Sonia : « Je garde en moi une mutilation cachée. »

Trente ans ont passé depuis que Sonia a fait l’expérience de la prostitution. Aujourd’hui, elle tente d’expliciter ce qui lui apparaît comme un marquage, physique et symbolique, une humiliation, un goût de néant.

Je l’ai fait par choix, si on veut : de la prostitution occasionnelle, pendant quatre, cinq ans. Et je n’ai pas eu de mac. Malgré ça, c’est une histoire qui a eu des effets destructeurs. Ça m’a rendue frigide dans ma vie privée. L’effet a été presque simultané.

J’avais une vingtaine d’années. J’étais bizarre, marginale, je ne pouvais pas m’intégrer. J’avais une copine, une fille de la Ddass qui se droguait un peu, et on était des « chaudasses ». On allait draguer, on n’avait pas froid aux yeux. Mais on était pauvres. Je me souviens qu’on faisait un seul repas par jour, un peu de Vache Gros Jean sur du pain. Un jour, elle m’a raconté qu’elle avait une copine qui avait un client régulier. Elle cherchait d’autres filles. On s’est dit qu’on allait y aller à deux.

À l’époque, c’était dans le coup de dire qu’on avait le fantasme de se prostituer. Le cinéma y contribuait. C’était le temps où sortaient des films comme Emmanuelle [1] montrant une jeune femme « libérée », ou Catherine et Compagnie [2], avec Jane Birkin et Patrick Dewaere ; l’histoire d’une jeune Anglaise qui arrive à Paris et monte sa petite entreprise en monnayant son corps et se retrouve évidemment à la tête d’une petite fortune qu’elle fait fructifier en bourse. Bref, il fallait être « sans préjugés ». Donc on trouvait ça anodin. On s’en serait presque vantées.

En fait, très rapidement, un rideau s’est installé. J’ai été obligée de me blinder. Après, j’ai mis longtemps à me déblinder. Le sexe joyeux d’avant était devenu quelque chose de naze, de dégoûtant, de triste.

On a mis des petites annonces dans les journaux gratuits avec mon numéro de téléphone. On allait à deux aux rendez-vous, avec ma copine. C’était une sécurité, surtout affectivement. La première passe, on la faisait à deux (en demandant 1 000 francs [3] chacune) et on se faisait inviter dans un restau chic, ce qui nous permettait de sonder les types. Eux étaient contents de nous montrer. C’étaient des hommes mariés, ils nous faisaient des petits cadeaux, nous prenaient pour des maîtresses. Ces types ne me plaisaient pas mais n’étaient pas immondes non plus : des hommes plutôt installés, avec de belles situations.

J’ai toujours limité. Je voulais juste de quoi payer mon loyer et améliorer un peu le quotidien. Je m’en suis tenue à une petite quinzaine d’hommes, dont beaucoup d’habitués. Il y avait beaucoup de trompe-l’œil : on les faisait payer à la fin, et pas avant, pour leur donner l’illusion d’être avec une maîtresse. Du coup, certains « oubliaient », style « pas de ça entre nous ». J’étais obligée de leur rappeler. Ce moment de l’échange d’argent était toujours extrêmement pénible ; mais c’était pire quand il fallait réclamer.

Les clients, une vraie corvée

Au lit, ils étaient lambda. Des types ordinaires, un sexisme ordinaire. Rien de traumatisant. L’image qu’ils avaient des femmes, c’est l’image qu’ont beaucoup d’hommes dans la société. Un jour, il y en a un qui m’a fait la conversation et qui m’a dit : L’entropie, tu ne sais pas ce que c’est. Je le savais, donc je lui ai expliqué. Du coup, il n’a plus voulu. Il fallait que je lui sois inférieure, que je corresponde à son fantasme de la femme. Pas question de lui tenir la dragée haute sur le plan intellectuel. En gros, j’étais censée boire leurs paroles. Il fallait qu’ils aient l’impression d’être des rois ; et des initiateurs, d’où leur goût pour les très jeunes filles.

Avec le recul, je les vois comme très médiocres. Je les confonds d’ailleurs, impossible de les distinguer. Mais je garde des souvenirs : le jour où un type, un psychiatre d’une cinquantaine d’années (celui-là n’était pas marié) nous a emmenées chez lui. Quand on est arrivées, ma copine s’est aperçue qu’elle était déjà venue dans cet appartement pour réviser son bac avec la fille du type. Quant il a compris qu’il avait affaire à une copine de sa fille, il a été excité comme un fou.

Il y avait aussi des mecs qui voulaient me sauver. Des types qui venaient chez moi, mais qui se dépêchaient de m’emmener à l’hôtel quand ils voyaient ma chambre de bonne pourrie ; en restant, ils n’auraient pas pu se cacher la misère dans laquelle je vivais. Certains m’ont proposé de me payer un studio. J’ai toujours dit non, heureusement. Ils m’auraient tenue. Il y a aussi eu un client, un petit employé, qui a tenté de faire le proxénète. Je lui ai balancé un coup de bombe lacrymo.

Une fois, on a fait le trottoir à Nation. On s’arrangeait pour sélectionner. Quand le type ne nous plaisait pas, on annonçait un prix élevé pour qu’il dégage. On s’est d’ailleurs fait virer aussitôt par les filles, très jeunes, qui étaient là : des cadavres ambulants, mais sollicitées par plein de types ! Une autre fois, on a essayé une agence d’escortes. Une expérience ultra-courte : dans un dîner de chasseurs, on a explosé et on est parties à grand fracas en les traitant de connards…

Un jour, j’ai aussi fait un client maso. Mais les masos, je n’y arrivais pas. Là, ça m’aurait complètement détruite. J’ai eu des copines qui s’étaient spécialisées. Une m’expliquait qu’il fallait obéir à un scénario ultra-précis.

En fait, les clients, je m’ennuyais terriblement avec eux. Ils étaient chiants. Une vraie corvée. Au lit, il fallait s’adapter et jouer la comédie. Je me souviens de ceux qui me disaient : ça t’a plu ? alors que j’étais restée comme une planche [4]. Un jour, un client m’avait demandé, contre une belle somme, de faire comme si j’étais séduite par son copain et de coucher avec lui. Quand j’ai couché avec le copain en question, j’ai été prise d’un dégoût profond, à tel point que je me suis mise à pleurer. Il n’a rien vu. Ces larmes qu’il n’a pas remarquées m’ont renvoyée au sentiment de ne pas exister.

Quand j’ai arrêté la prostitution – le jour où j’ai trouvé un boulot dans mes cordes –, j’ai stoppé toute relation avec des hommes. Ça m’a pris au moins deux ans pour retrouver des sensations sentimentales et sexuelles.

Une façon de se faire du mal

Mes copines étaient des filles très fragiles qui avaient des parcours lourds et des problèmes avec leurs parents : l’une abusée dans son enfance, l’autre droguée. Des filles dévalorisées, pas vues. On avait toutes de grosses angoisses d’abandon.

Moi, ma mère ne me voyait pas. Un jour, je suis rentrée en sang à cause d’un accident, elle n’a vu que les taches sur mon pantalon ; pas ma détresse. Et elle me faisait du chantage au suicide pour ne pas me laisser partir. Quand je lui disais que je sortais avec un garçon, elle répondait : ils prendraient n’importe quoi. Du coup, dans la prostitution, c’était valorisant que des types payent ou qu’ils s’arrêtent beaucoup, comme à Nation. Je me disais que je n’étais pas si moche que ça. Je suis d’une famille métissée socialement : un père issu de la grande bourgeoisie et une mère du lumpenproletariat. Une famille rock’n roll. Avant de se barrer, mon père racontait comment il avait torturé en Indochine ; il disait s’être engagé par goût du meurtre. Un fou complet. Ma grand-mère avait à son actif des actes assez terrifiants. Ma mère a abandonné mon frère à six ans. Dans cette famille, il y avait eu des violences extrêmes mais banalisées. Je n’ai pas subi de violences physiques. C’étaient des violences morales.

Je ne m’aimais pas. Je n’avais aucune estime de moi-même. J’étais dans des démarches d’auto-destruction. J’ai été anorexique. Se prostituer pour moi relevait d’une certaine haine, d’un certain mépris de soi ; une façon de dire, je ne vaux pas mieux que ça, de me faire du mal. Mon sexe, mon corps étaient bons à jeter aux chiens. Je l’ai ressenti quand je me suis fait payer. Mon désir, mon plaisir, comptaient pour du beurre. Or, si je n’ai pas de plaisir, je ne suis qu’un bout de viande. L’argent a été un passage terrible.

