CP de l’Amicale du Nid : Plus de 200 jeunes femmes enlevées au Nigéria, punies d’avoir voulu accéder à la connaissance, soumises à toutes les violences.

Plus de 200 jeunes femmes enlevées au Nigéria, punies d’avoir voulu accéder à la connaissance, soumises à toutes les violences.

Les survivantes sont vendues sur des marchés aux esclaves, sont les proies des trafiquants de la traite des êtres humains et de la prostitution.
Insupportable ! Intolérable ! Sidérant !
Mais quelle est alors la responsabilité des « clients de la prostitution » ?
Une partie de ces femmes, de ces adolescentes, violées et mises en servitude, vont se retrouver sur les routes de nos pays où des « clients » vont payer 20 ou 30 euros la fellation qu’ils exigeront, le rapport sexuel sans préservatif qu’ils imposeront. Ils seront ainsi complices de ces terroristes qui les leur offrent, sûrs que partout encore des hommes n’ont aucun scrupule et se complaisent dans l’irresponsabilité et leur égocentrisme en achetant l’usage de corps. Pouvons-nous laisser faire ici, en France, et ailleurs ?
Cette horreur nous montre bien que nous devons pénaliser l’achat de tout acte sexuel. Que nous devons abolir la prostitution comme nos prédécesseurs exigeant le respect des droits humains ont aboli l’esclavage.

21 rue de Château d’Eau
75010 Paris

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Ecrivez à votre députéE, venez mercredi au rassemblement !

Ecrivez à votre député-e !

Les député-es votent mercredi  la proposition de loi de Maud Olivier et Catherine Coutelle. Demandez leur de voter pour en utilisant le message ci-dessous.

Vous trouverez les adresses mail de vos députés, par département ici : http://lettreouverteabolition.wordpress.com/ecrivez-a-votre-depute-e/

"Madame la députée, Monsieur le député,
Vendredi dernier, les député-e-s ont adopté tous les articles de la loi
dite "de lutte contre le système prostitutionnel. Ce mercredi aura lieu
un vote solennel sur l'ensemble de la proposition de loi.
J'ai signé la lettre ouverte de 111 associations de terrain qui accueillent
des femmes victimes de violences et les accompagnent. Elles lancent un cri
d'alerte :  il ne sera pas possible de faire reculer durablement les violences
sexistes et sexuelles en France tant que nous tolèrerons que s'exerce en toute
impunité l'une des plus insupportables d'entre elles : la prostitution.
Cette proposition législative constitue une avancée cruciale pour les 
droits des femmes et dans la lutte contre les violences. C'est pourquoi
je vous demande solennellement de voter en faveur de cette proposition de loi.

Vous trouverez la lettre ici : http://lettreouverteabolition.wordpress.com  

Cordialement, Signature"
Imagebolition

MESDAMES ET MESSIEURS LES DEPUTéES, VOTEZ L’ABOLITION

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Nous votons « Abolition de la prostitution » !

RASSEMBLEMENT

Vendredi 29 novembre

12h30 à 13h30

Place Edouard HERRIOT – Métro Solférino

 

ET DIFFUSEZ AUTOUR DE VOUS, A VOS DEPUTéEs, CETTE TRIBUNE DE ROSEN HICHER, SURVIVANTE ! (pour pouvoir la lire dans son intégralité, il faut copier coller le titre dans Google)

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/26/prostitution-je-n-etais-qu-une-marchandise_3520706_3232.html

Et retrouvez tous les témoignages de notre campagne #30jourspourlabolition :

http://www.scoop.it/t/prostitution-30-jours-30-temoignages

Anaïs, « masseuse » à domicile 2/2

Image 22Voici le dernier de notre série de 30 témoignages paru dans le cadre de la campagne « 30 jours pour l’abolition ». Vous pouvez retrouver l’ensemble ici : http://www.scoop.it/t/prostitution-30-jours-30-temoignages

Manipulée et battue par son mari, Anaïs s’est longtemps accommodée de cette situation. Jusqu’à ce que la rage l’emporte. Aujourd’hui, avec l’aide du Mouvement du Nid, Anaïs n’est plus prostituée. Il nous a semblé intéressant de l’écouter retracer les étapes qu’elle a dû franchir pour ce changement de vie.

Je suis allée pour la première fois au Mouvement du Nid en mai 2003. J’avais la rage. J’étais décidée à porter plainte contre mon mari, qui était mon proxénète, mais je ne pensais pas arrêter la prostitution.

À l’époque, je m’apprêtais à récupérer mon fils, qu’il avait en garde. J’ai donc jeté ma boite de shit.

C’était infernal. Sans ma dizaine de joints, j’ai vu la réalité, tous ces gros porcs qui vous prennent pour une chienne ! Si je n’avais pas arrêté le shit, j’aurais continué la prostitution ; après tout, c’était devenu normal, c’était mon boulot. En plus, j’ai attrapé un herpès génital et il y a eu un mauvais diagnostic. La douleur était intenable, j’ai eu peur que ce soit le sida. J’ai pensé à mon fils. C’est cet herpès qui a été à l’origine de ma décision d’arrêter. En plus, j’ai subi une IVG début août.

Après, tout s’est enchainé. Je devais récupérer mon fils le 11 août ; j’ai arrêté la prostitution le 9. Je suis allée à la chambre de commerce pour me faire rayer. À cette date, mon mari n’avait toujours pas été arrêté. Il fallait que j’explique par portable au commissaire où le coincer ; j’avais mon fils, ce n’était pas facile. Mon mari avait reçu de la police une convocation bidon pour une histoire de bagnole. Il s’est affolé, il essayait de m’appeler, je ne répondais pas. Le temps passait, j’ai dit au commissaire, « Je ne passe pas une nuit s’il est dehors. »

Quand il s’est fait passer les menottes, il est tombé des nues. Le lendemain, on m’a dit, pas besoin de confrontation, il a avoué. Oui, excepté qu’il me battait pour que j’aille travailler !

J’ai donc exigé une confrontation. Là, il a tout reconnu. Mais mon fils, qui a su que nous étions tous les deux, est entré en pleurs dans le bureau. Mon mari a joué les papas modèles. Que croyez-vous que j’aie fait ? J’ai retiré ma plainte ! Je me suis dit, après tout, c’est le père de mon enfant… Mon fils n’aurait pas été là, jamais je n’aurais retiré cette plainte.

Les étapes n’ont pas été faciles. J’ai été obligée de quitter ma ville à cause des énormes difficultés de logement. Cet éloignement, dont je ne voulais pour rien au monde, a finalement été une bonne chose. Il m’a permis de laisser là-bas une période difficile avec toutes ses douleurs, notamment celles du procès. Peu à peu, les bonnes nouvelles ont commencé à tomber. Mes demandes de recours gracieux ont abouti et toutes mes dettes fiscales ont été annulées, taxe professionnelle, Urssaf, impôts. Une caisse de retraite a fait des difficultés ; je lui ai envoyé les annulations des autres caisses et elle a fini par s’aligner.

Mais ça ne s’est pas fait du jour au lendemain.
Toutes les caisses ont commencé à me tomber dessus pour me réclamer de l’argent alors que j’avais arrêté la prostitution et que je n’avais plus de revenus. Ça m’a écœurée. Au lieu de m’aider à en sortir, on me demandait de retourner faire des passes.

Aujourd’hui, mon mari est en prison. J’ai un appartement dans ma ville, c’est là que je voulais vivre. L’étiquette prostituée, c’est fini. Je suis devenue une « maman séparée avec enfant« . Je touche l’APL, une pension alimentaire, la CMU et le fonds de solidarité logement. Je dispose de 600€ mensuels. Je dois beaucoup aux gens du Mouvement du Nid. Ils m’ont servi de maman, de papa, de conseillers… et même de boucs émissaires. Quand j’allais mal, je pouvais toujours les appeler ou débarquer. Je n’ai pas été forcément facile. D’ailleurs, je comprends maintenant que je me suis souvent grillée dans le passé à cause de mes réactions trop violentes.

Je suis soulagée. Je n’ai plus le souci perpétuel des maladies, de l’hôtel, de savoir si on va me virer. Avant, je ne touchais pas mon fils tant que je ne m’étais pas lavée. Maintenant, je n’ai plus besoin de douche pour pouvoir l’embrasser.

Les étapes du parcours

  • L’ouverture des droits

La mission locale, qui ne fait pas d’ouverture de droits, m’a dirigée sur une assistante sociale de secteur. Je tombe sur une femme fantastique, très ouverte. On remplit le dossier, tout roule, avant de découvrir que mon adresse n’est pas sur son secteur. Tout est à recommencer. J’avais les nerfs en boule. Mon mari n’avait pas encore été arrêté, j’allais subir une IVG, et il fallait que je re-raconte toute mon histoire !

Avec la deuxième AS [1], tout est devenu compliqué. Un vrai parcours du combattant : la CAF [2] pour toucher l’API [3] , la Sécu pour la CMU [4]… Elle m’a quand même donné une aide financière rapide de 500 euros. En plus, je n’avais pas droit au RMI [5], ayant moins de 25 ans. Impossible pour moi de justifier du fait que j’avais un enfant puisque c’était mon mari qui touchait l’API ; je n’ai d’ailleurs jamais compris comment il avait fait, puisque normalement il fallait ma signature ; il avait dû falsifier les papiers.

