI j’avais fait ça … sans trouver de réponse crédible. Je crois qu’au début je ne me rendais pas compte de la gravité. Pour moi, c’était un moyen comme un autre pour avoir de l’argent. Je n’avais pas réellement conscience de mon corps. Ceci dit, jamais je n’aurais pu devenir dealer pour me faire du fric. Avec la prostitution, je n’engageais que moi. Moi, mon corps et ma conscience. Je ne tuais personne, pas comme avec la drogue … Au tout début, je n’avais tout simplement pas conscience de ce que représentait cette activité. Parce que c’était occasionnel, éphémère. Cela n’a duré que trois mois. J’ai arrêté, puis j’ai repris. C’est avec cette « seconde prostitution » que ma tournure d’esprit a changé. Je n’étais plus aussi naïf, plus aussi inconscient de la gravité de cet acte. Il s’agissait plus d’une sorte … de romantisme noir, ou d’autodestruction. J’étais persuadé que j’avais le sida, que j’allais mourir, alors je me fichais des conséquences psychologiques.

- Quand on y est entré, pourquoi on continue ?

Je ne peux parler qu’à la première personne du singulier. C’est comme une sorte de drogue. Cela tue votre fierté, votre ego, votre personnalité. Cela modifie en profondeur quelque chose de très intime, je ne sais quoi exactement. On ne se voit plus que comme une catin. Il se crée un paradoxe : d’un côté on garde énormément de fierté et d’un autre on ne se sent que bon à rien … On veut rester fier, parce qu’on n’a plus que ça pour survivre. C’est une sorte de désespoir, de hurlement silencieux. Un appel au secours, peut-être. C’est comme un palliatif affectif. On se dit qu’au moins là, on sert à quelque chose. J’étais dans un état dépressif. Avec mes clients, je me sentais exister.

- Est-ce toujours pour des raisons financières ?

Non. Au début oui, ce n’était que pour des raisons financières. Mais après … Une nuit, alors que j’avais cessé de me prostituer, quelqu’un a frappé. C’était un ancien client. J’ai dit gentiment que j’avais cessé la prostitution et il m’a regardé d’un air très mauvais, comme si je le refusais LUI. Alors… s’est produit un acte sexuel forcé. Étrangement, je ne me suis pas rebellé. Par peur. Je me suis mis en mode « prostitué » et je n’ai rien dit. Seulement après ça, j’ai connu la pire dégringolade psychologique que j’aie jamais connue. J’ai recommencé à me vendre car je n’arrivais plus à me respecter. Même si je n’étais pas seul (mon ami savait ce qui s’était passé), dans ce genre de cas on est toujours terriblement seul face à soi-même.

- Vous décrivez un mélange de répulsion et de fascination …

On se demande qui on est. Je pense que ce que je cherchais via la prostitution, d’un point de vue psychologique j’entends, était une sincérité, une honnêteté que je ne trouvais pas en temps normal. Cela peut, en quelque sorte, fasciner, mais ce qui fascine … c’est soi-même. Parce qu’on se découvre une dualité, un extrême qu’on ne soupçonnait pas. Mais quand on finit par prendre du recul, on s’aperçoit que cela n’a rien de fascinant.
C’est juste dégradant et destructeur. Il n’y a rien de positif en définitive.

- Quel rapport aviez-vous avec les hommes clients ?

Au tout début, je tombais sur des hommes qui avaient l’air très imbus d’eux-mêmes, comme s’ils estimaient que tout leur était dû. Avec eux, tu n’es pas un être humain, mais du bétail. Après, j’ai trié les clients pour éviter ceux-là. Les autres voulaient essentiellement du rêve, de l’évasion. C’était comme un jeu de rôle. Je les laissais parler, je les écoutais (ou plutôt je faisais semblant) pour leur donner l’illusion d’un bon moment. J’avais la sensation qu’ils cherchaient de la naïveté chez un prostitué, et j’arrivais à combler leurs attentes. Ce n’était pas exclusivement sexuel. Il y avait comme un rapport de maître à disciple, un rapport brutal déguisé sous le masque de douceur …

- Qui sont-ils, globalement ?