Pour moi, la prostitution, ce n’est pas horrible et c’est horrible que ce ne soit pas horrible. C’est comme une lobotomie. On n’y est pas, on voyage, on pense à autre chose. Toutes m’ont dit la même chose : il faut mettre une barrière mentale. Avant, on est comme dans la salle d’attente du dentiste. Pendant, ça me faisait l’effet de la roulette quand on est sous anesthésie ; c’est très déplaisant comme impression. Il devrait y avoir du désir, du plaisir et il n’y a rien. Même pas forcément du dégoût. Rien. Tu couches avec un type, ça ne te fait rien. Ces types, tu les confonds, leur visage ne te dit rien. Il y a ce sentiment de dévoyer quelque chose qui est bien. Pour moi, c’est l’image même de la dépression. J’ai fait une dépression à une époque. Je ne ressentais plus rien. Plus rien ne me faisait envie. C’était le néant. Le vide. Comment un type peut-il vouloir ça ? Vouloir un fantôme ? C’est ça qu’ils attendent d’une relation avec une femme ? Nous, on attend autre chose. L’idée que le type, ça ne lui plairait pas, me bloquerait complètement.

La prostitution, c’est abstrait dans l’esprit des gens. Il y a un énorme déni. On ne te voit pas, tu n’existes pas. Ce que tu es, ce que tu ressens, on s’en fiche. On pourrait être un cadavre, le gars ne le remarquerait même pas. D’ailleurs, une de mes copines, un client lui demandait de faire la morte. Comment ces mecs acceptent-ils d’être des instruments de souffrance ? De dégradation ? Comment peuvent-ils y prendre du plaisir ? Mais ils n’ont pas envie d’entendre. Ils sont incapables de la moindre auto-critique. Beaucoup d’hommes n’ont aucun sens de l’altérité. Quand j’ai été dépucelée, j’ai crié sous la douleur. Le gars n’a rien vu. Il était dans son trip d’initiateur. Et ils sont tous convaincus d’être de bons amants ! Dans les partouzes, il y en avait, des femmes qui n’étaient pas volontaires ! J’en ai vu pleurer. Pas un ne voyait qu’il s’agissait de viols. C’était comme ça, c’est tout.

Ces hommes sont incapables de voir qu’il y a quelqu’un en face d’eux. Pardon pour l’expression mais il n’y a personne au-delà des trois centimètres autour de leur bite.

Interdite de parole

Ce qui me fait souffrir, c’est de ne pas pouvoir en parler. Ni avant, ni maintenant. À l’époque, il n’y avait que ma copine qui était au courant. Après, dans les milieux artistiques où je naviguais, je pouvais dire que j’étais libre sexuellement, mais que je me prostituais, impossible. Je crois que les gens sentent que c’est malsain, qu’il y a quelque chose… J’ai vécu cette honte, cet immense mépris pour les prostituées. Même dans le milieu militant d’extrême gauche où j’évolue. Même là, on ne peut pas dire qu’on a été prostituée. Mon compagnon le sait, mais il n’aime pas en parler. Ça le dérange.

Avant, je n’étais pas féministe. Dans des milieux artistiques, je n’ai jamais été gênée d’être une femme. Par contre, dans les milieux militants, j’ai été sidérée par les propos sexistes. Les filles sont des potiches.

Aujourd’hui, j’ai deux ados, et j’entends à longueur de temps des « fils de pute » ou « ta mère la pute ». En ce moment, je suis de près le débat autour de la prostitution. On entend perpétuellement les mêmes arguments : et si c’est elle qui veut ?. C’est épuisant. On nous dit même que vendre son sexe ou vendre ses mains, c’est pareil. Vraiment, ils ne font pas la différence ? Et le discours indécent sur la défense du petit commerce, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est toutes celles qui sont contraintes, toutes celles qui meurent ! Rien ne justifie leur viol. Les prostituées volontaires, on s’en fout ! Elles servent d’alibi.

La prostitution, ce n’est pas un métier, c’est une situation. Mais la société vous estampille. Elle en fait un statut. Pire, les prostituées, comme les esclaves, vivent avec tout un historique de violence, de mépris et d’ostracisme. Comme les esclaves, elles sont marquées.

On peut juger de l’état d’une société à ses éléments maladifs. Pour moi, la prostitution est un symptôme de maladie de la société tout entière, la partie émergente de l’iceberg. Elle montre quelque chose de très pathologique.

La prostitution, c’est une fuite en avant. Une expérience de mort. C’est comme une privation sensorielle ; comme une infirmité. C’est impossible à surmonter, cette médiocrité, ce néant. Encore maintenant, je garde en moi une mutilation cachée. C’est comme un viol. Un trou béant dans ma vie, une super tâche sur mon CV. J’ai connu cette humiliation ; et encore, pas l’humiliation publique qui menace les prostituées d’aujourd’hui à cause des images d’elles qui circulent sur Internet. Une de mes copines disait que c’était comme d’avoir été mise au pilori et de s’être fait pisser dessus. Cette humiliation est intégrée à mon psychisme. Je ne pourrai plus jamais être quelqu’un à qui ce n’est pas arrivé.

Publié dans Prostitution et Société numéro 180.

[1] Film érotique, de Just Jaeckin, 1974. L’un des plus gros succès du cinéma français.

[2] De Michel Boisrond, 1975.

[3] Soit un peu plus de 150 euros.

[4] Sonia propose de lancer une enquête sur la simulation des femmes. Pour elle, c’est un sujet tabou et une boîte de Pandore : le sexe sous contrainte, mais sans violence, est un véritable continent noir ; l’objet d’un déni total des hommes.

Manifestation après l'événement

Manifestation après l’événement

Paule : « Ce qui me dégoûte, c’est tous ces gens qui sont pour la prostitution à condition que ce soit pour les autres ! »

Paule a commencé à se prostituer à 20 ans. Plusieurs années après, elle a pu arrêter. Mais à quel prix… Histoire d’une vie.

J’ai commencé il y a vingt ans, dans un bar cher, avec une clientèle de médecins, de profs, mais aussi de curés en soutane et un homme politique connu. J’ai aussi travaillé dans un bar montant, avec Monsieur Tout-le-Monde : des commerçants, des agriculteurs… C’était en Belgique, les clients pouvaient monter pour une bouteille. Dans les bars, je voyais 95 % d’hommes mariés.

Quand je pense que les femmes mariées disent qu’il faut des prostituées pour les hommes seuls et les handicapés ! Ce sont des clichés à abattre. Au fond, elles savent très bien que ce sont leurs maris qui viennent.

C’est comme les clichés sur la prostitution qui éviteraient les viols. Ce sont encore les femmes mariées qui pensent cela. Ce qui excite un violeur, c’est une femme qui crie, qui refuse.

Après les bars, j’ai travaillé chez moi, à domicile. Les clients m’ont suivie. Ce que je voulais, c’était en faire des habitués. Je vivais dans une résidence avec un concierge. ll fallait que ce soit discret. Je n’étais pas trop exigeante, je travaillais juste pour assurer un petit salaire, pour m’acheter des fringues et payer l’électricité, le loyer et le téléphone. Je ne buvais pas, j’étais normale. Je voyais beaucoup d’hommes âgés, à partir de 55 ans. lis sont plus discrets, il n’y a pas de tapage. Je préférais gagner peu mais ne pas prendre de risques.

Parfois je mettais une annonce, style annonce de rencontre, et je faisais le tri. Je répondais en fonction de la voix, de l’écriture. Je les faisais venir et là, je leur annonçais que je me faisais rémunérer. Les trois-quarts disaient OK, alors que, sur leur lettre, c’était bon chic bon genre… Il est arrivé que certains disent non. J’étais vexée, mais ils m’inspiraient plus de respect.

J’ai fait ça chez moi pendant vingt ans. Les clients me disaient qu’il y avait beaucoup de femmes qui faisaient ça en appartement ; des étudiantes par exemple. Les clients, il y en a qui sont venus me voir régulièrement pendant dix ou quinze ans. Une fois par mois, ou tous les quinze jours. Je crois que c’ était parce que j’étais gaie, je riais tout le temps et je ne parlais pas de moi. Je savais que ça ne pouvait pas les intéresser.

Les clients, par contre, racontent beaucoup leur vie familiale. Certains n’ont jamais de rapports avec leur femme, ils ne s’entendent plus. Il y en a qui préfèrent une prostituée à une maîtresse, d’autres – il y en a beaucoup – qui disent qu’ils aiment leur femme, mais que sexuellement ça ne va plus. J’avais aussi, parmi mes clients, un homme qui vouait une véritable haine à sa femme. Son histoire me fascinait. Ils avaient quarante-cinq ans de mariage, un fils de 35 ans et iil prétendait qu’ils restaient ensemble à cause de lui ! Ils dormaient dans le même lit, avec une marque au stylo sur le drap afin que ni l’un ni l’autre ne mette sa peau là où l’autre mettait la sienne.

Je ne voyais que l’argent. On sait parfaitement que ces hommes ne nous feraient pas entrer dans leur vie. Pour eux, on est la prostituée. Ils nous rejettent s’ils nous voient dans la rue. C’est quelque chose que l’on vit tristement.