  • Le logement

Obtenir un logement a pris huit mois. De tous les problèmes à régler, c’est le pire. Le tribunal, ce n’est rien à côté. Avec un logement, je me crois capable de tout franchir. C’est la clé de tout le reste. En juillet, quand j’ai décidé d’arrêter la prostitution en août, on avait trois semaines pour trouver un appartement. Le Mouvement du Nid a appelé tous les centres possibles sur la ville, les CHRS, les logements d’urgence. Je ne voulais pour rien au monde d’un foyer ; j’en avais déjà connu 17…Rien.

Il a fallu que je change de ville. Lors de nos recherches d’appartement relais, on m’a proposé des trucs incroyables : un hôtel social, sans bus pour y aller, et l’école de mon fils à sept kilomètres ! Ensuite, on a essayé un appartement dans une structure pour mères célibataires. La psy qui m’a répondu a été lamentable. Elle m’a flanqué l’étiquette prostituée, ça m’a cassée.

  • L’enfant

Mon mari, qui l’avait avec lui, m’avait fait croire que je n’avais aucun droit sur lui. Comme j’étais prostituée, je le croyais. En fait, au Mouvement du Nid, on m’a expliqué qu’il n’y avait eu aucune requête auprès du juge des affaires familiales et que j’avais les mêmes droits que n’importe quelle mère. C’est ainsi que j’ai pu récupérer mon fils.

  • L’argent

Pendant 4 mois, je n’ai pas eu un sou. Une vraie désintoxication. Je ne pouvais même pas aller boire un coup. C’était dur de toujours avoir à demander : 10 euros pour les couches, pour ci, pour ça. En même temps, je préfère 500 euros par mois que 600 par jour ! Le 20 novembre, j’ai touché trois mois de RMI d’un coup. Et j’ai reçu des aides financières ponctuelles. Dans la prostitution, je claquais 3000 euros par mois ; c’était des frais sans fin : 1000 euros de logement en résidence hôtelière, les annonces dans le journal, la chambre pour les passes, et tout ce que j’achetais pour mon fils et qui me servait de compensation. Je filais 300 par jour à mon proxo, mais je gardais de quoi acheter une veste, un truc… Le jour où j’ai arrêté, le 09 août, j’avais devant moi en tout et pour tout 100 euros.

  • Le procès

Mon mari est passé en correctionnelle, en comparution immédiate ; un procès bâclé. La cour l’a félicité pour ses dix ans d’armée, a souligné qu’il était d’une famille respectable ! Moi, son avocate m’a présentée comme une fille ayant de gros problèmes psychologiques, abandonnée enfant.

Bref, elle a utilisé mon parcours par l’ASE [6] pour retourner l’accusation contre moi, la victime ! J’étais écœurée. Quand on lui a retiré les menottes, pour moi tout s’est effondré. Il a été déclaré coupable et a pris dix-huit mois avec sursis et une mise à l’épreuve de cinq ans. En tout, il a passé une journée et demie en prison.

Heureusement, la cour a fait appel. Je n’étais pas obligée d’aller au second procès, mais j’ai tenu à y assister. Une assemblée d’hommes : procureur, avocat général, juge, etc. J’avais peur. Et rien ne s’est passé comme la première fois. Bien sûr, son avocate a prétendu que j’étais toujours prostituée et que je me vengeais pour garder l’enfant. Mais cette fois, ses dix ans dans les « paras » ont fait rire tout le monde.

Le procureur s’est étonné que griller un feu rouge soit passible de prison et qu’un type comme lui se balade dans la nature. Il a posé la question : pourquoi tant d’indulgence ?
À cause de l’armée, de la « grande famille » ? Mon mari a nié m’avoir battue, a dit que la prostitution, c’était un accord entre lui et moi. Il avait amené ses copains au tribunal. À la sortie, ils avaient tous disparu. Plus personne ne me regardait d’un œil noir. N’empêche ; il ne comprend toujours rien ; il est persuadé d’être une victime. Et pourtant, si je n’avais pas retiré ma plainte, il était passible des Assises !

Au final, il a pris neuf mois ferme et neuf avec sursis. Et 1000 euros pour l’autre procès pour coups et blessures, dont 500 euros pour moi. Lui qui voulait faire une requête pour demander la garde de notre fils, il a dû laisser tomber.

  • L’emploi

Il y a sept ans que je n’ai pas mis les pieds à l’école. J’ai tout à réapprendre : je m’exprime bien mais je suis vulgaire ! Une personne du Nid me sert d’institutrice. Je voudrais entamer une formation de secrétariat ou de comptabilité. J’y crois, ce n’est pas l’angoisse. J’ai déjà travaillé, je trouve assez excitant de reprendre une vie sociale. D’un autre côté, je pense aux week-ends trop courts. Je suis contente mais j’ai un peu peur à cause de mon caractère…

  • Une étiquette qui colle à la peau

Quand j’ai appelé pour l’appartement pour mères célibataires, la responsable, à qui j’ai été obligée de dire que j’étais suivie par le Mouvement du Nid, m’a tout de suite flanqué l’étiquette prostituée. Elle était bourrée de représentations. Elle m’a dit : « il faut qu’on vous protège« .
J’ai dit : De qui, de mon proxénète ? Là, je l’ai choquée. Elle a répondu : « De vous même. Vous ne pensez pas qu’on va vous lâcher dans la nature pour que vous fassiez ce que vous voulez« . Celle-là, je lui ai dit qu’elle ne me verrait jamais.
À côté de ça, je suis aussi tombée sur des gens bien. Après ma plainte pour proxénétisme, alors que j’étais encore dans la prostitution, j’ai contacté un ténor du barreau. C’était 100€ la consultation. Le Mouvement du Nid lui a expliqué que je serais obligée de faire des passes pour payer. Il a accepté l’aide juridictionnelle. J’y ai été très sensible.

Quelques constats du Mouvement du Nid

  • La non-application des textes existants

II nous faut passer toute notre énergie à argumenter, à convaincre, pour espérer débloquer des situations qui devraient l’être si les textes étaient appliqués. Et tout recommencer à chaque fois.

On nous contraint à nous appuyer sur le réseau de connaissances, bref sur le « piston », ce qui va à l’encontre de l’égalité des droits. Il faut faciliter l’accès aux droits. Mettre en place un vrai dispositif pour la réinsertion des personnes prostituées. Les aides sociales sont un maquis.

Rien n’est clair et les informations sont contradictoires. D’une personne à l’autre, tout peut se trouver compromis. Il faut que la société refuse clairement la prostitution et adopte en conséquence une politique claire.

  • L’ignorance des réalités de la prostitution

Certaines personnes dont on attendrait de l’aide ont des comportements révoltants. Une assistante sociale nous met des bâtons dans les roues pour le RMI, au prétexte qu’une prostituée a de l’argent et qu’elle n’en a pas besoin.

Une autre veut à tout prix qu’Anaïs relève du système éducatif, ce qui est une grave erreur de diagnostic pour une jeune femme qui a connu 17 foyers depuis son enfance !

L’une met en doute sa capacité à élever son enfant parce qu’elle la trouve « trop énervée« , alors qu’elle lui fait subir un parcours du combattant que personne ne supporterait ! La formation des acteurs sociaux est une absolue nécessité.

  • Deux poids, deux mesures

Nous apprenions au moment de publier le récit d’Anaïs que son proxénète venait d’être remis en liberté, par le juge d’application des peines, au bout d’un mois et demi de détention.

Une nouvelle preuve que le proxénétisme, durement réprimé dans les textes, continue, dans les mentalités, d’être considéré comme un problème secondaire : faiblement réprimé, généreusement assorti de sursis ou de libérations prématurées.

La gravité des faits est tout simplement niée et le peu d’empressement de la justice n’est guère à même d’encourager la mobilisation des services de police…

Pendant ce temps, un nombre croissant de toutes jeunes femmes étrangères tombent pour proxénétisme et écopent de lourdes peines, fermes, pour avoir été les rouages obligés de réseaux dont les têtes de pont restent intouchables.

Lire également : 50 propositions abolitionnistes pour 2007, sur le site du Mouvement du Nid.
Un ensemble de mesures très concrêtes pour faciliter la sortie du système prostitutionnel et s’engager résolument vers une société sans prostitution.

Publié dans Prostitution et Société numéro 144.

[1] Assistante Sociale.

[2] Caisse d’Allocations Familiales

[3] Allocation Parent Isolé

[4] Couverture Maladie Universelle

[5] Revenu Minimum d’Insertion

[6] Aide Sociale à l’Enfance

Anaïs, « masseuse » à domicile 1/2

cropped-mmr351.jpgFemme battue, prostituée, mais « travailleuse indépendante » avec la bénédiction des pouvoirs publics, Anaïs a fini par porter plainte pour proxénétisme contre son mari.

Je n’avais pas de famille. J’ai rencontré cet homme en boîte de nuit. Il était au chômage et travaillait un peu dans l’entreprise de ses parents. Nous vivions dans la maison familiale et j’ai cru trouver la famille que je n’avais pas eue. Au bout de quelques mois, j’ai été enceinte. Il était violent, il a commencé à me frapper.

Je me levais à 6h du matin, je m’occupais de tout. Si un de ses tee-shirts n’était pas lavé, il frappait. Dans sa famille, personne ne bronchait. Il a commencé à me dire qu’il n’avait plus d’argent et à me parler de son ex, qui était masseuse. Il m’a mis dans le cerveau l’idée que notre fils allait manquer de tout ; que je n’aurais rien pour l’habiller, que nous n’aurions pas de belle voiture.
Petit à petit, la prostitution, j’ai trouvé ça presque normal. Pour mon fils. Maintenant je comprends comment il a fait. Je comprends les femmes battues. Et je vois comment notre fils a été pour lui une monnaie d’échange. En fait, j’étais encerclée.