Pour certains, ils menaient une double vie. La journée Monsieur-tout-le-monde, la nuit le client qui se servait du prostitué pour rehausser son ego. Ceux-là, j’ai l’impression que l’ennui et la solitude les poussent vers les prostitués. Pour d’autres, il peut s’agir d’une conscience tardive et pas bien assumée de leur sexualité. Il y a, bien sûr, des homosexuels. Mais certains hommes, sadiques ou frustrés, viennent juste pour humilier les prostitués ; leur faire sentir une infériorité, autant en tant que prostitués qu’en tant que gays…

Certains clients vous regardent comme du bétail, en vous examinant les dents, en vous tatant les fesses

- La violence ?

Elle existe ! Avant de trier mes clients, c’était plus les clients qui me choisissaient. Certains vous regardent comme du bétail en vous examinant les dents, en vous tâtant les fesses… Plus encore, certains refusent le préservatif qu’ils jugent comme un affront à leur virilité. De toute façon, n’importe quelle forme de prostitution, toute illusoire de douceur soit-elle, est une violence, faut pas se leurrer… En tout cas, certains m’ont déjà frappé. Voilà pourquoi après je les ai fuis, cherchant à en trouver d’autres plus « sains ».

- Comment décririez-vous les conséquences de cette expérience ?

Elles sont à la fois morales, psychologiques, physiques et relationnelles. Physiques, d’abord : pendant des mois je me suis senti chuter. J’étais dans un fort état dépressif. Je pleurais souvent, je ne mangeais pratiquement pas, je dormais mal, je faisais beaucoup de cauchemars, je prenais de la cocaïne… Morales aussi : la perte d’estime de soi, l’inconscience vis-à-vis de son corps, la remise en question totale des critères de « valeurs » (familiales, sociales, professionnelles)… Psychologiques : la peur d’être touché, peur de faire l’amour normalement avec quelqu’un de normal (non client) ou alors une libido décuplée afin d’oublier le peu d’estime qu’on a de soi, l’impression de n’avoir aucun avenir si ce n’est dans la prostitution, la honte de sa sexualité… Et des conséquences relationnelles enfin, parce que ça m’a rendu parano. Dès que quelqu’un me regardait, je me disais : ça y est, c’est un ancien client ! D’ailleurs, ça m’est déjà arrivé de tomber sur un ancien client, pendant une soirée « normale ». Ça m’a déprimé. Je me suis soudainement remis en mode « prostitué », ça m’a gâché ma soirée en ravivant mes peurs.

- Vous écriviez en 2004 : le corps n’est pas sacré, c’est juste une enveloppe. Le pensez-vous toujours ?

Non. Le corps n’est pas qu’une enveloppe. Il ne faut pas nier l’intimité, l’aspect « privé » de son corps qu’on ne montre qu’à ceux en qui on a confiance. La prostitution est souvent, à tort, considérée comme une façon de se désinhiber de ses frustrations, comme une sorte de libération sexuelle. En fait, on ne fait que subir, malgré parfois une illusion de contrôle. Ce qui n’a rien d’épanouissant.

- Que rapport aviez-vous à l’argent, ce fameux « argent facile » ?

Je n’empochais pas énormément d’argent. L’idée selon laquelle la prostitution rend riche est fausse. On gagne tout au plus de quoi manger la semaine et payer à temps son loyer, mais c’est tout. On est dans une ère de facilité (intellectuelle, sexuelle, mercantile, etc), du coup on banalise l’argent « facile ». Mais se prostituer n’a rien à avoir avec le film Pretty Woman. Il est tout de même vrai que l’argent amassé permet des extras. Ceci dit, en choisissant un bon travail (du moment qu’il y en a, bien entendu), on peut gagner autant d’argent sans s’humilier. En fait, quand j’ai commencé, je me justifiais en prétextant que tout le monde fait plus ou moins la pute pour se faire des amis, avoir un travail, mais c’est faux. Certes il existe des gens sans scrupules, mais ce n’est pas une majorité.

- Pourquoi est-ce si difficile de tourner la page ?

Parce que c’est un peu comme un deuil : ça prend du temps. Et surtout, c’est un vécu traumatisant. Cela a quand même changé ma vie. Pas en bien, évidemment. J’ai fait plusieurs tentatives de suicide et une crise d’épilepsie à cause de ça… Maintenant, je suis avec mon copain depuis trois ans et demi. On est sorti ensemble à un moment où j’avais cessé de me prostituer. C’est en grande partie lui qui m’a sauvé du suicide.