J’ai toujours trouvé bizarre que des hommes payent pour ça. J’ai vu de beaux garçons, des jeunes, je n’ai jamais compris. Mais je ne leur ai pas posé la question pour ne pas les mettre mal à l’aise. Tactique commerciale. Ce que je voulais, c’était qu’ils reviennent. En même temps, j’étais contente quand ils partaient. Et ça me pesait quand ils prenaient rendez-vous…

Certains clients me parlaient après. D’autres partaient comme des voleurs, en se disant qu’ils ne reviendraient jamais ; et puis ils revenaient toujours. Il y en avait un qui me demandait ce que je pensais de lui. Je ne disais rien de mal. Pour le garder. Si je lui avais dit ce que je pensais, je l’aurais rabaissé.

Quand un homme me plaisait, ça me faisait peur. Il y en avait un, un beau gars, je lui avais plu. ll ne voulait pas monter. Alors j’ai joué la froide. Je paniquais si l’un prenait son temps, s’il avait l’air de vouloir mettre du sentiment. Tous sont restés des clients. Rien de plus. Avoir une relation amoureuse avec un homme qui m’aurait payée auparavant, je n’aurais jamais pu. J’aurais pensé qu’il allait en payer d’autres.

Certains pensent qu’on est des bêtes de sexe. En réalité, les hommes, on ne les touche même pas. L’odeur, la peau : j’occultais tout pour ne voir que l’argent. Je mettais des barrières pour ne pas voir, ne pas sentir. Leurs dents, leur transpiration, leur haleine. Je posais à peine le bout de mes doigts sur les épaules. C’est fou ! On simule et certains sont persuadés qu’ils nous donnent du plaisir. Ils ne connaissent rien aux femmes, rien au corps des femmes. Souvent, je mettais des films pornos pour que ça aille plus vite. Je créais une ambiance sombre, genre bar. Mais c’était surtout pour ne pas les voir, pour ne pas voir leur regard.

Ces hommes, ils mentaient. Et moi aussi je mentais. Toujours le sourire. Jamais je ne leur aurais confié mes problèmes. Tout ça, c’est vraiment un marché de voleurs. Comme je riais tout le temps et que je ne montrais pas mes problèmes, certains me disaient : Tu es heureuse, toi, tu as de la chance. Ceux que je connaissais bien, je leur disais qu’ils étaient culottés ! Je les remettais à leur place. Je leur expliquais que ce que je faisais, c’était de la survie.

En tout cas, je n’ai jamais rien bu. Jamais rien pris. Jamais je ne me suis laissée frapper. Je ne me serais pas abîmée pour eux. Mon problème, c’était cet appartement. Je me suis enfermée dans une prison. Je ne voyais plus comment en sortir. Vers la fin, je mettais de plus en plus d’annonces pour trouver le sauveur. Celui qui allait me tirer de là. Souvent, je me demandais comment faire pour sortir de cette situation.

On m’ aurait offert un bon boulot, évidemment je l’aurais pris. Même pour moins que ce que je gagnais. Mais je n’avais pas de CV, pas d’expérience professionnelle. Rien. Ce n’est pas un métier. Ça ne peut pas devenir un métier. En plus, on est toujours rattrapé par le passé. On a peur que quelqu’un nous présente des gens – on ne peut rien dire sur sa propre vie -, ou peur de rencontrer d’anciens clients. On est exclu de la société. Quand je pense à ces prosti- tuées qui viennent nous dire à la télé que c’est un métier comme un autre !

Pour les gens, la prostituée n’ a pas de cerveau. On nous prend pour des pauvres filles et on rit sous cape. Et ce qui me dégoûte, c’est tous ces gens qui sont pour la prostitution à condition que ce soit pour les autres !

Quand on est invité quelque part, on vous demande, Et vous, vous êtes dans quoi ?. Ça, c’est affreux. Qu’est-ce qu’on peut répondre ? Qu’on est au chômage. La conversation s’arrête là. n ya une banière : on ne peut rien dire de plus. Les gens sentent bien qu’il y a quelque chose.

Une jeune qui me dirait qu’elle veut faire ça, je lui dirais jamais !. C’est du gâchis ; un barrage dans plein de domaines : social, professionnel. Les jeunes, il faut les préserver, leur faire peur, même. Je me souviens qu’unjour une serveuse de bar m’avait dit ne faites pas ça. Je n ’ai jamais oubliée. Elle a été assassinée dans un bar en Belgique.

J’attends toujours l’homme de ma vie. Mais je serai prudente. Les hommes sont faux, ils sont fourbes, ce sont des menteurs. Si je tombais amoureuse d’un homme, je n’aurais pas confiance. Les femmes mariées ont tort d’avoir confiance. Franchement, est-ce qu’un homme peut avoir une relation amoureuse avec une femme pendant plus de cinq ans ?

Maintenant, j’ai l’APL et je fais des ménages. J’ai des souvenirs d’enfance. On squattait un grenier, on était pauvres. Je n’avais pas de père et ma mère avait des amants. Dans ces moments-là, elle m’emmenait chez un voisin. J’ai des flashs, je me souviens d’attouchements. À l’école, je ne faisais rien. J’avais une vie turbulente, j’étais malfaisante, une espèce de cas social, alors que mes soeurs étaient complètement différentes. L’une a le même mari depuis 25 ans, l’autre depuis 30. Je sais que j’ai été l’enjeu de quelque chose, mais on ne parlait pas de tout ça à l’époque. Ces souvenirs ne me sont revenus que depuis une dizaine d’années. J’en veux à ma mère. Je pense que c’est à cause d’elle que j’en suis arrivée là.

Maintenant, je me dis que je ne l’aime pas. Quand j’ai commencé à travailler comme entraîneuse, j’avais 20 ans. Je donnais mon salaire à ma mère et j ’étais fière, comme une idiote. J’aurais une fille qui fait ça, je ne la mettrais pas dehors mais je lui ferais un de ces lavages de cerveau ! Tout pour qu’elle arrête.

Finalement, c’est mon concierge qui m’a dénoncée aux voisins. Au bout du compte, ce sont nos ennemis qui nous font avancer. Je crois que c’est le dalaï-lama qui dit ça. Parce que depuis que j’ai arrêté, je suis libérée. Maintenant, si on me pose des questions, je dis que j’ai eu un ami et qu’il est décédé. C’est un peu vrai. J’en avais un qui m’aidait financièrement et qui me permettait de faire moins de clients. Il savait, il acceptait. ll n’en parlait jamais. Les gens croyaient que j ’étais entretenue. Mais entretenue, ça passe toujours mieux que prostituée.

Ce témoignage a été publié dans notre revue trimestrielle, Prostitution et Société, numéro 140, janvier – mars 2003. Pour vous abonner et nous soutenir, c’est ici !

Naïma : « j’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse »

cropped-abologo.jpgÀ 16 ans, mon père a découvert que j’avais un flirt. Il m’a menacée avec une arme. Je me souviens de ses mots : Je ne suis pas venu en France pour que tu deviennes une pute. Je suis partie à 18 ans et j’ai trouvé un CDI à temps partiel aux Galeries Lafayette.

Je me suis mise à faire les annonces de bars dans les journaux gratuits. J’avais l’image du cabaret, du spectacle, un peu comme dans les films. Je pensais qu’il y avait un peu d’arnaque et qu’on pouvait se faire pas mal d’argent.
J’en avais repéré un, j’y suis allée. J’étais tétanisée. Une hôtesse m’a expliqué que le boulot consistait à tenir compagnie aux hommes en buvant un peu de champagne. La patronne m’a dit d’être sexy. Elle a ajouté : « il est interdit d’avoir des relations sexuelles avec les clients. »

Le premier jour, il y avait trois filles. L’une d’elles, une Africaine m’a dit : « Alors ma belle, tu vas sucer ? » Je me suis rebellée. Elle a rigolé. Le lendemain, je ne travaillais pas aux Galeries et je suis arrivée dès l’ouverture, à 15h. Il y avait là des hommes d’affaire syriens. La patronne leur a dit : « Regardez mon joli petit cheptel ! Elles sont bien chaudes. » Ce sont les mots qu’elle a employés.

Je me suis retrouvée seule avec un homme dans l’un des box séparés par des paravents qui sont réservés à ceux qui prennent des bouteilles. Il a tout de suite posé un billet de 500 F sur la table. Quand il m’a demandé une petite gâterie, j’ai refusé. Il m’a accusée de « faire ma coincée« . Et puis il s’est levé, a baissé son pantalon. J’ai dit : « Je ne peux pas.«  Alors, il m’a attrapé la tête.
Après, j’ai vidé tout le reste de la bouteille. La routine était installée. Je me suis dit : “tu vas tenir, prendre ton courage à deux mains ; pour ton frère”.[nota : Naïma vit alors avec son jeune frère à sa charge.]