J’ai décidé de passer des annonces dans le journal. Aujourd’hui, on ne peut plus le faire en mettant juste un numéro de portable. Pour accéder aux offres commerciales et donner un téléphone, il faut un numéro de Siret. Je suis donc allée à la chambre de commerce. J’ai expliqué à une dame que je voulais mettre des annonces dans le quotidien régional, dans la rubrique « détente ». Elle m’a expliqué qu’il me fallait un numéro de Siret et m’a donné elle-même, comme raison commerciale, « salon de massage ».

Les numéros sont régulièrement vérifiés par les journaux, plus de problème. J’ai donc réuni les papiers : quittances de loyer, factures EDF, etc. Il me fallait une domiciliation. J’ai écrit à l’entreprise familiale pour demander l’autorisation de recevoir mon courrier administratif à cette adresse. Ils ont signé. J’ai eu mon rendez-vous le 8 janvier 2001. Je me souviens parfaitement de la date. La chambre de commerce m’a inscrite et on m’a dit que j’aurais mon numéro de Siret dans les dix jours. Le jour même, je passais une annonce, avec la mention « numéro en cours ».

J’ai mis « Vanessa, 22 ans, vous propose massage et relaxation ». En tant que « travailleuse indépendante », je paye la Caisse d’assurance maladie, l’Urssaf, les impôts… Les deux premières années, on ne paye pas d’impôts. En fait, je suis une micro-entreprise. J’ai donc droit à des aménagements fiscaux. Je déclare 1200€ par mois.

Tous profitent du système

Si je voulais, je pourrais demander une facture quand j’achète des préservatifs et les déclarer en frais professionnels. Je ne le fais pas, j’ai trop honte. Je dois justifier mon revenu et faire une déclaration annuelle. C’est « très professionnel », mon entreprise ! J’ai un comptable !

Je vais dans des hôtels qui ferment à 11h du matin et rouvrent à 17h. Ce sont des heures où il n’y a personne à la réception. Donc, ce n’est pas considéré comme du proxénétisme. L’été, ces hôtels nous virent parce que c’est tout le temps complet. Tout le monde profite du système. Moi, j’ai toujours aimé l’honnêteté. Mais la France, c’est faux cul.
Quand je pense à tous ces types qui ne voudront jamais me louer un appart’ et qui sont clients ! Quand on est prostituée, on vous dit non pour tout. On est des pestiférées.

Certaines ont un salon de massage, d’autres sont en appartement, d’autres à l’hôtel. Moi, je vais dans les hôtels.
Les premiers jours, je rentrais à la maison en pleurant. Le troisième jour, il a vu que je pleurais toujours. Il m’a dit : « Tu ne vas pas chialer tous les jours ! »
Je me suis dit, c’est vrai quoi ! Avec tout mon vécu, tout mon passé, j’ai pensé qu’après tout je pourrais résister. J’avais été abandonnée petite par ma mère, et j’avais fait 17 foyers d’accueil pendant mon enfance et mon adolescence. J’ai tout vécu. Alors, je continue.
Dans les moments où on se reproche de se prostituer, on se dit : oui, mais ton fils ne va pas manger. On a la bonne excuse.

Pour la famille, j’étais censée être femme de ménage. Un jour, j’ai dit à ma belle-sœur : je suis une pute. Ils ont tous dit « c’est dégueulasse » mais personne n’a bougé. Pourtant, ils me voyaient acheter des trucs chers et rentrer en taxi, et ils voyaient passer mon courrier. Mais ils ne voulaient pas savoir. Jamais une question, jamais rien. Je ne suis pas fière de ce que je fais. Mais avec eux, je n’ai aucune pudeur. J’ai mis la boîte de préservatifs au milieu de la table et, un jour, pour aller faire les courses, j’ai plongé la main dans le pot où je mets mon argent et j’ai sorti tout le fric. Sous leur nez. À peu près 40000 balles.

C’est payer qui l’excitait

Mon mari manipule toute la famille. Ils ont tous peur de lui. C’est « Monsieur Muscle ». Il ne faut jamais dire qu’il a tort. C’est à moi, quand je l’ouvrais, qu’on faisait des reproches : « Tu devrais te taire, il est coléreux. »
C’était le monde à l’envers. Il frappe sa mère, sa sœur… Avant, je pensais, une femme battue n’a qu’à s’en aller. Là, je me disais, « tu l’as peut-être mérité« . Maintenant, je sais qu’on rentre dans un cercle infernal. On finit pas se dire qu’on l’a cherché.
Et puis ma famille d’accueil m’avait dit pendant une partie de mon enfance que je ne valais rien. Donc, tout se rejoignait. Toute prostituée a un passé.

Il a toujours été grand consommateur de prostituées. C’est moi qui payais. Il connaît toutes celles qui passent des annonces, il les a toutes essayées. La preuve, la semaine dernière, je n’ai pas mis mon nom, « Vanessa ». Il a appelé. Je lui ai dit, « tu ne me reconnais pas ? »

Au début, il y allait tous les vendredis. Avec mon argent. Après, plus l’argent rentrait, plus il y allait. Deux ou trois fois par semaine. Et au restau, et au casino… Le plus fort, c’est qu’il ne voulait plus me sortir. Il avait trop peur de tomber sur un client. Il avait honte !

Ce qui excite ce genre d’homme, c’est de payer une fille. C’est de sortir les gros billets. Il lui est arrivé de sortir au bistrot du coin des billets de 100 dollars, que j’avais gagnés. C’est « J’ai le pouvoir, je paye« . Moi, la mère de son enfant, il ne me touchait pas, il préférait payer.

Avant, il avait vécu en Afrique et ailleurs. Il est toujours allé voir les prostituées. Son père aussi. C’est familial. Pendant les disputes, j’avais pris l’habitude de ne rien dire pour limiter les coups. Mais un jour, j’ai explosé. Je lui ai dit : « Tu me prends tout mon fric, il m’en reste juste pour mon shit. »
Je l’ai traité de mac. Alors là, il n’a pas supporté. Pourtant, je rentrais à la maison le soir, il me disait : « Tu as travaillé ? »
Je sortais le fric.

Des fois, il trouvait que ce n’était pas assez. La seule chose, c’est qu’il m’a toujours laissé payer tout ce que je voulais à mon fils. Et il me laissait une soirée par semaine. Moi, j’aime bien rester à la maison. Donc, je restais à coudre. Pendant ce temps-là, il claquait mes 4000 balles. Mais j’étais tellement conne que j’étais contente ! Ca faisait toujours une soirée où je n’avais pas morflé. En gros, je lui disais merci !
Par exemple, quand il m’emmenait faire les courses en voiture, et que je n’étais pas obligée de prendre mon scooter, je le remerciais.
Il est même allé jusqu’à coucher avec une copine prostituée que j’avais perdue de vue. J’étais tellement heureuse qu’il l’ait retrouvée que je n’ai rien dit

Je suis restée plus de trois ans avec lui. Il a profité du fait que je n’avais pas de famille, pas d’amis. Ma meilleure amie était partie à l’étranger. Pendant toutes ces années, j’ai souvent dit que j’allais partir. Il me disait : « Tu vasfaire comme ta mère. »
Ma mère était prostituée et elle m’a abandonnée. Ça marchait, je me sentais coupable.

J’ai fini par partir, en laissant mon enfant à ma belle-mère. Et par porter plainte pour coups et blessures. Mon avocate s’est mise en rapport avec son avocate à lui. Pour finir, elle m’a dit : « Tu es prostituée, ça va être dur d’obtenir la garde de ton enfant. »
Alors là, j’ai explosé : et lui, il est proxo !

J’ai piqué une telle colère que j’ai foncé à la BAC pour porter plainte pour proxénétisme. Cette avocate qui, soit dit en passant, m’a demandé 5000 balles juste pour ouvrir mon dossier, m’a fait comprendre que je n’avais pas d’appart’ et que je n’étais qu’une pute. Elle s’est arrangée avec l’autre pour éviter que je fasse une requête auprès du juge des affaires familiales. C’est lui qu’elles protègent, ce n’est pas moi.

Aujourd’hui, c’est lui qui a notre fils et qui touche l’allocation de parent isolé ! Et moi, je suis obligée, pour prendre mon fils trois fois par semaine, de passer les trois quarts du temps que j’ai avec lui à faire des allers-retours en car.

Le plus dur, c’est la violence psychologique

Pour l’instant, mon mari n’est au courant que de la plainte pour coups et blessures. D’ailleurs, il m’a demandé de la retirer, en me promettant en échange d’avoir mon fils une semaine sur deux. Je ne l’ai pas retirée. Seulement, comme je n’ai pas eu d’interruption de travail suite aux coups, ça ne vaut rien. Au pire, il écopera de mille balles.

Pour l’autre plainte, je me suis démenée. Je suis contente, j’ai un témoin visuel qui peut témoigner que mon mari était mon proxénète. J’ai confiance. Même si je sais que le commissaire a une pile de dossiers sur son bureau. Il va falloir attendre.

Maintenant, je veux passer à la suite. Commencer une nouvelle vie. Mais c’est le parcours du combattant. On ne veut pas me louer d’appartement, je n’ai pas de bulletins de salaire. Résultat, je vis en résidence hôtelière et je paye 1000 euros par mois pour un T2. Pendant deux mois, quand je suis partie de chez moi, j’ai vécu dans les hôtels avec mes valises, et je travaillais dans la même chambre pour faire des économies. Là, on devient dingue.

Au début, quand j’étais nouvelle, je gagnais 3000 par semaine. Maintenant, 1500. Mais j’ai des charges fixes colossales : 1000 euros de loyer, 40 euros par jour pour les hôtels, 30 euros d’annonces par semaine, les frais pour mon fils, les mobicartes, les préservatifs, etc.