- Quelle aide, quel secours aurait pu vous empêcher de vous prostituer à l’époque ?

Il y a quelques années, j’aurais juste souhaité pouvoir retourner vivre chez mes parents. Mes parents m’ont, plus ou moins malgré eux, « mis à la porte » et j’ai dû me débrouiller seul. Je leur en ai voulu pendant longtemps, parce que ce simple acte a gâché une partie de ma vie étudiante. Un jour je me suis décidé à parler de ce vécu à mes parents. Ils n’ont pas mal réagi, mais ils ne m’ont pas aidé non plus. Je voulais une aide. Je ne savais pas laquelle, ni de quelle manière, mais je voulais juste une aide affective, quelque chose auquel j’aurais pu me raccrocher et finalement me dire : ça, ça vaut plus que tous les clients du monde.

- Pourquoi ce besoin de témoigner ?

Je pense qu’il est temps pour moi de raconter tout ça. Parce que je n’en veux plus dans ma vie, ni dans mon cœur ni dans mes pensées. Mon corps a eu en lui cette mémoire de la rue, aujourd’hui je veux le bannir, tout en acceptant le fait que j’ai eu ce vécu… Oui, je l’ai fait, mais j’ai survécu et aujourd’hui j’ai une VIE. Peut-être, aussi, que mon envie de témoigner est une façon (un peu naïve ?) de donner un peu d’espoir à ceux qui en veulent …

Coupable ou victime ?

Quand T. nous a contactés, il doutait que son histoire soit assez « intéressante » : vous vous occupez de vraies prostituées qui ont connu la traite, nous a t-il écrit. C’est horrible et elles ont du courage d’en parler et de vouloir s’en sortir parce qu’elles risquent leur vie ! Mais moi.. ? Je n’ai été rien d’autre qu’un étudiant assez faible pour tomber là-dedans.
Ainsi T. a t-il le réflexe de dévaloriser sa propre histoire, comme s’il n’avait pas « assez souffert ».

Il nous a également affirmé ne pas « avoir été une victime », avant de se reprendre : Je n’ai jamais été victime de proxénètes. En revanche j’ai été une victime physique et psychologique de la prostitution. Une victime concrète… d’un monde concrètement très violent. Je n’ai pas été “victime” dans le sens de “pleurnicheur” mais j’ai quand même été la victime de la violence de cet univers.

Raphaël : « on n’avait pas le temps d’avoir froid »

Homosexuel, Raphaël a connu la « zone » et la prostitution. La « fête », l’alcool, la drogue ont englouti plus de cinq ans de sa vie. Récit…

Je suis homosexuel, j’ai commencé la prostitution pour pouvoir draguer un copain qui était prostitué.
Je l’avais repéré, j’allais au café où il allait, je connaissais certains clients. Un jour, je me suis arrangé avec un client pour le faire à trois, avec ce garçon. Je me suis fait payer comme lui. Je le connaissais déjà, je lui avais parlé au café. J’avais 17 ans. Mon copain en avait 16.

Je n’ai pas vraiment eu de famille. J’ai été placé en foyer à partir de l’âge de 9 ans. À 16 ans, j’ai fugué. J’ai trouvé un travail, un TUC [1] à l’époque, et un appartement, que ma sœur a pris à son nom. L’assistante sociale m’a laissé tranquille. Quand j’ai eu 17 ans, le juge a fait une main levée. Il m’a rendu à mon père qui avait l’autorité parentale. Comme mon père me battait, je me suis enfui.

J’ai quitté l’appartement parce que ma sœur avait donné mon adresse. J’ai dormi dans les hôtels et, au bout d’un an de TUC, j’ai arrêté le boulot. Je me suis mis à traîner dans les cafés. Au début je touchais les Assedic, puis plus rien.
Forcément, quand on vit comme ça, on rencontre tous les zonards. C’est comme ça que j’ai connu mon copain. Dès que je l’ai vu, je me suis dit : c’est le bon. Il était parti de chez ses parents qui buvaient et le battaient, et il était prostitué avec son frère. Le jour, la nuit, ça dépendait. Il était installé là-dedans.