Je me sentais en sécurité avec la patronne, une femme de 45 ans, très chic, ancienne prostituée. Elle me parlait gentiment, enfin au début… Avec le recul, j’ai compris qu’elle était dépressive et alcoolique. Dans son cercle d’amis, il y avait des policiers. Une fois, on m’en a montré un, haut placé paraît-il. Il n’a pas pris de fille mais il est venu boire un verre.
Ce souvenir m’a beaucoup marquée. Comment sortir de ça si la police est dedans ?

J’ai vite compris comment ça fonctionne. Au comptoir, pas de mains baladeuses ; rien ne doit se voir. En réalité, la fellation fait partie de la consommation après la première bouteille.
L’éventail des clients est large. Mais en général, c’est plutôt des cadres, chefs d’entreprise, médecins. Je ne comprends pas leur démarche. Le plaisir de payer ? Le pouvoir pour eux, apparemment, c’est aussi la possession de la femme. La prostitution, c’est avoir du pouvoir sur quelqu’un de plus faible.

Au début, on cherche à comprendre ; après on laisse tomber. C’est dur d’être confrontée à la réalité de l’homme. Pour moi, les clients sont violents ; il y a les violents physiques, les barbares – je paye, tu te tais et tu obéis – mais les autres aussi sont violents ; moralement, avec leurs moyens de pression. Au bout du compte, j’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse, ça les excite plus. Ils aiment le challenge.

Je buvais pas mal pour supporter. Dans ces bars, nous, on ne boit que du champagne. Je fréquentais toujours un peu mon ex petit ami. Quand j’étais triste, il était là ; il ne m’a jamais demandé d’argent directement. Si j’étais gentille et que je lui faisais des cadeaux, je le voyais ; des cadeaux chers bien sûr. Ca ne me plaisait pas trop, mais il me manquait et donc… Maintenant je comprends qu’il a usé de manipulation.

À l’époque, quand il m’arrivait de sortir dans la journée, j’étais dans une bulle. Je me réveillais à 1h de l’après-midi, j’arrivais à 15h au bar, à l’intérieur on avait l’impression qu’il était minuit. J’avais quitté le monde réel. Mes copines m’avaient laissé tomber. Quand j’arrivais, je fermais mon esprit ; un peu comme si celle qui était dans le bar n’était pas moi mais une autre personne. Au bar, on nous donne un prénom ; ça amplifie le dédoublement ; vis-à-vis des clients, c’est comme une protection, une garantie d’anonymat.

J’ai commencé à avoir des soucis avec ma patronne, elle ne voulait pas me payer ; elle disait qu’elle avait des problèmes d’argent. En plus, je ne pouvais plus supporter l’alcool ; j’allais vomir dans les toilettes, je passais des soirées atroces. J’ai fait une lettre de démission, puis des démarches auprès de l‘inspection du travail. Sans résultats. Je n’avais plus d’économies, je n’arrivais plus à chercher de travail, j’avais trop honte de moi. J’avais été licenciée des Galeries. En fait, je n’ai tenu que sept mois avec les deux boulots.
Je suis donc retournée voir la patronne pour récupérer mon argent. Elle m’a proposé de revenir.

À ce moment-là, un Algérien, qui était tombé amoureux de moi, a épousé la patronne pour reprendre le bar. Il m’a dit que c’était moi qu’il aimait. Il prenait de la coke, du whisky ; je suis entrée dans un jeu pervers, j’ai eu des relations avec lui, et la patronne l’a appris. C’est devenu horrible. J’ai eu droit aux clients les plus durs ; par représailles. Elle se vengeait. Elle leur disait que j’étais faite pour la sodomie. J’avais peur d’elle, depuis que je l’avais vue avec le commissaire. Elle prenait de l’alcool, du lexomil, elle avait des crises : c’était les larmes, les insultes.

Tant que mon argent n’était pas versé, je revenais toujours. Maintenant, je sais que c’est une méthode pour nous tenir. J’étais une gagneuse comme ils disent, j’avais « un bon potentiel« …

La patronne nous détruisait psychologiquement. Lui frappait. Je commençais à refuser les clients, je pleurais, je perdais tout contrôle. Il me disait « j’en ai rien à foutre » et il cognait. Je criais, personne ne bougeait. Je sortais démolie et j’allais chez le médecin pour faire constater.
La quatrième fois, j’ai décidé de porter plainte. J’ai foncé au commissariat et j’ai tout déballé. J’ai juste épargné la patronne, j’avais trop peur de ses relations. Les policiers m’ont donné leur numéro de portable pour que je me sente plus en sécurité. J’ai porté plainte pour violences, proxénétisme et abus sexuels ; j’étais à sa disposition et pour moi il s’agissait de viols.

Au procès, je me suis retrouvée seule. Pas de témoin, personne. Les hôtesses m’avaient pourtant dit qu’elles viendraient. Lui, il avait toute sa famille…
Aujourd’hui, j’ai une autre perception des êtres humains. Je suis sans illusion. En plus, il s’est passé des choses bizarres, les procédures n’ont pas été respectées. Mon avocate n’a été prévenue du procès que le matin même.
Il a écopé de 18 mois avec sursis. Il y a quelques mois, il est venu sonner chez moi. A 7h du matin. Et je l’ai recroisé dans mon quartier. Depuis, j’ai pris un chien, un rottweiler.

Je suis sortie de tout ça il y a un an. J’ai subi un traumatisme ; j’ai fait une tentative de suicide. La famille ? Pas là. Les amis ? Pas là. L’amour ? Pas là. A quoi ça sert de vivre ? Je n’ai plus confiance.
Mon rapport aux hommes a changé. Je m’efforce de rester positive mais je n’arrive pas à concevoir qu’un homme différent puisse exister.
Mais je travaille sur moi et heureusement, j’ai fait une formation ; pour moi, c’est une renaissance.

Pour en sortir, il a fallu que je me coupe du monde. J’ai arrêté l’alcool. J’ai coupé avec mon ancien copain. Je l’ai vu faire son cinéma avec une autre fille. Maintenant, elle travaille dans un bar américain. Ils sont très patients…

Ce qui est dur, c’est de tout recommencer de zéro, de tout reconstruire : avec les autres, avec la vie professionnelle ; sur mon CV, il y a un trou de 2001 à 2004. Il faut rompre et c’est terrible à affronter. En plus, le monde de la nuit est petit et on est vite repérée. Si une fille échappe à son proxo, elle peut être reprise par un autre ; c’est très organisé.

Prostitution et Société n°148.

Fiona, 2/2 : « dans le milieu tout le monde se tait »

Image 27Voici la deuxième partie du témoignage de Fiona.
A nouveau en bas de l’article, la vidéo du témoignage lu par Eva Darlan lors de l’abolition citoyenne du système prostitueur

En onze mois, j’ai connu sept établissements. C’était en Belgique, à la frontière française. Il y a une route avec 45 bars, à vingt minutes de Lille. La première fois, c’est lui qui m’a amenée. Quand on va dans un bordel, on arrive avec tous ses bagages. Là, on vous fait miroiter les bons points : le salon à UV, la cuisine de la patronne, les jacuzzi. La première fois, je savais que c’était pour une semaine. J’ai signé un contrat. En français. Dans les deux établissements suivants, j’ai signé des contrats en flamand. Sans comprendre un mot.

Beaucoup de filles viennent tous les jours mais il y a celles, c’était mon cas, qui vivent dans l’établissement. On paie pour tout. Les prestations, l’eau, l’électricité, le matériel, les taxes (entre 10 et 50 euros par jour). Et les repas bien sûr. Soit on fait nos courses nous-mêmes, soit on fait une liste au patron et c’est retenu sur le salaire. Ce qu’on gagne, ce n’est même pas la moitié de l’argent qui circule dans l’établissement. Déjà, on n’a que 40% sur l’alcool. Il faut aussi payer le coiffeur, le maquillage, les vêtements. Il y a des fournisseurs qui passent, mais c’est très cher.

Les filles savent où il faut aller pour gagner plus. Elles sont dans le milieu, elles sont au courant. Les Hollandaises ne vont pas en Belgique mais les Belges vont en Hollande. Elles connaissent les tarifs : 100 à 150 euros en Belgique, la moitié en Allemagne, un tiers en Espagne. Les anciennes disent : surtout ne va pas en Espagne, tu ne pourras pas rester indépendante ; on tue celles qui ne veulent pas y aller… Le pays où on gagne le plus, c’est la Suisse. Les riches y viennent, les stations sont luxueuses. Mais c’est aussi le pays le plus dangereux ; le pays de tous les vices. Entre nous, on se parle. Ce bar là emploie des sans papiers, dans celui-là, il y a de l’héroïne. On vante le sauna d’un autre ou le jacuzzi.