Pour ne pas perturber mon fils, ne pas l’arracher brutalement à sa grand-mère, je continue la prostitution. En me mordant les doigts de ne pas avoir profité de mon petit, de l’avoir fait élever par ma belle-mère. J’assume ce que je fais. On m’y a mise.

J’attends pour demander la garde. Je n’ai pas de logement fixe, pas d’argent de côté. Mais j’ai repris une école pour avoir un diplôme, et je mise là-dessus. Il ne faut pas se mettre le juge à dos. Dès que j’ai ce diplôme, j’arrête de me prostituer. Déjà, d’avoir un appartement, même en résidence hôtelière, a changé ma vie. Maintenant, il m’en faudrait un avec un bail.

Je vais commencer une nouvelle vie

Et dire que je me croyais incapable de vivre seule. De payer un loyer. D’élever un enfant. Il me mettait toujours en position de penser que j’avais besoin de lui. Alors qu’en réalité je faisais tout, toute seule ! C’est moi qui payais tout, qui gérais tout ! Je finançais même l’entreprise familiale !

J’ai ramené des millions à cette ordure. Il a tout gardé. Si je pouvais, je serais la première à lui mettre le fusil sur la tempe. Je le hais. Ce n’est pas la violence physique, le plus dur. Les bleus, ça part. C’est la violence psychologique, le harcèlement.

Il y a des choses que je ne supporte pas : l’hypocrisie de la société qui fait de l’argent sur notre dos et ne nous reconnaît même pas le droit d’avoir un appartement ; la vulgarité des prostituées qu’on voit à la télé.

En fait, j’ai souvent envie de dire que je suis prostituée, rien que pour voir la tête des gens. Les gens, ceux qui pensent que c’est de l’argent facile…

Publié dans Prostitution et Société numéro 141.

Laurence : « renaître de ses hontes »

Ce livre, Renaître de ses hontes, c’est la fin d’un long cheminement qui m’a permis de nettoyer définitivement ma honte, d’oser ne plus me cacher, de prendre le risque d’être moi au risque de déplaire aux autres et à la société.

Il est le symbole de ma transformation. J’ai passé quatre années à l’écrire, quatre années à regarder en face quelque chose qui m’a empêchée de respirer jusqu’à l’âge de 45 ans, alors que j’avais donné du sens à ma vie et réalisé ce à quoi j’aspirais : la honte. Honte d’être née, honte de n’avoir pas été aimée, d’avoir été rejetée, honte d’avoir été victime d’inceste, honte d’avoir été prostituée, honte d’avoir été alcoolique.

J’ai grandi dans la peur et dans l’idée qu’il fallait se taire. Pour survivre, j’ai développé un comportement que l’on appelle l’inhibition : passer inaperçue, me laisser faire. J’ai donc fait la morte lors de l’inceste et j’ai continué dans la prostitution.

Ensuite, j’ai eu honte d’avoir accepté d’être la poupée de ces hommes que la société appelle gentiment des « clients ». Pour continuer à vivre, pour être aimée par les autres, j’ai tout fait pour cacher toutes ces hontes. J’ai utilisé un outil puissant : l’alcool. Mais l’alcool est un piège infernal puisque qu’il entretient la honte.

Sortir du silence

Je me suis donc tue pendant plus de vingt ans. J’étais prisonnière d’une double contrainte : si j’osais parler, je prenais le risque d’être rejetée. Si je me taisais, je devais continuer à supporter le poids de la honte et de la douleur.

Ces quatre années d’écriture ont été très dures. Mon corps a parlé. J’ai souffert de contractures qui m’ont paralysée, de maux de ventre à rester pliée en deux, de vomissements, de crises de sanglots pendant des semaines. Replonger dans mon histoire me renvoyait à un torrent d’émotions et de sentiments : le chagrin, l’isolement, la colère, la haine, la honte, la culpabilité…

J’ai voulu que ce livre parle de l’expérience de la honte. Il en existe peu sur ce thème et ils sont le plus souvent théoriques. En disant mes hontes, je voulais aussi dénoncer les préjugés. Oui, l’alcoolisme est une souffrance. Oui, la prostitution est une souffrance. Je ne peux plus supporter d’entendre qu’elles aiment ça ou qu’il faut des putes pour éviter à nos filles d’être violées ! Moi qui ai vécu la prostitution, je l’ai ressentie comme un viol, ou plutôt des viols incessants ; comme la destruction et l’anéantissement d’une partie vivante de moi-même. Mon vécu de prostituée n’a fait que renforcer ma honte d’exister.

Mais je n’ai pas choisi le pathos. Mon sujet, c’est la résilience ; le processus qui m’a permis de transformer mon vécu : de faire de mon expérience de vie une force ; de changer le « à cause de » en « grâce à ». Si j’ai écrit ce livre, c’est pour me libérer mais aussi pour éclairer tous ceux qui sont confrontés à leurs hontes, pour leur transmettre l’idée qu’ils peuvent en sortir et aller vers leur propre transformation. Guérir, ce n’est pas oublier mais accepter pleinement nos blessures pour vivre avec. Aujourd’hui, après avoir donné du sens aux événements de ma vie, je suis convaincue que chacun d’eux recèle l’opportunité de « grandir » même si cela peut être douloureux.

Je retrace donc mon enfance, le manque d’amour, la maltraitance, l’inceste. Mon adolescence avec la rue, la drogue, l’alcool, l’autodestruction. Je raconte mes addictions, la boulimie, les fugues, la défonce, ma rencontre avec des « amis », les recruteurs d’un réseau de proxénètes ; et à 17 ans l’enfer de la rue Saint-Denis, surveillée jour et nuit. Je décris le défilé des « clients », leur indifférence, la violence, ma sexualité détruite ; puis les petits boulots, les dépressions, les démissions, l’utilisation forcenée que j’ai pu faire de ma séduction pour espérer gagner l’amour des autres, ma vie sentimentale chaotique, mes rechutes dans l’alcool.

Mais surtout je montre le chemin de réparation qui m’a permis d’accepter la réalité. Après trente ans passés à vivre dans le silence, je raconte les souffrances liées à mes traumatismes mais aussi mon long travail de psychothérapie, mes formations, mes diplômes, mes lectures ; et puis mes rencontres avec de formidables tuteurs de résilience [1] aussi bien au Mouvement du Nid [2] que chez les Alcooliques Anonymes ou chez les moines bouddhistes.

La psychothérapie a réveillé beaucoup de douleurs mais elle a été le levier qui m’a permis de conquérir une formidable énergie de vivre. J’ai pu décrypter mes croyances, ces lunettes noires que l’on a sur le nez et qui déforment nos réalités : d’abord ma croyance en ma nullité. J’ai compris comment j’avais répété des situations d’échec qui venaient confirmer à mes propres yeux l’idée que je ne valais pas grand-chose ; comment cette idée m’avait inconsciemment fait prendre de mauvaises décisions. La certitude que les hommes sont des abuseurs m’a conduite plusieurs fois à vivre des abus sexuels. Tout ce chemin de reconstruction m’a permis de décrypter mes malaises et la répétition des vieux scénarios : mes rencontres successives avec des proxénètes par exemple…

En plus, en avançant dans cette voie, j’ai commencé à nourrir une véritable passion pour la psychologie, les relations humaines, la communication, le développement de la personne. Et surtout, j’ai fait une découverte sans précédent. C’est quand j’ai osé dire mes hontes, quand j’ai osé demander de l’aide, que j’ai reçu les plus beaux cadeaux de la vie.

Témoigner publiquement

Aujourd’hui, grâce à ce processus d’écriture, je suis prête à témoigner publiquement et à me battre contre le système prostitutionnel. Bien sûr, écrire ce livre m’a fait traverser des moments d’inquiétude ; d’abord pour mes enfants. Un de mes fils est atteint d’une forme d’autisme, le syndrome d’Asperger, et je ne voudrais pas qu’il soit traité de « sale autiste » et en plus de « fils de p… » Parfois, j’ai peur. Mon mari me soutient. Je suis prête, mais je ferai tout pour protéger ma famille et me protéger moi. Je ne signe d’ailleurs que de mon prénom et de mon pseudo « Noëlle » pour rendre hommage à cette jeune femme qui à l’époque avait si honte d’elle lorsqu’elle témoignait à visage caché.

Cette question du témoignage a toujours pris une place centrale dans mon histoire. Je pense à mes témoignages sur mon vécu de prostituée. J’en ai donné plusieurs, pour le Mouvement du Nid [3] puis pour la presse, la radio, la télévision ; pour le dessinateur Derib, en participant au scénario de la BD de prévention Pour toi Sandra. Même si je témoignais dans l’anonymat parce que je n’étais pas encore prête à me dévoiler en public, oser dire ce qu’était la réalité de la prostitution m’a permis de goûter à un sentiment nouveau : me sentir utile, avoir ma place.

J’ai non seulement découvert que, malgré mon trac, les mots sortaient de ma bouche portés par une énergie que j’ignorais, mais aussi que mes témoignages avaient le pouvoir d’aider d’autres personnes. Sans le savoir, je transmettais deux messages : le premier, destiné aux personnes en difficulté, il est possible de s’en sortir et de revivre. Le second, au grand public : la prostitution est une atteinte aux droits humains, une réalité qui pourrait bien devenir l’une des hontes de notre temps.