Moi, je le voulais, je ne me suis pas posé de question. En plus, j’avais déjà été abordé en allant dans ce coin-là.
Au début, j’avais refusé. Tout a commencé avec notre petit arrangement à trois. Je n’ai pas fait attention, je trouvais que c’était de l’argent facile. On vivait comme des rois, à l’époque — c’était en 89 — on se faisait au moins 1000 francs par jour. C’était beaucoup pour des mineurs qui n’avaient jamais eu le sou.

Il y avait ce que je faisais avec les clients — que des pipes — et il y avait mon copain avec qui je faisais tout.

Le soir, c’était non-stop. Ça se passait sur les parkings. J’avais trois habitués. On adaptait nos horaires en fonction d’eux, le matin, la nuit. Les passes étaient ultracourtes, des fois cinq minutes ; les types laissaient 300 ou 400 balles, des fois 600 balles, 800 même. Ils attendaient sur le parking, dans leur bagnole, qu’on ait fini. Dès qu’ils voyaient qu’on était libres, ils arrivaient. Des fois, il y en avait cinq qui démarraient en même temps quand on descendait d’une voiture. On n’avait pas le temps d’avoir froid.

On choisissait en fonction de l’immatriculation, les allemands d’abord, les Belges ensuite et les Français à la fin.
Après, c’était en fonction des voitures. D’abord les BMW et les Mercedes. Et en dernier, la gueule du type. Entre un vieux et un jeune, on prenait plutôt le jeune.

Après, on allait tous au café du coin, et puis c’était la java, les boîtes. L’argent qu’on avait gagné partait dans la soirée. À nous deux, avec mon copain, on pouvait faire 2000 balles la nuit. On claquait tout. La fête, les hôtels, tout partait. On savait que le lendemain, on en regagnerait autant.(…)

Il faut savoir faire une barrière. Il y avait ce que je faisais avec les clients — que des pipes — et il y avait mon copain avec qui je faisais tout. Avec ce qu’on entendait sur le sida, on avait peur. Enfin, on ne savait pas trop, si c’était par la salive ou autre chose. (…)
Avec les clients, le but, c’est que ce soit le plus rapide possible. Je me souviens, il y en avait un qui me parlait de sa femme. Les types étaient médecins, avocats ou juges, enfin ils disaient qu’ils l’étaient. Il y avait tous les âges. Que des hommes ; des homos. Enfin, certains ne savaient pas trop.

Ça se passait bien, il n’y avait pas de violence, pas d’agressions. Tous les tapins, on se connaissait. Le jour où je suis arrivé, personne ne m’a rien demandé. J’avais une bonne relation avec mon copain. Chacun faisait son business de son côté, chacun avait son emplacement et le gardait. Quand un jeune ne venait plus, on pouvait prendre sa place.

Je ne regrette pas ce que j’ai fait. J’ai bien vécu. On s’est bien amusés et j’ai trouvé l’amour.

Le soir, il y avait beaucoup de mineurs. Le plus jeune avait 13 ans. Il est resté deux ans. Les mineurs étaient plus haut, dans un squat. Il y avait des toxicos. (…) Des fois, on voyait passer la Brigade des mineurs, mais uniquement la journée. Une fois, une seule, on s’est fait arrêter par les bleus. Avec mon copain, on était mineurs et tous les deux en fugue. Jamais on n’a été abordés par les Mœurs ni par la Brigade des mineurs. (…) L’endroit était connu de tout le monde. Le petit journal du coin donnait les endroits gays. Tout le monde savait. (…)

Je ne regrette pas ce que j’ai fait. J’ai bien vécu. On s’est bien amusés et j’ai trouvé l’amour. J’ai fait ça pendant cinq ans. Et puis on en a marre. Boire toutes les nuits, cailler tout l’hiver. On vieillit. Le quartier de prostitution où on était a été rasé. Aujourd ’hui, il y a un autre coin, un bois, qui est dangereux. Vers la fin, j’ai gardé deux ou trois clients que j’appelais quand j’en avais besoin. L’un d’entre eux était amoureux, il m’a payé mon appartement, mes meubles, mes voyages. Tout. Je le roulais. C’est marrant, c’était voyant mais il ne voyait rien. (…)

Les gens normaux, on ne les rencontrait pas. On vivait dans un monde à part. Touiours dans le même café. Dans ce café, il n’y avait que des prostitué-es, femmes et hommes, et des clients qui venaient pour mater la marchandise. (…)
On prenait de l’alcool, de plus en plus d’alcool : whisky, champagne, Baileys… Une tournée, deux tournées, chacun payait la sienne. Avec l’alcool, on ne réalisait pas ce qu’on faisait. Et puis l’alcool, ça ne suffit plus. Après, il y a eu le shit. Et après, l’héroïne.