Pour recruter, la patronne met des petites annonces. Quand les patrons sont des hommes, ils ont une autre méthode : aller dans d’autres établissements en se faisant passer pour des clients. Ils essaient d’attirer les filles en leur proposant un jour de congé de plus ou en leur promettant des bonus.

Les filles tournent. En Belgique, elles sont déclarées (bien entendu, on ne dit pas la vérité sur ce qu’on gagne). Elles passent d’un pays à l’autre, elles ont des bulletins de salaire. Il y a des établissements qui fonctionnent 24 h sur 24. Il y a celles qui travaillent l’après-midi ou le soir ; les congés se discutent avec la direction. Tout se négocie. Il y a des clients qui restent toute la nuit.

Les bars à champagne sont contrôlés par la police des bars. On a des tests gynéco, des bilans sanguins, des médicaments. Les infirmières des bars passent une fois par mois. On se déplace aussi. Il y a un numéro de téléphone. Tout est gratuit ; et anonyme. Les infirmières ne connaissent que notre prénom d’établissement, pas notre véritable identité.

Les policiers, eux, viennent à deux avec un petit dossier entre 10h et 13h. Ils demandent à voir toutes les filles avec leurs pièces d’identité. Ils vérifient qu’on est inscrites. En fait, ils contrôlent qu’on est en vie et qu’on a des papiers. A part ça, ils ne veulent pas savoir pourquoi on est là. Ils se moquent bien de savoir si vous avez des bleus.

Sur les sept établissements que j’ai connus, il y en a deux dont je me suis fait jeter. Une fois, j’ai dénoncé une fille qui se piquait et c’était la petite amie du fils du patron. La deuxième fois, c’était un changement de direction et donc un changement d’équipe. Sinon, je partais parce que je me lassais, parce que je ne gagnais pas assez ou parce qu’il y avait une mauvaise ambiance entre les filles ou des histoires de drogue.

Pour que ça se passe bien, il faut ne rien voir, ne rien entendre, ne jamais ouvrir la bouche. Si vous voyez le patron donner de la cocaïne aux filles pour tenir, vous faites comme si vous n’aviez rien vu. Une fille comateuse, ou droguée, ou qui ne se réveille pas, il vaut mieux vous sauver plutôt que rester à côté d’elle. Une fois, j’en ai vu une en coma éthylique. Personne n’a voulu appeler l’ambulance. C’est un vulgaire taxi qui l’a jetée à l’hôpital. Les établissements ne viendront jamais en aide aux filles. Ils ne veulent pas d’ennuis avec la police. Donc on met la fille dans une chambre et elle disparaît.

Le travail, c’est boire à ne plus savoir ce que vous faites. Je ne me souvenais de rien, même pas de la personne avec qui j’étais. Avec l’alcool, on peut tout accepter. Dans le premier établissement, la gérante me disait : tu peux jeter l’alcool. Je me souviens, elle était là depuis 37 ans ! Elle avait un regard triste, perdu. Elle avait toujours voulu arrêter, mais elle disait : au final, on y retourne. Elle m’a donné un conseil : dès que tu peux t’en sortir, va-t-en !
Un jour, elle m’a vue démaquillée et elle m’a dit : tu as encore un visage et un corps de bébé.

Parfois, le client paie la gérante. On reçoit 50% de la prestation. Dans d’autres établissements, le client nous paie directement. Il y a des caméras, la patronne surveille. On signe un carnet. Et on met l’argent dans un coffre. Il arrive qu’on dissimule des pourboires. Les clients les glissent dans nos sous-vêtements. Il y a des hommes, aussi salauds soient-ils, qui comprennent un peu. Mais quand ils nous donnent un pourboire dans la chambre, c’est contre quelque chose, c’est évident.

Il y a la concurrence avec les autres filles. Une fois habillées, maquillées, on est toutes plus jolies les unes que les autres. Celle qui est contrariée, fatiguée, on joue contre elle. On lui met la pression parce qu’elle ne boit pas assez vite. Il y a de la cruauté. Tous les moyens sont bons pour gagner plus.

Il y en avait une qui avait 35 ans, avec des enfants. Elle avait quelques rides. Autour, on était cinq filles entre 20 et 28 ans. On ne lui laissait pas à manger, on lui coupait son réveil pour qu’elle ait une sanction (et pour que ses deux heures d’absence nous fassent une rivale en moins). Quand on recevait l’enveloppe de la semaine, il arrivait que la sienne disparaisse.

Les amitiés, ça arrive quand même. S’unir face à la galère. Avec les autres, il arrive qu’on partage les coups durs. Surtout quand on a le même âge. Celle qui n’en peut plus, qui pleure… on se console. Mais ce milieu vous change. Il vous apprend le vice, le mensonge, l’hypocrisie. Il apprend à devenir une vipère.

En général, il faut sourire, ne rien dire, ne pas juger, ne pas être la rivale, ne pas être la reine des bombes non plus, sinon ça vous retombe dessus. Quand il y a quinze filles, c’est terrible. En général, on est entre trois et six par bar, ça va à peu près. Mais on est là pour la même chose. Il faut se faire concurrence sans en faire trop. Celles qui sont là dix-huit heures par jour peuvent être dangereuses.

Les filles, il y en a qui sont tellement naïves qu’elles ne se rendent pas compte qu’elles sont tenues par leur mari ou leur amoureux. Celles qui sont tenues ne le disent pas. Malgré les coups, les larmes, les autres ne vont jamais se dire : quelqu’un la tient. Il y a des choses tabou dans le milieu.

On arrive avec une cicatrice, un coup de cutter, une brûlure de cigarette. C’est le non dit. Si on parle, on gêne. Tout le monde se tait. On a peur de le dire. La société a peur de l’entendre. Là, je parle. Parce qu’ici personne ne me connaît.
Et parce que vous, vous entendez ça tous les jours.

Dans les pays où c’est légalisé, comme la Belgique, la Hollande, les filles trouvent ça normal. Elles ont grandi avec ça. Elles savent que leur père y va tous les week-ends. Ca fait partie de la vie du pays. Les hommes aussi trouvent ça normal. Ils sont persuadés qu’ils aident les filles. Pourquoi est-ce qu’ils culpabiliseraient ? Il y a une police des bars, des médecins des bars.

En Belgique, même les enfants savent que leur père y va. Les patrons viennent avec leurs clients. C’est la norme. J’ai vu des hommes que leur femme appelle alors qu’ils sont là. Ils viennent sans honte. Nous, on sait qu’on va être salies. Ils nous salissent, ils nous diminuent quand bien même ils nous donnent beaucoup d’argent. S’ils voulaient vraiment nous aider, pourquoi ils ne nous engageraient pas plutôt dans leur entreprise ?

L’État est forcément aux petits soins pour des gens qui rapportent autant d’argent. Dans les pays qui légalisent, les patrons sont prêts à tout. L’Etat les laissera tranquilles. En France, les prostituées paient des impôts. Et les PV vont dans les caisses. Pourquoi l’Etat irait-il dénoncer la prostitution ? Les clients sont des procureurs, des inspecteurs, des ministres, des grands sportifs… Ils ont une certaine place dans la société. Ils viennent avec de belles voitures. Les filles sont attirées.

Celles qui me dégoûtent le plus, c’est celles qui sont habillées en Prada et qui font ça pour faire du shopping. Leur mère est au courant. J’ai envie de leur vomir dessus. Quand j’entends une fille de 18 ans dire : je ne fais pas d’études, je suis nymphomane, je n’en ai pas assez d’un seul… Elles sont persuadées qu’on est toutes libres. Il y en a pour qui ça devient un mode de vie. A force de vice, elles en veulent toujours plus. Mais avec dix clients par jour, le corps s’épuise.

Même les volontaires, elles ne peuvent plus vivre normalement après. Elles reviennent. Elles disent : je ne sais faire que ça. Et il n’y a que là qu’elles ont le sentiment d’être considérées. Pour garder cette impression, elles restent.

Pour moi, une fille de bar reste une fille de bar. A la première difficulté, on y retourne. On n’attend pas six mois pour toucher quelque chose. Quand on l’a fait une fois, on ne vaut plus rien.

Je sais qu’en un an, je n’ai rien vu. Rien qu’une infime partie. J’aimerais travailler dans la justice pour faire changer les choses. Ou dans le social pour aider celles qui sont comme moi. Et puis par moments, je me dis : pourquoi faire ?

Publié dans Prostitution et Société numéro 162.

Laldja : « On est une cible »

Il. Jamais Laldja n’a prononcé le nom de celui dont elle dit : je voudrais qu’il ne soit plus vivant. Son obsession ? Que d’autres jeunes femmes ne tombent pas dans le piège. C’est la raison qui l’a poussée à porter plainte et à témoigner.