S’engager

Pendant 28 ans, j’ai fui tout qui touchait à la prostitution et à l’inceste. Je ne voulais rien lire sur le sujet, je zappais ; tout, les documentaires et même les films. Pour moi c’était insoutenable physiquement. Aujourd’hui, je suis prête. J’ai regardé le documentaire Putains de guerre (France 3, 20/02/2013) et je me suis demandé comment fait un soldat de l’ONU pour se servir de ces jeunes filles, souvent mineures, qui doivent faire cent clients par jour ! Je suis horrifiée devant tant d’irresponsabilité.

Il y a énormément de travail à faire. Ce qui me tient à cœur, ce sont les clients. Leur faire prendre conscience. Les discours qu’ils avancent pour se justifier me révoltent. J’ai envie de hurler mon indignation et ma colère. Mais en écrivant j’ai dépassé quelque chose. Paradoxalement, j’ai envie de comprendre ; et d’agir. Dans la masse de ces hommes, il y en a qui sont capables de prendre conscience de leurs actes abusifs. Mais pour que cela soit possible, il faut que nous osions dire. De même qu’il existe des groupes de parole de femmes violées, des contacts en prison entre victimes et agresseurs, il faut que les personnes prostituées parlent.

Mon objectif est aussi d’établir des contacts avec d’autres « survivantes » [NDLR : C’est le nom qu’ont choisi dans de nombreux pays des femmes anciennement prostituées, en lutte contre le système prostitueur]. J’en ai maintenant aux États- Unis et en Irlande et ces moments me mettent dans un état de bien-être total. L’idée que l’on pourrait toutes se rejoindre, faire quelque chose ensemble, c’est pour moi l’état de grâce.

J’en ai assez d’entendre à la télévision ces « escortes » (pour ne pas dire trop honteusement prostituées) avec leur sac Vuitton… qui disent être tellement contentes de l’être. N’avoir d’estime de soi qu’en achetant des trucs à 2 000 euros, c’est une bonne façon de cacher sa honte et le mépris de soi. Que restera-t-il de leur semblant de fierté le jour où elles seront vieilles ou sans argent ?

La plus belle chose que j’ai découverte au travers de l’écriture de mon histoire, c’est que c’est la quête d’amour qui m’a toujours donné l’étincelle de vie et le courage de m’en sortir. Je crevais d’amour sur ce trottoir de l’enfer. Petit à petit, j’ai appris à m’aimer, à aimer mon corps et à aimer mes blessures. Depuis que j’ai regagné l’estime de moi-même, je pense que ce ne serait plus possible pour moi d’être prostituée. Je pourrais me battre jusqu’à la mort pour dire « non » si on me forçait.

Renaître de ses hontes, le livre de Laurence, est en librairie depuis avril 2013. Il est édité chez « Le Passeur », isbn : 978-2-36890-024-6. Nous en avons publié une recension dans notre revue.

Laurence a pris la parole aux côtés de deux autres « survivantes », Nathalie et Rosen, lors de la journée du 13 avril 2013 pour l’abolition du système prostitueur. Vous pouvez retrouver leurs interventions en vidéo sur le site du collectif « Abolition 2012 ».

[1] Terme forgé par le psychiatre Boris Cyrulnik.

[2] Le Mouvement du Nid, association de soutien aux personnes prostituées, est l’éditeur de la revue Prostitution et Société et de ce site.

[3] Sous le pseudonyme de « Noëlle », Femmes et Mondes n° 77/1987)].

Rachel Moran : « La prostitution n’est pas le lieu où opère le trafic mais la cause du trafic sexuel »

Lors de deux jours de travail des associations signataires de l’appel de Bruxelles début octobre 2013, a été lancé la Coalition pour l’abolition de la prostitution (CAP). A cette occasion, Rachel Moran une survivante de la prostitution irlandaise, auteure de « Paid For, my journey through prostitution », l’histoire de ses années dans la prostitution, est venue témoigner de son expérience et de la nécessité de recourir à l’abolition à la suédoise, donc à la pénalisation du client. Voici la vidéo tournée par Mariana Colotto pour le Lobby européen des femmes. Et la traduction en français en dessous.

Rachel Moran : « La prostitution n’est pas le lieu où opère le trafic mais la cause du trafic sexuel »

octobre 12, 2013 § 4 Commentaires

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« C’est vraiment un très beau jour pour moi, je suis vraiment ravie d’être là pour le lancement de la coalition pour l’abolition de la prostitution.  Il y a 20 ans si on m’avait dit que je viendrais à Bruxelles pour parler de mon expérience cela m’aurait paru complètement incroyable. J’aurais pensé que ceux ou celles qui me disaient cela avaient pris autant de drogues que moi ».

« Je suis partie de chez moi très tôt, à 14 ans. Je me suis retrouvée dans la prostitution dans l’année qui a suivi.
J’ai quitté -je me suis enfuie- la prostitution à 22 ans ». Je n’ai que dix minutes donc je ne vais pouvoir vous parler beaucoup de toutes ces années où il s’est passé tant de choses qui m’ont éloignées de qui j’étais en tant que personne. Il n’y a rien ni personne qui pourrait me dire quelque chose qui pourrait me faire croire qu’il peut exister une forme de prostitution qui soit source de force, qui puisse être une sexualité libératrice, ou même être tout juste vaguement tolérable. Je ne crois rien de tout cela. Rien dans ce que j’ai vu ou ou dont j’ai pu être témoin aussi dans la vie d’autres femmes ne rendrait cela possible.
Il y avait vraiment  vraiment trop de dégradations, beaucoup de violence bien sûr. Mais quand les gens me posent des questions sur la violence je crois qu’ils sont à côté du vrai enjeu.  J’ai toujours pensé cela même si à une époque je le ressentais juste sans que ce soit une pensée très construite.

Ce que ne comprennent pas ces personnes c’est le fait que l’acte lui-même est violent. Que même l’homme le plus gentil qui aie touché mon corps était violent. Et en fait, d’une certaine façon c’était pire parce qu’il était plus malhonnête que celui qui me frappait à la tête et qui au moins me disait ce qu’il pensait de moi.

Je vais mentionner brièvement mais il en a déja été question le lien entre proxénétisme et trafic humain et sexuel dans la prostitution. J’ai parlé à une amie récemment qui est dans une association de soutien aux personnes prostituées. Elle a parlé des ces situations où on sait que les mêmes qui sont des proxénètes « traditionnels » sont aussi par ailleurs des trafiquants de femmes. C’était d’ailleurs la situation à mon époque aussi.
Comme cela a été dit c’est la prostitution (demande) qui est l’origine du trafic.
La prostitution n’est pas le lieu où opère le trafic sexuel mais la cause du trafic sexuel.
J’ai pris quelques courtes notes parce que je n’aime pas lire un texte. Une des choses dont je voulais parler ce sont les mensonges des lobbys pros. Je ne peux pas parler de tout en 10′. Mais un mensonge très important qu’il faut dénoncer c’est la façon dont ils jouent avec les statistiques. Nous avons cette constante contestation des chiffres. La façon dont nous pouvons y mettre fin c’est d’y répondre avec des chiffres irréfutables et très importants. C’est là que nous comptons sur la Suède pour communiquer sur son modèle.
Car la Suède a fait tant et est devenue un tel exemple pour le monde, et cela a été si important pour moi. Je ne peux même pas vous exprimer ce que cela a représenté pour moi que la Suède ait fait ce qu’elle a fait.
Ce qu’elle a fait c’est qu’elle a affirmé clairement que ce qui m’était arrivé et arrivait à un nombre incroyable de femmes était mal et anormal. Et c’était le premier pays à le dire. Et cela représente bien plus que je ne peux le dire.

Angel K : « Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte, nous ne sommes pas obligéEs de les gober »

Angel K. est une survivante de la prostitution, une des chanceuses qui est parvenue à quitter la prostitution ainsi qu’elle se présente elle-même. Elle nous a autorisé à publier ici ce texte, entre témoignage et analyse, d’abord paru sur son blog, Surviving prostitution and addiction.

Je ne suis pas de celles qui haïssent les hommes.]e suis passée par une phase où je les haïssais, lorsque je « travaillais » comme prostituée, et avec le recul, il est facile de comprendre pourquoi. Mon ex-partenaire me maltraitait, les hommes auxquels il me présentait me maltraitaient, et les mecs payaient pour abuser de moi. C’était beaucoup plus sûr pour moi de dire : les hommes, c’est de la merde, ils vous font mal, et de déconnecter. Je pense que cela rendait les choses moins personnelles, moins blessantes pour moi en tant qu’être humain, de dire que tous les hommes étaient comme ça.

Maintenant cependant, je suis en voie de guérison, et avec le temps, j’en suis venue à d’autres conclusions. Au fur et à mesure que la colère s’estompe, et que.je perçois les choses un peu plus clairement et les blessures avec un peu plus de justesse, je peux voir mon ancien point de vue pour ce qu’il était : un mécanisme de défense qui m’est venu à point dans une situation de traumatisme extrême. J’ai suivi une thérapie durant ma convalescence (j’ai passé 12 mois à consulter un thérapeute, qui m’a immensément aidée à surmonter ma difficulté à faire confiance aux hommes) et je suis devenue amie avec quelques hommes de qualité au cours de ce processus. Je suis arrivée à voir la réalité : il existe des femmes bonnes, et des femmes mauvaises, tout comme il existe des hommes bons et des hommes mauvais. J’ai simplement passé plus de temps avec ces derniers !