Maintenant que c’est fini, je ne voudrais pas retourner dans la prostitution ; retomber si bas.

Au début, j’étais contre. Je ne voulais pas toucher à ça. Mais tout le monde fumait, tout le monde en prenait. J’ai fini par en faire autant. D’autant que mon copain en prenait depuis le début. Là, ça commençait à partir en vrille. Je ne voulais pas aller jusqu’à la piquouze. Il y avait quelqu’un du Mouvement du Nid qui passait quand j’étais au trottoir. Au début, je ne parlais pas avec lui. C’est le SPRS [2] qui me l’a fait connaître. Un jour, je l’ai contacté. Je voulais arrêter, reprendre ma vie en main.

Au début, j’allais aux permanences tout en continuant la prostitution et la drogue. Et puis je suis allé voir une association pour me désintoxiquer. On m’a donné du Subutex et j’ai fait une tentative de suicide. Puis j’ai eu cinq ans de méthadone.
Au bout de cinq ans, c’est moi qui ai voulu arrêter. Le psychiatre, lui, il aurait continué. Il me faisait des ordonnances de méthadone, il écrivait sans dire un mot. J’avais des cachets pour dormir, des cachets pour l’anxiété ; tout ce que je demandais, il me le donnait. À la fin, il me disait “à dans deux semaines”. Deux semaines après, idem. J’arrivais avec ma liste et ça recommençait. Côté boulot, je faisais des stages, on ne me proposait que ça. Et je faisais encore des clients. J’ai donc retrouvé un boulot de serveur pendant cinq ans.

Et puis j’ai eu un arrêt de maladie. Je fais de l’épilepsie. Je ne peux plus travailler, à cause du stress, de la lumière ; il me faut du calme, je suis agoraphobe. Pour vivre, j’ai le RMI ; la Cotorep me refuse l’allocation parce que je ne suis pas assez handicapé. J’ai pris un avocat. Actuellement, je touche 375€ en tout par mois pour payer mon loyer et EDF. J’ai déjà fait cinq tentatives de suicide. Je retourne à la permanence du Nid pour avoir un peu d’aide. Sinon, je n’ai plus que ma sœur. J’ai perdu beaucoup d’amis à cause de mes crises, j’ai des accès d’aggressivité. Mon copain est parti pendant un an. Et puis il est revenu, mais avec une copine. Avant, il partait souvent aussi mais il revenait toujours chez moi. Là, quand il a voulu revenir, je n’ai pas ouvert. J’en avais marre.
(…) J’ai eu un déclic. Avec lui aussi, j’ai tout arrêté. La prostitution, la drogue, lui. C’était il y a quatre ans. Maintenant que c’est fini, je ne voudrais pas retourner dans la prostitution ; retomber si bas. Avant ça allait, on était jeunes, on vivait au jour le jour. Mais à mon âge…

[1] Travaux d’Utilité Collective, stages effectués à mi-temps dans des collectivités publiques.

[2] Service de prévention et de réadaptation sociale

Extraits : Elles et ils parlent des « clients »

Elles — et ils, aussi — nous parlent des « clients ». Le rapport de pouvoir, la jouissance de disposer de l’autre, le mépris qui n’est jamais loin, la violence même… Un envers du décor que la société ne souhaite pas entendre, elle qui préfère voir dans le recours aux personnes prostituées une prétendue soupape de sécurité ou un acte anodin.

Noémie

Les clients étaient des coqs. Ils pouvaient nous traiter de tout. Ces hommes, ce sont des dominants. Ils viennent taper leur petit délire. Le plus vieux avait 85 ans !

J’en voyais beaucoup autour de la cinquantaine. Pas spécialement des jeunes. Dans les loges des cabarets, ils prennent une bouteille, ils soulèvent la jupe, ils vous tripotent le sexe, parfois ils viennent à plusieurs ou alors on est deux filles. C’est vraiment dégueulasse.

En plus, on rentre dans un jeu. La compétition entre filles, on en retire une fierté, parce que les clients nous préfèrent ! On se croit dominante parce qu’ils paient.