Tout a commencé en 1991. Laldja avait 20 ans. Elle tenait une pâtisserie en Tunisie, à Nabeul. Son rêve ? Voyager. Elle fait alorscropped-abologo.jpg la connaissance d’un Français, marié, qui lui propose un certificat d’hébergement pour lui permettre de venir à Paris. C’est là qu’elle entame avec lui une liaison et que se noue le premier piège : Il m’a proposé de faire des photos ; des photos un peu osées. Il avait déjà plus de 60 ans, mais était très séduisant, très beau parleur. C’était difficile de lui dire non. Ensuite, commencent le harcèlement, les menaces d’envoi des photos à la famille ou à la police.

Pour ma famille, j’étais vierge. Je l’ai supplié de me rendre les photos, je n’en dormais plus ; j’ai un père et des frères très sévères. Des photos comme ça, en Tunisie, c’est de la prostitution. J’étais sous la responsabilité de ma mère et je savais que si c’était découvert, elle pouvait aller en prison.
En fait, il avait repéré tous mes points faibles et ceux de ma famille. Il savait que je ne pouvais rien dire à personne.

Les hommes comme lui savent qu’en Tunisie, la religion, la politique, la famille ne sont pas bonnes pour les femmes. L’année 1991 a été un cauchemar. Il me menaçait par lettres, par téléphone. J’étais son otage. Je me suis donc installée avec lui en France, dans le Midi. J’avais des relations forcées. Je n’avais pas un sou. Pas de pilules, puisque c’était impossible sans ordonnance. J’ai vite découvert que j’étais enceinte.

En Tunisie, j’avais connu un ami français, René. Il m’a dit, épouse-le. René et moi, on s’est mariés. J’ai demandé une carte de séjour. L’autre me harcelait au téléphone. Il venait me voir, m’obligeait à avoir des relations avec lui. C’était invivable. Je voulais repartir en Tunisie. Mais il m’a menacée, il m’a dit qu’il ficherait ma vie en l’air. En 1992, je suis retournée chez lui. Il avait toujours les photos. Et moi, la honte d’être tombée enceinte célibataire. J’étais d’une famille très connue, il ne fallait pas que ça se sache.

Il m’a fait commencer la prostitution à l’époque où j’étais chez mon ex-mari. Il m’obligeait à faire du stop et à m’arranger pour rapporter de l’argent. J’étais enceinte. Je ne pouvais plus réagir. Mon mari voulait divorcer. Je n’avais pas de récépissé pour mes cartes de séjour et j’avais peur d’être expulsée. Je ne savais pas où aller, où habiter. Avec quel argent ? J’étais devenue un robot.

Je faisais du stop, et je lui donnais tout l’argent. J’étais lourde ; lourde par la grossesse, et lourde parce que je ne pouvais plus penser. Il m’avait raconté qu’il faisait la même chose avec son ex-femme, il me menaçait. Fin 92, j’ai accepté tout ce qu’il a voulu. Il a reconnu l’enfant. Je pouvais rester en France. Maintenant, j’ai honte ; je m’en veux d’avoir été tellement naïve ! Sa femme est partie, j’ai habité chez lui. Même enceinte, il m’emmenait pour que je drague et il venait me chercher à 4h du matin. Je ne connaissais pas la loi, les flics. Il me torturait en jouant l’amoureux fou : je ferai de toi une grande femme.
Il m’accusait de l’avoir fait divorcer. En même temps, il me fascinait.

En 1993, j’ai accouché de ma fille. Quand la petite a eu 6 mois, il m’a fait le discours de la misère, de la petite retraite, de la pension à verser à son ex-femme. Il m’a menacée de distribuer les photos à tous les gens qui me connaissaient et de me faire la croix de vache, une croix sur le visage qui prouve qu’on appartient à un proxénète. J’y croyais. C’était un homme froid, ce qu’il disait, il le faisait. Il me battait avec des nerfs de bœuf. J’ai su plus tard qu’il avait prostitué son ex-femme et qu’il avait déjà écopé de cinq ans de prison pour proxénétisme.

Il regardait les annonces des journaux pour des emplois de serveuse et d’hôtesse. J’ai donc atterri dans un bar à Besançon ; un bar à champagne, où on touche un pourcentage sur la consommation des clients. Quand la patronne vous reçoit, elle omet de dire le principal. Ces bars feraient faillite s’il n’y avait pas les passes.
Les patrons sont tranquilles, ce sont des indics, ils sont protégés. J’ai commencé ce boulot. J’étais déclarée.

En fait, j’aurais préféré la prostitution dans la rue. Tout plutôt que dans ces bars. On est obligée de boire, de manipuler les types, de leur faire la conversation. De faire plus, toujours plus. La concurrence est terrible entre les filles. Et la jalousie. Il y a aussi le chantage à la bouteille. Tu fais ce que je veux, sinon je le dis à la patronne. Les clients, je les humiliais, je me vengeais sur eux. Et ils aimaient ça.

Maintenant, il y avait un nouveau piège, ma fille. J’étais obligée de ramener de l’argent. Je travaillais du lundi au samedi jusqu’à 4 h du matin. Et parfois même le week-end. J’étais une automate. J’avais l’espoir de gagner de l’argent et de pouvoir m’enfuir. Mais il avait une procuration sur mes comptes. J’étais la poule aux œufs d’or.

Quand je rentrais bourrée — forcément, avec tout l’alcool qu’il fallait boire —, il me forçait à avoir des relations avec lui en lui racontant tout ce que j’avais fait avec les clients. J’avais à peine le droit de toucher ma fille. Dans le village, j’étais une étrangère. Il laissait les gens dire que je l’avais fait divorcer de sa femme. On était complètement isolés.

Je faisais des passes à l’extérieur du bar et la patronne l’a su par des clients. Les bars ne veulent pas, c’est de l’argent qui leur échappe. En 1994, j’ai reçu une convocation de la police. Ils m’ont cuisinée. Ils m’ont dit : si tu nous dis tout, on peut le mettre en prison. Mais le flic m’a fait peur, il m’a dit que je risquais l’expulsion. Alors je n’ai rien dit.

J’avais une autre peur, il tombait souvent malade, il était asthmatique. J’avais pitié de lui, je voulais que ma fille ait un père, il l’aimait, c’était son enfant unique. Je trouvais encore le moyen de me faire du souci pour lui. Après, j’ai compris que l’asthme, c’était du cinéma. Il en faisait quand je piquais mes crises de révolte. Il a un sang-froid incroyable.

Nous passions des vacances dans le Midi, où j’étais censée joindre l’utile à l’agréable comme il disait. J’étais rentrée dans l’engrenage. Marche ou crève. Je me disais toujours si je ramène encore cent francs, ça va peut-être s’arrêter. Mais il fallait toujours plus. En plus, c’était un dragueur fini. Il couchait avec tout le monde. Il voulait que je lui drague des filles, que je fasse des partouzes. Il me disait les Arabes sont bloquées, il utilisait le mot arabe pour me rabaisser.

Dans le Midi, c’était le milieu des voyous. En quinze jours, j’ai gagné trente cinq mille francs. Avec l’alcool, je suis une grande parleuse. Il a voulu que je reste. Ma fille était là-haut avec lui. Il disait qu’il nous achèterait une maison dans le Midi. En attendant, il m’a passé son appartement. Je payais tout. Il avait mon carnet de chèques et mon livret d’épargne. Il disait entre mari et femme, il n’y a pas de vol.

Les proxos, c’est comme ça ; au début, ils vous payent tout ce que vous voulez, ils vous invitent au restau ; après, c’est vous qui payez tout.

J’ai travaillé à Sète dans trois bars. Non déclarée. J’aimais le Midi, j’y avais un peu plus de liberté. Mais les bars, c’est un endroit où on ne peut pas parler. C’est le milieu de la nuit, des prostituées, des drogués. Tout le monde trouvait ma situation normale. À qui se confier ? En plus, j’avais honte.
On rigolait aussi ; quand on ne peut pas parler, on rigole…

Il est allé aux Allocations familiales se déclarer seul avec la petite. Je n’existais plus : loyer au noir, boulot au noir, pas de carte de séjour. Je vivais avec des récépissés, sous la menace perpétuelle de l’expulsion. Même les lettres à ma famille, c’est lui qui les écrivait. Il prétendait que je n’avais pas une belle écriture.

Une fois, j’ai été convoquée chez les flics à Sète. Il ne fallait pas dire ce qu’on faisait puisqu’on n’était pas déclarées. Je disais que j’allais juste dans le bar pour boire un coup et m’amuser. Les flics savaient très bien, mais ils ne disaient rien. Il faut faire attention parce qu’il y a des voyous qui savent où vous habitez. Dans le bar, à Sète, la patronne m’a vraiment mis la peur. Petit à petit, on s’endurcit. Les flics aussi veulent coucher avec les filles. C’est l’engrenage des voyous, des flics, de tout. On est une cible.