La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes

L’industrie de la pornographie perpétue un mensonge, elle nous vend l’idée que les femmes et les hommes sont fondamentalement complètement différents. Les femmes sont là pour être utilisées, photographiées et filmées comme des animaux sexuels, car c’est ce qu’elles veulent, ce qu’elles aiment, et c’est comme cela qu’elles prennent leur pied (regardez ce sourire !). Les hommes, par ailleurs, sont là pour dominer, pour violer, impunément. Tout cela sous le prétexte de la liberté d’expression, d’un amusement inoffensif, qu’on ne change pas les hommes. On excuse, non, pire que ça, on attend des hommes qu’ils se comportent d’une certaine manière, qu’ils traitent les femmes d’une certaine façon, pour être des hommes.
Le message latent est clair : si vous n’utilisez pas la pornographie, si vous ne traitez pas les femmes comme des objets sexuels, des parties de corps qui existent pour votre plaisir, vous n’êtes pas vraiment un homme.

De même, une femme qui demande si une industrie qui vend le corps des femmes, qui se fait des sommes d’argent énormes non pas pour les femmes qu’elle utilise mais pour les hommes qui les vendent, renforce le pouvoir des femmes et les libère, est taxée de pudibonderie.

L’industrie du sexe est arrivée à quelque chose de remarquable : elle a récupéré à son compte le langage du féminisme et le choix de défendre ses pratiques destructrices et oppressantes

Et la société l’a parfaitement accepté. Je ne pense pas qu’il soit facile pour qui que ce soit, homme ou femme, de s’insurger contre ce qui est désormais perçu comme normal et le courant dominant. La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes. Il n’y a rien de nouveau dans l’oppression des femmes, mais la façon dont l’industrie du sexe cherche à saper ses opposantEs en se posant en protectrice de la liberté d’expression, de la justice et de la liberté, représente une sorte de « coup de génie », qui rend le combat contre ce type d’abus encore plus ardu.

Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte et nous vend ont des retombées négatives sur les femmes et sur les hommes. Mais nous ne sommes pas obligéEs de les gober. Je pense que les femmes et les hommes sont égaux, et qu’une relation saine entre les femmes et les hommes doit se fonder sur le respect de leur dignité et de leur humanité communes. Si nous nous coupons, nous saignons tous. Nous sommes tous blessés si on nous frappe. Dire aux hommes qu’ils sont moins virils parce qu’ils ne traitent pas les femmes comme des objets sexuels ne leur rend pas service, pas plus que de taxer les femmes de pudibonderie parce qu’elles souhaitent être traitées comme plus que des objets sexuels.

En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible pour moi que de regarder les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais

Il n’est guère surprenant qu’une industrie aussi profitable se défende bec et ongles contre les attaques. Plus étonnant peut-être, c’est que notre société l’ait accepté si facilement. Dans mon expérience, une bonne partie de l’inaction autour des inégalités sur lesquelles se fonde l’industrie du sexe est basée sur une pure ignorance. Les personnes qui n’ont aucune expérience de l’industrie du sexe voient les arguments qui leur sont présentés (par l’industrie du sexe elle-même) et tombent dans le piège de ce qui apparaît superficiellement comme un choix et un renforcement du pouvoir des femmes. En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible que de voir les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais. Les arguments invoqués par les défenseurs de l’industrie du sexe sont abstraits, impersonnels, distanciés, et édulcorés au-delà de toute expression. Je défie quiconque, homme ou femme, qui a été témoin de ce que j’ai moi-même vécu, qui a fait les mêmes expériences que moi – violée, battue, menacée, vendue – de continuer à défendre les pratiques de l’industrie du sexe. L’utilisation des femmes par l’industrie du sexe les touche personnellement ! Être nue et utilisée encore et encore est aussi intime que possible.

Donc bien que je reste prudente dans mes interactions avec les hommes (tout comme avec les femmes d’ailleurs : il faut du temps pour reconstruire la confiance lorsqu’elle a été aussi malmenée), je ne gobe pas le mensonge de l’industrie du sexe qui veut que les hommes soient à la merci de leurs hormones, contrôlés par leur pénis. Je pense que les hommes méritent plus de crédit que cela. Les femmes et les hommes qui s’opposent à ce que l’industrie du sexe fait à notre société, et à la manière dont elle traite les personnes qui l’utilisent, doivent conjuguer leurs forces et faire front ensemble. Le triomphe du mal se nourrit de l’inaction des bonnes personnes. Il est temps de nous faire entendre, côte à côte, femmes et hommes.

Angel K., On equality, 26 mai 2010.
Traduction : Lobby européen des femmes.

Stéphanie : « la prostitution est évidemment beaucoup plus facile à théoriser qu’à exercer »

Stéphanie est une survivante de la prostitution, elle milite au sein de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Le 11 octobre 2009, dans le cadre du Forum Social Québécois, la CLES a présenté les résultats d’une recherche sur les « clients » prostitueurs. Stéphanie est intervenue à propos des regards que des femmes ayant une expérience dans l’industrie du sexe portent sur les « clients ». Merci à elle et à la CLES, qui nous ont autorisé à diffuser son intervention.

J’aimerais débuter avec une citation tirée d’un livre qui m’a profondément marquée et qui, je suis certaine, est connu de toutes et de tous. Ce livre est Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée [1].

J’observe les autres filles. Presque toutes des gosses, comme moi. Je vois qu’elles sont bien malheureuses. Surtout les toxicos qui doivent se prostituer pour pouvoir se piquer. Je lis le dégoût sur leur visage chaque fois qu’un micheton les touche, et pourtant elles se forcent à sourire. Je les méprise ces types qui se coulent lâchement dans la foule de ce hall de gare, cherchant de la chair fraîche du coin de leur œil allumé. Des idiots ou des pervers, sûrement. Quel plaisir peuvent-ils éprouver à se pieuter avec une fille totalement inconnue, que visiblement ça dégoûte, et dont il est impossible de ne pas voir la détresse.

Il n’existe malheureusement pas de terme spécifique pour les hommes qui achètent des « services sexuels ». L’utilisation généralisée du terme d’apparence neutre de « clients » contribue à renforcer l’invisibilité et l’impunité accordée aux hommes qui se donnent le droit d’acheter le corps des femmes. Ce terme banalise également les rapports de pouvoir qui sont au cœur de la prostitution et la double hiérarchie sociale qui en découle : la domination des hommes sur les femmes (l’assujettissement des femmes aux hommes) et celle des classes riches sur les classes pauvres. C’est pourquoi plusieurs groupes abolitionnistes dont, vous l’aurez deviné, la CLES, utilisent le terme plus juste de « prostitueur » ou « client-prostitueur » qui met en lumière le rôle de ces hommes dans le maintien de cette institution patriarcale.

Les notions de « consentement » et de « choix » individuel ont été récupérées par le puissant lobby des « travailleurs du sexe » qui revendique au nom de la liberté sexuelle le « choix » que feraient certaines femmes d’entrer dans le système prostitutionnel. Si certaines femmes font effectivement le « choix » d’entrer dans le système prostitutionnel, ce choix n’est pas lié à leur liberté sexuelle, mais plutôt à des besoins d’ordre économique (qui sont souvent influencés par la société de consommation, capitalisme oblige, dans laquelle nous vivons).

La prostitution n’est pas une question de choix individuel ou de liberté sexuelle, mais bien une question sociale puisqu’elle concerne l’ensemble des femmes qui deviennent dès lors potentiellement toutes des objets sexuels, des produits, des marchandises, que l’on peut acheter, vendre ou louer. La prostitution ne peut par conséquent être réformée dans le but d’améliorer les conditions de sa pratique.

Le lobby des « travailleurs du sexe » ne fait certes pas la publicité du fait que celui qui a le choix dans ce marché est le client-prostitueur, car c’est lui qui décide et impose ses désirs et fantasmes en « achetant » le consentement des femmes (l’argent a cette faculté magique). Les femmes n’entrent pas dans la prostitution par « choix », mais plutôt par manque de choix. Elles méritent de véritables choix et non pas ceux que leur imposent, par exemple, l’industrie du sexe d’avoir à choisir entre le bordel, la pornographie, la rue, les agences, les salons de massage ou les clubs de danseuses.

Je suis franchement écœurée et dégoûtée d’entendre dire que la prostitution est un choix libre et rationnel, voire une alternative économique souhaitable. Je ne pensais jamais faire ce que j’appelle mon « coming out » (c’est-à-dire, dire publiquement que j’ai « travaillé » dans cette violente et vorace institution patriarcale qu’est l’industrie du sexe) et ça été une décision très difficile parce que je l’ai caché pendant si longtemps.

J’en ai tout simplement marre (et je suis vraiment frustrée, car je n’en crois pas mes oreilles) de ces intellectuelles et de tous ces groupes pro « travail du sexe » qui parlent en mon nom, et au nom de toutes celles qui font ou ont fait partie de cette industrie, pour vanter les mérites du « travail du sexe » et expliquer que ce n’est pas la prostitution qui est un problème, mais les conditions dans lesquelles elle est pratiquée et ces supposés quelques (comprendre peu nombreux) « mauvais clients ».

Les groupes pro « travail du sexe » s’improvisent porte-parole de toutes les femmes exploitées dans cette industrie, mais ils ne sont en fait que le porte-parole d’une minorité de femmes prostituées et ignorent la majorité, dont je fais partie, que l’on entend normalement pas et qui ne peut ou ne souhaite (de peur d’être reconnue, de peur d’être davantage stigmatisée, jugée, de peur des représailles, etc.) s’exprimer. Il faut rester extrêmement vigilant•e face à ce discours qui dissimule le silence et la réalité de plus de 90% des femmes exploitées dans cette industrie.