L’argent justifie des choses dégueulasses. On a 100€ dans la main mais dans le corps et la tête, les dégâts ne sont pas chiffrables. On repousse toujours les limites, c’est un piège. J’avais des relations avec des hommes qui me faisaient des cadeaux. Je me sentais dépossédée, dépendante. Je perdais ma confiance en moi On se dit : qui je suis finalement ? Ces mecs finissent par vous dégoûter. Sans son cul, on ne serait rien. On se dit que finalement, on ne sait rien faire d’autre.

Clara

Pour les clients, la prostituée, c’est rien. Un objet. Les clients, je les voyais comme des chiens. Je ne comprends pas le plaisir qu’ils prennent. On voit de tout : des obsédés, des maniaques. Je n’ai jamais montré que j’avais peur. En fait, j’avais très peur mais je faisais comme si c’était moi qui décidais. Je connais des filles qui ont été violées, qui ont pris des coups de couteau par des clients, comme ça, pour le plaisir. Il y a des malades, certaines ont subi de vraies tortures.

Thomas

Au tout début, je tombais sur des hommes qui avaient l’air très imbus d’eux-mêmes. Avec eux, tu n’es pas un être humain, mais du bétail. Après, j’ai trié les clients pour éviter ceux-là.

Les autres voulaient essentiellement du rêve, de l’évasion. C’était comme un jeu de rôle. Je les laissais parler, je les écoutais (ou plutôt je faisais semblant) pour leur donner l’illusion d’un bon moment. Il y avait comme un rapport de maître à disciple, un rapport brutal déguisé sous le masque de douceur… Pour certains, ils menaient une double vie. La journée, Monsieur tout-le-monde, la nuit, le client qui se servait du prostitué pour rehausser son ego.

Ceux-là, j’ai l’impression que l’ennui et la solitude les poussent vers les prostitués. Pour d’autres, il peut s’agir d’une conscience pas bien assumée de leur sexualité. Il y a, bien sûr, des homosexuels. Mais certains, sadiques ou frustrés, viennent juste pour humilier les prostitués ; leur faire sentir une infériorité, autant en tant que prostitués qu’en tant que gays …

La violence, ça existe. Certains vous regardent comme du bétail en vous examinant les dents, en vous tâtant les fesses… Plus encore, certains refusent le préservatif qu’ils jugent comme un affront à leur virilité. De toute façon, n’importe quelle forme de prostitution, toute illusoire de douceur soit-elle, est une violence, faut pas se leurrer … En tout cas, certains m’ont déjà frappé.

Fiona

Les hommes. Certains tendent leur billet dès la porte. Ils disent je veux ça . Parfaitement, ça. Il Y en a même qui disent : n’importe quoi en regardant la gérante. On a de la haine.

Il y a ceux qui négocient les prix, qui trouvent que c’est trop cher. Vous avez l’impression d’être un morceau de viande chez le boucher. Ceux qui disent à la gérante en nous regardant : Tu n’as que ça ?
Heureusement, on n’entend que le pseudo. On pense que c’est l’autre, pas soi.

Y a des clients violents, bien sûr. Il faut savoir qu’il y a des hommes qui viennent parce qu’ils détestent les femmes. Pour eux, elles sont des objets ou elles sont inférieures ou ils ont besoin de se venger. Ou alors ils ont des fantasmes et ils ne se rendent pas compte que notre corps ne peut pas tout supporter. Pour moi, c’est encore plus dangereux que dans la rue. Dans une voiture, si vous hurlez, quelqu’un peut vous entendre. Mais là vous êtes dans une chambre, il n’y a pas de caméras, et il est interdit au patron d’intervenir. Vous êtes seule.

De toute façon, il ne dirait rien pour ne pas ternir la réputation de l’établissement ; il n’y a que le business qui compte. Et puis le mec paye, et donc il a le droit de faire ce qu’il veut. C’est l’idée que tout le monde a intégrée dans ce milieu, à commencer par nous.

Quand on subit ces violences, on se dit : c’est comme ça, on l’intègre au fond de soi. Il m’est arrivé que des hommes me brûlent avec une cigarette, je ne l’ai même pas dit au patron. Avec ce qu’on gagne, on doit se taire. De toute façon, on relativise tout. C’est un autre monde. On vit la nuit, on n’a plus le même prénom, les mêmes vêtements, il y a l’alcool, les drogues, tout ce qui fait passer dans un autre monde justement. Tout ce qui se passe dans un bordel reste dans le bordel.