J’ai aussi travaillé en Corse dans les bars montants, la peur au ventre. Je vivais dans la villa du patron avec douze filles. Les patrons corses vous payent le billet, après, il faut rembourser. Il y a des clients qui m’ont fait terriblement peur. Il y a des moments très durs. Quand on est dans ce cercle, on s’évade en allant dans les discothèques, en achetant des vêtements de luxe. On fait payer et on aime bien payer. Pour dire qu’on existe. C’est drôle, ce milieu, il y a la peur et en même temps le sentiment de protection ; le côté Tu es avec nous, tu es protégée

J’ai aussi travaillé à Épinal dans un bar où il y avait de la cocaïne, à Mulhouse, à Belfort. Et en Suisse : c’est le pire endroit que j’aie connu, avec un sous-sol, des films pornos et du strip-tease. On n’a que le droit d’obéir.

Il m’a aussi fait téléphoner en Allemagne, au Luxembourg. Mais il fallait la double nationalité. J’allais voir ma fille tous les deux mois. Lui descendait régulièrement. Mais je ne m’occupais pas d’elle, je n’étais pas en état. Je me réveillais à 11 h, je buvais trop, j’avais mal à la tête. À 5h, il fallait se préparer, se maquiller et y retourner. En plus, il menaçait de me dénoncer parce que je travaillais au noir. Il m’interdisait de prendre la pilule et il m’interdisait de tomber enceinte. J’étais impuissante. Je vivais avec ses paroles. Il était dans ma tête, il était dans moi.

Je me suis révoltée, je suis devenue alcoolique. Un jour, j’ai frappé un travelo. Drôle de façon de sortir de l’anonymat. Bien sûr, je pouvais partir, à condition de tout laisser, y compris ma fille. Pour aller où ? On ne peut pas aller à la police et dire je me prostitue pour quelqu’un. Avec quelles preuves ?

Quelqu’un qui ne connaît pas ce milieu, qui ne connaît pas la prostitution, ne peut pas comprendre.

J’ai toujours eu l’espoir qu’il réagisse, qu’il dise on arrête ; qu’on se marie. Maintenant j’ai compris ; il ne changera jamais. Il a tout fait pour me détruire. Je suis fière de ne pas être tombée dans la drogue, dans la déchéance. Je ne me suis pas suicidée. Enfin, si, j’ai fait une tentative. Je suis restée deux jours sans me réveiller, chez lui. Il n’a même pas appelé un médecin. Tout ça a duré dix ans au total. J’ai commencé à comprendre que j’allais mal finir, que je n’étais rien. Moi, je voulais qu’on se marie, qu’on ait une vie normale.
Parce qu’avec les lois stupides de mon pays, je suis toujours mademoiselle, sans enfant.

Il remettait toujours à plus tard. Il dilapidait l’argent. Moi, je vivais avec la peur de l’expulsion. Sans rien savoir sur mes droits. Le droit parental par exemple. Il avait tous les papiers, les comptes, je lui donnais des chèques ; il était bien avec des gens haut placés. Plus tard, c’est mon avocate qui m’a dit que j’avais des droits. C’est elle qui m’a conseillé de demander à être interdite de débits de boissons.

Il y avait aussi la question du logement ; sans logement, on ne peut pas récupérer son enfant. J’ai pu en avoir un et récupérer ma fille. Pourtant, il était sûr de gagner : la petite vivait chez lui, il s’en occupait, il avait des témoins. Si j’ai fini par riposter, c’est pour ma fille. Elle commençait à grandir. Même pour manger, elle allait vers lui, pas vers moi. De plus en plus, je me disais, lui a tout, moi je n’ai rien. Et puis j’avais 35 ans. Trop vieille pour le métier. Il lui en fallait une plus jeune. J’ai arrêté de travailler. Un an sans rien faire. Un soir, j’ai vu une émission sur la prostitution à la télé. Ils ont donné le téléphone du Nid. Le lendemain, je laissais un message. Je me souviens, j’avais bu. Et j’avais peur. Grâce au Nid, j’ai pu entamer des démarches.

Je suis tombée sur un inspecteur qui m’a conseillé de porter plainte. Il y a eu des mois d’enquête. J’ai vécu dans l’angoisse. J’avais peur de ne pas y arriver ; il est tellement fort. Il gagne toujours. J’avais la haine et je l’ai encore. Je me suis même dit, si j’échoue, je le tue. Il fallait que je donne des preuves à l’inspecteur. Avec l’argent en espèces, il n’y en a pas. Je lui ai donné les numéros de compte, j’ai dit que j’avais des noms de clients qui avaient fait des chèques. Et heureusement, il yavait des chèques dont des chèques en blanc que je lui avais signés.

J’avais en ma possession des lettres qu’il écrivait à des Camerounaises, des photos de filles nues ; je ne pensais pas que ça pouvait être utile. J’ai été soulagée quand l’inspecteur s’y est intéressé. Cet inspecteur a été très important pour moi. Il m’a rassurée. Moi qui avais si peur. À chaque instant, je pensais tout laisser tomber. Grâce à lui, j’ai affronté la peur d’être fichée, d’être expulsée. Advienne que pourra. Ce qui a été grandiose pour moi, c’est quand il a prononcé le mot de victime. Ce mot m’a rendu l’espoir.
Moi qui m’étais toujours sentie coupable ! Trop naïve, trop bête. Il ya eu un autre moment important ; au tribunal, quand le procureur m’a félicitée pour mon courage.

Il n’imaginait pas que je porterais plainte. Il me prenait pour une moins que rien. Au tribunal, il était pareil. Toujours aussi sûr de lui. Il connaît mon point faible, mon bon coeur. Il sait que je ne veux pas salir ma fille. C’est quoi, une mère prostituée et un père proxénète ? Est-ce que c’est une famille ?

Récemment, il a épousé une Tunisienne de 22 ans. Il est allé jusqu’à se convertir ! Encore une façon de me détruire. Moi, il ne m’a jamais épousée et il m’a salie aux yeux de ma famille. Et il n’est même pas inquiet pour l’issue du procès. En tout cas, j’ai appelé cette Tunisienne pour tout lui raconter. Elle est prévenue. Je ne veux plus qu’il soit vivant.
Il m’a écrasée. Le mal qu’il m’a fait, toute ma vie je l’aurai dans la tête.
Qu’il m’ait obligée à me prostituer… Je me souviens de son regard : c’était un regard qui voulait dire tu ne vaux rien, t’es nulle.

Je peux gagner au loto demain, ça n’enlèvera jamais ce que j’ai subi comme torture morale, comme manipulation. Je ne vis plus normalement, je n’ai plus de relations sexuelles, je n’ai plus confiance en moi. La seule chose qui me fasse du bien, c’est d’avoir ma fille ; et de recevoir des papiers avec mon nom et mon adresse. Au moins, j’existe. Le pire, c’est qu’avant, j’étais courageuse pour quelqu’un, pour cet homme. Et maintenant, pour moi, je suis faible, j’ai perdu toute mon énergie. Si j’ai osé parler, c’est pour y voir plus clair. Est-ce que c’est vrai, ce que j’ai fait ? Est-ce que c’est vraiment mon histoire ?

Quatre ans ont été requis contre le proxénète de Laldja. Le jugement est tombé : 36 mois… dont 30 avec sursis ! Et 15 000 euros de dommages et intérêts. Sans commentaires.

Raïssa : « Les clients ? Je ne veux plus jamais en parler. Plus jamais y penser. »

La Place Pigalle rebaptisée "Place de l'Abolition"Voici le 14e de nos témoignages de personnes prostituées ou survivantes de la prostitution. Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages ici : https://abolition13avril.wordpress.com/30-jours-30-temoignages/

et l’agenda abolitionniste ici : https://abolition13avril.wordpress.com/le-tour-de-france-de-labolition-agenda/

Je suis arrivée en France au mois de mai. Là-bas, en Albanie, je suis allée à l’école jusqu’à 12 ans. Je n’ai pas eu de parents, c’est ma grand-mère qui m’a élevée. Je n’avais qu’elle et ma tante. À 12 ans, on m’a mariée avec un homme de presque 30 ans. Je ne l’avais jamais vu, personne ne m’a demandé mon avis. En Albanie, ce sont les hommes qui décident.

J’ai vécu six ans avec lui. C’était très difficile. Il m’interdisait tout. Je n’avais pas le droit de sortir. Les vêtements, la nourriture, tout venait de lui. On vivait dans sa maison. Il ne travaillait pas. Je ne sais pas exactement ce qu’il faisait, il allait et venait. Et surtout, il me frappait. Pour tout, pour rien. A 16 ans, j’ai eu un bébé.