En ce qui a trait aux clients-prostitueurs, vous pouvez imaginer que je ne pense pas de gentilles choses d’eux, mais ne voulant pas offenser les hommes ici présents, je ne répéterai pas les mots qui défilent présentement dans mon esprit. J’ai également consulté une dizaine d’amies qui sont encore dans les clubs ou qui n’y sont plus. Elles n’ont, elles non plus, rien de positif à dire sur ces hommes sinon que ce sont des « portefeuilles » qui nous exploitent et profitent de nous. À ce sujet, une copine sexuellement exploitée dans les clubs de danseuses m’a dit : Les hommes sont avides de sexe et d’objets sexuels. Ils sont tous différents, mais leur but commun est de voir des filles nues et de les toucher. Beaucoup sont irrespectueux et prêts à se mettre dans les problèmes pour franchir les limites de l’interdit. En d’autres mots, c’est des hypocrites qui laissent leurs femmes à la maison et qui viennent toucher d’autres filles pour lesquelles ils n’ont aucun respect… C’est pitoyable !.

Il faut comprendre que les pratiques demandées par les clients-prostitueurs sont multiples en plus d’être déshumanisantes, dégradantes, violentes et dangereuses. Les clients-prostitueurs exigent, presque toujours, de ne pas porter de capote. Ils ont très souvent recours à la violence et veulent reproduire ce qu’ils voient dans la pornographie (relations sado-masochistes, double pénétration, relations avec deux femmes, etc.) Ils veulent toujours plus pour toujours moins, c’est-à-dire qu’ils utilisent le chantage ou tout autre moyen pour soit faire baisser le prix ou soit obtenir des « services » que les femmes ne veulent pas ’faire’ comme, par exemple, la pénétration anale.

La pornographie et les médias, en plus de toujours repousser les normes de ce qui est socialement acceptable, encouragent les clients-prostitueurs à faire de nouvelles expériences, à essayer de nouveaux produits (femmes exotiques, transexuelles, enfants, etc.), à transgresser les limites de ce qui est possible ou permis. C’est pourquoi ils exigent et exploitent des femmes de plus en plus jeunes et considèrent que la « chair fraîche » est meilleure. Ils désirent vivre de multiples expériences, dont la plus récente et la plus promue par les agences d’escortes et les médias est la girlfriend experience (GFE) qui leur permet de passer un moment avec une femme qui prétendra être leur copine. Ce qui veut simplement dire qu’avant de baiser, ils iront au cinéma, au restaurant, etc.

Dans les clubs de danseuses, il est maintenant légalement possible, et socialement très accepté, de toucher les seins, les fesses, les jambes et les bras, c’est-à-dire la presque totalité du corps de ces femmes, à l’exception de leur partie génitale. Cette légalisation a entraîné de graves conséquences pour les « danseuses » en plus d’entraîner d’énormes transformations quant aux conditions de travail. Les « danseuses » sont dorénavant exposées quotidiennement à la violence sexuelle : elles se font embrasser, « lécher » « sucer » les seins, toucher les parties génitales, mordre, griffer, gifler, etc. Cette violence est pourtant banalisée, normalisée et comprise comme faisant partie du métier.

J’ai « dansé » sur une période s’échelonnant sur près de 14 ans et jusqu’à récemment je « dansais » encore. Je suis sidérée par la banalisation spectaculaire de cette industrie. « Danser » est aujourd’hui si banal et si glamour qu’on encourage fortement les femmes et les jeunes filles à aller essayer ou même à y « travailler » pendant leurs études.

Les médias et la culture populaire (la musique, la télévision, le cinéma, la radio, Internet) y font fréquemment référence et les clubs sont vus comme un lieu d’émancipation pour les femmes. On peut y garder sa forme physique (on fait de plus en plus la promotion de la danse-poteau). On peut être subversive en renversant les rôles de pouvoir (ce sont les femmes qui profiteraient supposément des hommes) et assez ridiculement, les femmes n’auraient plus besoin d’étudier en gestion, puisque « danser » permettrait aussi d’acquérir et développer d’habiles stratégies et techniques de vente empruntées directement au monde du commerce.

Mais sur quelle planète vivent-elles-ils ? La prostitution (danser), un métier comme un autre ? Mais elles-ils sont folles-fous, complètement taré•e•s.

J’aimerais vous rappeler, en citant l’extraordinaire Andrea Dworkin, ce qu’est la prostitution. Et le plus beau cadeau que vous pourriez me faire aujourd’hui est de conserver précieusement cette citation dans votre mémoire :

La prostitution : qu’est-ce que c’est ? C’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme ; il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut.
Dès que vous vous éloignez de ce que c’est réellement, vous vous éloignez du monde de la prostitution pour passer au monde des idées. Vous vous sentirez mieux ; ce sera plus facile ; c’est plus divertissant : il y a plein de choses à discuter, mais vous discuterez d’idées, pas de prostitution. La prostitution n’est pas une idée.

Comme l’a si merveilleusement exprimé Andrea, la prostitution est évidemment beaucoup plus facile à théoriser qu’à « exercer ». Allez donc vous jeter dans cette industrie aux appétits vampiriques et revenez m’en parler par la suite, on verra bien ce que vous aurez alors à en dire.

Sonia : « Je garde en moi une mutilation cachée. »

Trente ans ont passé depuis que Sonia a fait l’expérience de la prostitution. Aujourd’hui, elle tente d’expliciter ce qui lui apparaît comme un marquage, physique et symbolique, une humiliation, un goût de néant.

Je l’ai fait par choix, si on veut : de la prostitution occasionnelle, pendant quatre, cinq ans. Et je n’ai pas eu de mac. Malgré ça, c’est une histoire qui a eu des effets destructeurs. Ça m’a rendue frigide dans ma vie privée. L’effet a été presque simultané.

J’avais une vingtaine d’années. J’étais bizarre, marginale, je ne pouvais pas m’intégrer. J’avais une copine, une fille de la Ddass qui se droguait un peu, et on était des « chaudasses ». On allait draguer, on n’avait pas froid aux yeux. Mais on était pauvres. Je me souviens qu’on faisait un seul repas par jour, un peu de Vache Gros Jean sur du pain. Un jour, elle m’a raconté qu’elle avait une copine qui avait un client régulier. Elle cherchait d’autres filles. On s’est dit qu’on allait y aller à deux.

À l’époque, c’était dans le coup de dire qu’on avait le fantasme de se prostituer. Le cinéma y contribuait. C’était le temps où sortaient des films comme Emmanuelle [1] montrant une jeune femme « libérée », ou Catherine et Compagnie [2], avec Jane Birkin et Patrick Dewaere ; l’histoire d’une jeune Anglaise qui arrive à Paris et monte sa petite entreprise en monnayant son corps et se retrouve évidemment à la tête d’une petite fortune qu’elle fait fructifier en bourse. Bref, il fallait être « sans préjugés ». Donc on trouvait ça anodin. On s’en serait presque vantées.

En fait, très rapidement, un rideau s’est installé. J’ai été obligée de me blinder. Après, j’ai mis longtemps à me déblinder. Le sexe joyeux d’avant était devenu quelque chose de naze, de dégoûtant, de triste.

On a mis des petites annonces dans les journaux gratuits avec mon numéro de téléphone. On allait à deux aux rendez-vous, avec ma copine. C’était une sécurité, surtout affectivement. La première passe, on la faisait à deux (en demandant 1 000 francs [3] chacune) et on se faisait inviter dans un restau chic, ce qui nous permettait de sonder les types. Eux étaient contents de nous montrer. C’étaient des hommes mariés, ils nous faisaient des petits cadeaux, nous prenaient pour des maîtresses. Ces types ne me plaisaient pas mais n’étaient pas immondes non plus : des hommes plutôt installés, avec de belles situations.

J’ai toujours limité. Je voulais juste de quoi payer mon loyer et améliorer un peu le quotidien. Je m’en suis tenue à une petite quinzaine d’hommes, dont beaucoup d’habitués. Il y avait beaucoup de trompe-l’œil : on les faisait payer à la fin, et pas avant, pour leur donner l’illusion d’être avec une maîtresse. Du coup, certains « oubliaient », style « pas de ça entre nous ». J’étais obligée de leur rappeler. Ce moment de l’échange d’argent était toujours extrêmement pénible ; mais c’était pire quand il fallait réclamer.

Les clients, une vraie corvée

Au lit, ils étaient lambda. Des types ordinaires, un sexisme ordinaire. Rien de traumatisant. L’image qu’ils avaient des femmes, c’est l’image qu’ont beaucoup d’hommes dans la société. Un jour, il y en a un qui m’a fait la conversation et qui m’a dit : L’entropie, tu ne sais pas ce que c’est. Je le savais, donc je lui ai expliqué. Du coup, il n’a plus voulu. Il fallait que je lui sois inférieure, que je corresponde à son fantasme de la femme. Pas question de lui tenir la dragée haute sur le plan intellectuel. En gros, j’étais censée boire leurs paroles. Il fallait qu’ils aient l’impression d’être des rois ; et des initiateurs, d’où leur goût pour les très jeunes filles.

Avec le recul, je les vois comme très médiocres. Je les confonds d’ailleurs, impossible de les distinguer. Mais je garde des souvenirs : le jour où un type, un psychiatre d’une cinquantaine d’années (celui-là n’était pas marié) nous a emmenées chez lui. Quand on est arrivées, ma copine s’est aperçue qu’elle était déjà venue dans cet appartement pour réviser son bac avec la fille du type. Quant il a compris qu’il avait affaire à une copine de sa fille, il a été excité comme un fou.