Une « escort »

Les clients ? Ils n’acceptent jamais qu’on leur dise non. Ou c’est tout de suite les insultes. Ils en deviennent méchants. Mais eux vous plantent sans problème. Si on est escort, on doit tout accepter. Il y a des types hyper craignos qui nous appellent ( … ), il y a ceux qui chipotent sur les prix. Et ceux qui vous traitent de grosse salope ou de sale pute. On est censé être à leur disposition.(…) En fait, ils nous considèrent pour la plupart avec mépris.

Naïma

Je ne comprends pas leur démarche. Le plaisir de payer ? Le pouvoir pour eux, apparemment, c’est aussi la possession de la femme. La prostitution, c’est avoir du pouvoir sur quelqu’un de plus faible.

C’est dur d’être confrontée à la réalité de l’homme. Pour moi, les clients sont violents. Il y a les violents physiques, les barbares — je paye, tu te tais et tu obéis — mais les autres aussi sont violents ; moralement, avec leurs moyens de pression ; ils se font croire et ils nous font croire qu’ils sont là pour nous aider.

J’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse, ça les excite plus. Ils aiment le challenge.

Eliane : « Pour moi, il y a urgence »…

On parle des « besoins » des hommes, de leur éventuelle « misère sexuelle » ; jamais des manques et des détresses des femmes, vécus en silence, jamais du drame que traversent celles qui découvrent que leur mari, leur compagnon, est client.

Eliane dit sa révolte mais aussi la tragédie — le sida — à laquelle elle a, par chance, échappé.

J’ai vécu quinze ans en tout avec cet homme, dont deux ans et demi après avoir découvert qu’il était client de la prostitution. Deux ans de questionnements incessants. (…)
Évidemment, il me disait que ce n’était pas me « tromper » ; qu’il avait des « besoins ». S’il sentait qu’un argument était usé, il en essayait un autre. Toujours pour se justifier. C’est toujours la faute des autres. Les autres étaient coupables. Surtout moi. (…) On ne peut pas dire qu’il pensait que c’était normal. Non, il ne pensait pas, tout simplement.

J’ai découvert le pot aux roses en 2003. Je l’avais mis dehors et il habitait une maison que nous avions ensemble. Je voulais une séparation mais il reprenait contact avec nous, mon fils et moi, quand il n’avait rien d’autre à faire. Je laissais faire pour préserver la relation entre mon fils et lui. (…)
En 2002 déjà, j’avais découvert qu’il allait sur des sites porno. Du porno crade. Des trucs très violents. Je l’avais pris entre quatre z’yeux. Il avait eu honte. Je m’en étais aperçue parce que les images revenaient constamment sur l’ordinateur. Mon fils avait 13 ans et s’en servait aussi.

Quand je lui ai demandé s’il se rendait compte de ce qu’il faisait, il m’a répondu : « Tu crois qu’il m’a attendu pour regarder du porno ? » Bref, il avait encore trouvé le moyen de se déresponsabiliser.

Il a fallu que je m’attaque aux questions matérielles pour la séparation. (…) Un après-midi, j’ai regardé ses comptes. Son dernier relevé portait un découvert de 3000€. Un gouffre ! J’ai remarqué une liste de retraits tardifs, en soirée, toujours dans le même quartier. J’ai compris tout de suite. Je n’y avais jamais pensé ! C’était quelqu’un de tellement “clean”, gentil, dans la norme. C’était d’ailleurs ce qui m’avait poussée vers lui.

Ces retraits avaient lieu trois à quatre fois par semaine, des sommes de 150 à 200€ par nuit. Un véritable délire. En tout cas, ce n’était plus à cause de moi puisque nous ne vivions plus ensemble !
Le jour même, j’ai crevé l’abcès. Je lui ai tout balancé à la figure. Il a nié ! Il faut dire que dans la vie privée (…), c’est un homme qui ne parle pas, qui ne communique pas. C’est aussi un menteur extraordinaire.

Sur le plan sexuel, je n’étais pas satisfaite. (…) Enfin, je suis peut-être trop exigeante… Il ne disait pas un mot. Moi, je me suis remise en cause ; je me suis demandé si je parlais trop. Mais si je ne parlais pas, c’était pareil. Alors je faisais semblant et il ne voyait même pas la différence. (…)

J’avais 35 ans et je me flétrissais. (…) J’ai essayé d’en parler, de susciter une réaction. Rien. Si, il disait juste que le sexe n’était pas important.
Je pleurais, j’étais en pleine souffrance, en pleine misère affective. C’était une vie d’étouffement. Je vivais ce silence comme une violence. Je le vois encore dans son fauteuil ; il ne me regarde pas et il ne dit rien. Je n’avais personne, je me retrouvais avec des problèmes de boulot et un fils avec un handicap. J’étais ferrée.(…)

Finalement, j’ai réussi à lui faire dire qu’il allait voir les prostituées. Il s’est écroulé. Il a pleuré. Je l’ai ramassé, littéralement. Il a ajouté que ça lui était arrivé trois ou quatre fois. Même au moment de l’aveu, il a trouvé le moyen de mentir.

Un peu plus tard, il a entamé une liaison avec une femme. Il est devenu très agressif. Il venait toujours à la maison. J’ai décidé de lui faire vendre sa part de notre maison commune. Je me suis donc mise à éplucher ses comptes sur les dix dernières années. Et j’ai découvert que ses sorties prostitution remontaient au minimum à 1994.
À ce moment-là, je fumais, je ne dormais plus et je pesais 48 kg. Ça ne pouvait plus continuer. En tout cas, dès que j’ai su qu’il voyait des prostituées, je lui ai demandé de faire un test. Il a ri.

À chaque fois que je l’avais au téléphone, je lui en reparlais. Sa réponse était toujours la même : je vais le faire, je vais le faire. À cause de mon fils, j’ai encore passé un Noël avec lui. À un moment, il a posé sa main sur moi. J’ai eu envie d’y croire à nouveau. Nous avons même eu des relations sexuelles, les choses recommençaient. J’ai à nouveau réclamé le test.
Il y est allé. Un matin, son médecin a essayé de le joindre par téléphone. Je suis passée à son bureau et je lui ai posé la question des résultats.
Je vois encore la scène : il ne me regarde pas, il fixe une affiche sur le mur et dit, « C’est positif ». Je suis sortie dans la rue, il m’a suivie. J’ai hurlé.

Tout cela se passait dix jours après qu’il fut revenu s’installer chez moi (…) je me sentais complètement coincée, avec en plus l’angoisse de savoir si j’étais moi aussi séropositive. Je suis allée faire les tests, il ne m’a pas accompagnée.
J’étais par terre. Je ne pouvais plus me lever. Heureusement que j’avais une amie avec moi. J’étais prostrée, anéantie. J’ai jeté ses affaires. Je me retrouvais face à une question de vie ou de mort, mon fils allait peut-être être orphelin. Et lui disait qu’il fallait toumer la page ! (…)

Je voudrais que mon histoire serve à quelque chose. Je me documente sur la prostitution, je cherche quels moyens on pourrait mettre en place pour lutter : l’éducation au sein de la famille et de l’école, bien sûr, travailler sur les mentalités, marquer les esprits comme on a pu le faire pour la peine de mort.
Enlever tous les clichés sur le masculin et le féminin.

Il faudrait aussi aborder la question dans les médias, de façon à toucher le plus grand nombre. On l’a fait lors de la Coupe du monde de football, mais, passé l’événement, plus rien, plus un mot. Que manque-t-il pour y arriver ?

Pour moi, il faut recentrer le sujet sur le client et sur la nature de l’acte en insistant sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une relation sexuelle, en montrant de manière réaliste que l’acte n’a rien de « glamour », en rappelant que le client, c’est votre père, votre mari, votre ami et qu’il est capable de mettre tout le monde en danger.

Pour moi, il y a urgence. Je suis convaincue qu’il faut passer par une loi d’interdiction. Car dans l’argumentation de ces hommes, revient toujours la phrase : « de toute façon ce n’est pas interdit ». Puisqu’il est impossible de faire la différence entre prostitution libre et réseaux, le doute même impose une interdiction : principe de précaution. L’État ne peut pas cautionner cela.

Publié dans Prostitution et Société numéro 156.