Il y avait aussi des mecs qui voulaient me sauver. Des types qui venaient chez moi, mais qui se dépêchaient de m’emmener à l’hôtel quand ils voyaient ma chambre de bonne pourrie ; en restant, ils n’auraient pas pu se cacher la misère dans laquelle je vivais. Certains m’ont proposé de me payer un studio. J’ai toujours dit non, heureusement. Ils m’auraient tenue. Il y a aussi eu un client, un petit employé, qui a tenté de faire le proxénète. Je lui ai balancé un coup de bombe lacrymo.

Une fois, on a fait le trottoir à Nation. On s’arrangeait pour sélectionner. Quand le type ne nous plaisait pas, on annonçait un prix élevé pour qu’il dégage. On s’est d’ailleurs fait virer aussitôt par les filles, très jeunes, qui étaient là : des cadavres ambulants, mais sollicitées par plein de types ! Une autre fois, on a essayé une agence d’escortes. Une expérience ultra-courte : dans un dîner de chasseurs, on a explosé et on est parties à grand fracas en les traitant de connards…

Un jour, j’ai aussi fait un client maso. Mais les masos, je n’y arrivais pas. Là, ça m’aurait complètement détruite. J’ai eu des copines qui s’étaient spécialisées. Une m’expliquait qu’il fallait obéir à un scénario ultra-précis.

En fait, les clients, je m’ennuyais terriblement avec eux. Ils étaient chiants. Une vraie corvée. Au lit, il fallait s’adapter et jouer la comédie. Je me souviens de ceux qui me disaient : ça t’a plu ? alors que j’étais restée comme une planche [4]. Un jour, un client m’avait demandé, contre une belle somme, de faire comme si j’étais séduite par son copain et de coucher avec lui. Quand j’ai couché avec le copain en question, j’ai été prise d’un dégoût profond, à tel point que je me suis mise à pleurer. Il n’a rien vu. Ces larmes qu’il n’a pas remarquées m’ont renvoyée au sentiment de ne pas exister.

Quand j’ai arrêté la prostitution – le jour où j’ai trouvé un boulot dans mes cordes –, j’ai stoppé toute relation avec des hommes. Ça m’a pris au moins deux ans pour retrouver des sensations sentimentales et sexuelles.

Une façon de se faire du mal

Mes copines étaient des filles très fragiles qui avaient des parcours lourds et des problèmes avec leurs parents : l’une abusée dans son enfance, l’autre droguée. Des filles dévalorisées, pas vues. On avait toutes de grosses angoisses d’abandon.

Moi, ma mère ne me voyait pas. Un jour, je suis rentrée en sang à cause d’un accident, elle n’a vu que les taches sur mon pantalon ; pas ma détresse. Et elle me faisait du chantage au suicide pour ne pas me laisser partir. Quand je lui disais que je sortais avec un garçon, elle répondait : ils prendraient n’importe quoi. Du coup, dans la prostitution, c’était valorisant que des types payent ou qu’ils s’arrêtent beaucoup, comme à Nation. Je me disais que je n’étais pas si moche que ça. Je suis d’une famille métissée socialement : un père issu de la grande bourgeoisie et une mère du lumpenproletariat. Une famille rock’n roll. Avant de se barrer, mon père racontait comment il avait torturé en Indochine ; il disait s’être engagé par goût du meurtre. Un fou complet. Ma grand-mère avait à son actif des actes assez terrifiants. Ma mère a abandonné mon frère à six ans. Dans cette famille, il y avait eu des violences extrêmes mais banalisées. Je n’ai pas subi de violences physiques. C’étaient des violences morales.

Je ne m’aimais pas. Je n’avais aucune estime de moi-même. J’étais dans des démarches d’auto-destruction. J’ai été anorexique. Se prostituer pour moi relevait d’une certaine haine, d’un certain mépris de soi ; une façon de dire, je ne vaux pas mieux que ça, de me faire du mal. Mon sexe, mon corps étaient bons à jeter aux chiens. Je l’ai ressenti quand je me suis fait payer. Mon désir, mon plaisir, comptaient pour du beurre. Or, si je n’ai pas de plaisir, je ne suis qu’un bout de viande. L’argent a été un passage terrible.

Pour moi, la prostitution, ce n’est pas horrible et c’est horrible que ce ne soit pas horrible. C’est comme une lobotomie. On n’y est pas, on voyage, on pense à autre chose. Toutes m’ont dit la même chose : il faut mettre une barrière mentale. Avant, on est comme dans la salle d’attente du dentiste. Pendant, ça me faisait l’effet de la roulette quand on est sous anesthésie ; c’est très déplaisant comme impression. Il devrait y avoir du désir, du plaisir et il n’y a rien. Même pas forcément du dégoût. Rien. Tu couches avec un type, ça ne te fait rien. Ces types, tu les confonds, leur visage ne te dit rien. Il y a ce sentiment de dévoyer quelque chose qui est bien. Pour moi, c’est l’image même de la dépression. J’ai fait une dépression à une époque. Je ne ressentais plus rien. Plus rien ne me faisait envie. C’était le néant. Le vide. Comment un type peut-il vouloir ça ? Vouloir un fantôme ? C’est ça qu’ils attendent d’une relation avec une femme ? Nous, on attend autre chose. L’idée que le type, ça ne lui plairait pas, me bloquerait complètement.

La prostitution, c’est abstrait dans l’esprit des gens. Il y a un énorme déni. On ne te voit pas, tu n’existes pas. Ce que tu es, ce que tu ressens, on s’en fiche. On pourrait être un cadavre, le gars ne le remarquerait même pas. D’ailleurs, une de mes copines, un client lui demandait de faire la morte. Comment ces mecs acceptent-ils d’être des instruments de souffrance ? De dégradation ? Comment peuvent-ils y prendre du plaisir ? Mais ils n’ont pas envie d’entendre. Ils sont incapables de la moindre auto-critique. Beaucoup d’hommes n’ont aucun sens de l’altérité. Quand j’ai été dépucelée, j’ai crié sous la douleur. Le gars n’a rien vu. Il était dans son trip d’initiateur. Et ils sont tous convaincus d’être de bons amants ! Dans les partouzes, il y en avait, des femmes qui n’étaient pas volontaires ! J’en ai vu pleurer. Pas un ne voyait qu’il s’agissait de viols. C’était comme ça, c’est tout.

Ces hommes sont incapables de voir qu’il y a quelqu’un en face d’eux. Pardon pour l’expression mais il n’y a personne au-delà des trois centimètres autour de leur bite.

Interdite de parole

Ce qui me fait souffrir, c’est de ne pas pouvoir en parler. Ni avant, ni maintenant. À l’époque, il n’y avait que ma copine qui était au courant. Après, dans les milieux artistiques où je naviguais, je pouvais dire que j’étais libre sexuellement, mais que je me prostituais, impossible. Je crois que les gens sentent que c’est malsain, qu’il y a quelque chose… J’ai vécu cette honte, cet immense mépris pour les prostituées. Même dans le milieu militant d’extrême gauche où j’évolue. Même là, on ne peut pas dire qu’on a été prostituée. Mon compagnon le sait, mais il n’aime pas en parler. Ça le dérange.

Avant, je n’étais pas féministe. Dans des milieux artistiques, je n’ai jamais été gênée d’être une femme. Par contre, dans les milieux militants, j’ai été sidérée par les propos sexistes. Les filles sont des potiches.

Aujourd’hui, j’ai deux ados, et j’entends à longueur de temps des « fils de pute » ou « ta mère la pute ». En ce moment, je suis de près le débat autour de la prostitution. On entend perpétuellement les mêmes arguments : et si c’est elle qui veut ?. C’est épuisant. On nous dit même que vendre son sexe ou vendre ses mains, c’est pareil. Vraiment, ils ne font pas la différence ? Et le discours indécent sur la défense du petit commerce, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est toutes celles qui sont contraintes, toutes celles qui meurent ! Rien ne justifie leur viol. Les prostituées volontaires, on s’en fout ! Elles servent d’alibi.

La prostitution, ce n’est pas un métier, c’est une situation. Mais la société vous estampille. Elle en fait un statut. Pire, les prostituées, comme les esclaves, vivent avec tout un historique de violence, de mépris et d’ostracisme. Comme les esclaves, elles sont marquées.

On peut juger de l’état d’une société à ses éléments maladifs. Pour moi, la prostitution est un symptôme de maladie de la société tout entière, la partie émergente de l’iceberg. Elle montre quelque chose de très pathologique.

La prostitution, c’est une fuite en avant. Une expérience de mort. C’est comme une privation sensorielle ; comme une infirmité. C’est impossible à surmonter, cette médiocrité, ce néant. Encore maintenant, je garde en moi une mutilation cachée. C’est comme un viol. Un trou béant dans ma vie, une super tâche sur mon CV. J’ai connu cette humiliation ; et encore, pas l’humiliation publique qui menace les prostituées d’aujourd’hui à cause des images d’elles qui circulent sur Internet. Une de mes copines disait que c’était comme d’avoir été mise au pilori et de s’être fait pisser dessus. Cette humiliation est intégrée à mon psychisme. Je ne pourrai plus jamais être quelqu’un à qui ce n’est pas arrivé.

Publié dans Prostitution et Société numéro 180.

[1] Film érotique, de Just Jaeckin, 1974. L’un des plus gros succès du cinéma français.

[2] De Michel Boisrond, 1975.

[3] Soit un peu plus de 150 euros.

[4] Sonia propose de lancer une enquête sur la simulation des femmes. Pour elle, c’est un sujet tabou et une boîte de Pandore : le sexe sous contrainte, mais sans violence, est un véritable continent noir ; l’objet d’un déni total des hommes.

Manifestation après l'événement

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