Un jour, je n’en pouvais plus, je me suis enfuie. Je suis retournée chez ma grand-mère. Le bébé est resté avec lui. Là, j’ai rencontré un homme, la trentaine, qui était avec une copine. Un homme normal. Enfin, je le pensais. Il m’a dit qu’à l’Ouest, je pourrais avoir une vie meilleure et un bon travail…

Mon mari voulait me reprendre. Il venait chez ma grand-mère. Je me suis dit qu’il fallait que je parte. J’ai fait faire un passeport sans rien dire. J’ai payé 50 euros pour l’avoir. C’est cet homme qui a payé. J’avais 18 ans.

Il m’a expliqué que je devais d’abord aller en Grèce. J’ai donc quitté Tirana en taxi et je suis allée où il avait dit. Là, j’ai fait deux à trois heures de marche. Un copain du chauffeur de taxi m’a accompagnée. Nous avons passé la frontière à pied, par un chemin tranquille. Personne ne nous a rien demandé.

Ensuite, un autre taxi m’attendait, conduit par un cousin de l’homme que j’avais rencontré à Tirana et qui avait lui aussi dans les 25/30 ans. En Grèce, un homme et une femme m’ont conduite à Athènes en voiture. Là, je suis restée chez cet homme, dans une maison. Tout avait l’air normal. Jusqu’au bout, jusqu’en France, même si j’ai eu un peu peur, par exemple en passant la frontière, je ne me suis pas méfiée.

À Athènes, j’ai pris l’avion pour Paris. Toute seule. Le billet était payé par l’homme de Tirana. Sur moi, j’avais un numéro de téléphone que m’avait donné la fille qui était avec le chauffeur de taxi ; quelqu’un à joindre quand j’arriverais à Paris.
À l’arrivée, j’ai appelé. J’ai eu une fille qui m’a donné un rendez-vous à la Porte d’Orléans. J’y suis allée. Deux jeunes filles albanaises, comme moi, m’attendaient près de la station de taxi. Elles ont payé. Je n’avais rien sur moi. Elles m’ont emmenée dans un hôtel. Là, j’ai vu qu’il y avait plusieurs Albanaises, cinq ou six. C’était le matin. Le premier jour, tout a été normal.

Le lendemain, une des deux filles qui m’avait accueillie m’a dit qu’il allait falloir que j’aille sur le trottoir. Elle m’a donné des vêtements, des préservatifs et l’après-midi, elle m’a emmenée avec elle à la Porte d’Auteuil. Je n’avais pas un euro, je ne parlais pas un mot de français et je ne connaissais pas Paris. Je ne savais rien. Quand elle m’a dit de l’accompagner, au début, je n’ai pas compris.

C’est en arrivant à la Porte d’Auteuil que j’ai compris ce qu’elle faisait. Il y avait une Albanaise et une Russe. Je suis restée sur le trottoir jusqu’à 9 h du soir. Le soir, elle a pris tout mon argent. Cette fille avait 21 ans.

Qu’est-ce que je pouvais faire ? Elle a menacé de s’en prendre à mon petit garçon et à ma grand-mère.

Cette fille ne me lâchait jamais. Elle me surveillait nuit et jour. La nuit, on dormait à trois dans la chambre. Elle payait l’hôtel, elle m’emmenait manger.
Jamais je n’étais seule.
Sur le trottoir, les policiers passaient. Ils vérifiaient mes papiers, j’avais la photocopie de mon passeport. Quatre fois, on m’a emmenée au commissariat, quatre fois on m’a relâchée.

Une fois, j’ai été conduite au Dépôt de la Préfecture de Police. On m’a gardée deux semaines. C’est l’endroit où on vous garde en attendant de savoir si vous allez être jugée ou expulsée. Le Dépôt est tenu par des sœurs. Dans cette prison, j’ai vu trois juges. Il y avait un interprète. J’ai tout raconté. Enfin, pas tout à fait. Je n’ai pas dit que je donnais l’argent à une autre fille. J’avais trop peur. On m’a demandé si j’avais un maquereau, j’ai dit que non.

Et puis, un beau matin, on m’a dit que je pouvais partir. Personne ne m’a rien proposé. Je me suis retrouvée dehors, sans rien. Sur moi, j’avais une convocation pour le tribunal ; ni papiers ni argent ; juste des préservatifs et un portable. Heureusement, les soeurs m’ont donné le téléphone du Mouvement du Nid. À la sortie, je suis allée dans un autre hôtel. J’ai appelé une copine qui ne donnait pas son argent à un proxo. Elle continuait la prostitution juste pour survivre ; pour payer l’hôtel et la nourriture. J’ai fait pareil. J’avais peur qu’on me retrouve. Alors j’ai contacté cette association. J’ai commencé à aller à leurs cours de français et ils m’ont aidée dans les démarches pour obtenir des papiers.

A ce moment-là, sur le trottoir, j’ai connu deux filles qui m’ont demandé de travailler pour elles. 18 et 20 ans. L’une m’a pris mon passeport, mes bagages, mes photos et le papier qui me servait pour les soins médicaux et que m’avait obtenu l’association. Ces filles donnent tout l’argent à un proxo. L’une des deux n’en avait plus et puis elle en a un nouveau. On ne reste pas sans proxénète.

La semaine dernière, j’ai obtenu une APS, autorisation provisoire de séjour de 3 mois avec un permis de travail. Je vais pouvoir entamer des démarches aux Assedics et à la Mission locale.

Au total, j’ai passé quatre mois au trottoir et deux semaines en prison. J’ai connu d’autres filles albanaises au trottoir, surtout à la Porte de Saint-Cloud. Et au Pont de Saint-Cloud, j’ai vu les maquereaux. Le maquereau d’Albanie, je ne l’ai jamais revu. Les clients ? Je ne veux plus jamais en parler. Plus jamais y penser.

Quant à retourner en Albanie, c’est impossible. Là-bas, il y a mon ex-mari, qui me recherche, et mon maquereau. Comment pourrais-je rentrer chez moi ? Et comment revoir mon enfant ? Je ne sais pas ce que sera mon avenir. J’ai 19 ans.

Mylène, « prostituée de luxe »

cropped-abologo.jpgJadis « hôtesse » en Allemagne, prostituée dite « de luxe », Mylène fait encore des cauchemars à l’idée d’en parler.

« C’était avant la chute du mur de Berlin. À 23 ans, je suis partie en Allemagne. Là-bas, j’ai rencontré un homme qui avait le démon du jeu. Je lui ai signé des chèques en blanc et je me suis retrouvée avec un découvert faramineux. Curieusement, je m’en foutais. J’avais un total mépris de moi-même. D’ailleurs, je faisais du parachutisme, moi qui ai le vertige rien qu’en montant sur une échelle. En fait, j’étais suicidaire.

Je travaillais à Cologne, dans une grande entreprise. Comme j’étais étrangère, j’ai épousé cet homme pour ne pas être expulsée. Avec la dette que j’avais à rembourser, j’ai fait les petites annonces dans un journal gratuit. Je ne voulais pas de bar, je ne bois pas. De toute façon, je n’avais rien à perdre. Et puis c’était en Allemagne, c’est-à-dire pas dans ma langue. Cet épisode, je l’ai vécu en allemand ; j’ai beaucoup de mal à en parler en français.

Au boulot, j’avais une collègue, Jutta. Elle avait un vieux qui venait la chercher en Mercedes. Un lundi, elle m’a expliqué qu’elle avait été gentille avec lui, et qu’il lui avait payé un super chemisier qu’elle avait repéré dans une vitrine.
Un truc à 300 marks à l’époque, hors de prix.
J’ai calculé le coût horaire. Elle avait passé la nuit avec ce type, et elle avait eu le chemisier gris, alors qu’elle préférait le bleu. J’ai pensé que si elle avait été prostituée, elle aurait passé moins de temps et elle aurait choisi la couleur. Froidement, je me suis dit, je préfère me vendre, je n’aurai pas à dire merci.

Dans ma tête, il y avait le chemisier de Jutta et « Belle de Jour » avec Catherine Deneuve. Je voulais garder un certain statut social.
J’ai donc appelé pour une annonce : Hôtesse cherche collègue sympa.
Dans l’appartement, il y avait trois filles. Normales. Une Allemande, une Turque et la femme du propriétaire. Chacune avait son téléphone. Le proprio, le grand Hans, m’a dit que j’allais pouvoir reprendre le « rôle » d’une petite brune qui allait s’arrêter. On tournait à cinq filles, toutes différentes pour éviter la concurrence, toujours un nombre impair pour ne pas se tirer dans les pattes. Je suis devenue Martine.

C’était un appartement cossu dans un quartier genre Neuilly, loué à prix d’or au dernier étage, pour la discrétion. Un immeuble avec des médecins, des dentistes, pour noyer le poisson. Pas du tout le style miroirs et velours rouges, mais du fonctionnel avec serviettes coordonnées. On ouvrait correctement habillées.
On ne disait pas « clients » mais « invités ». On était des « hôtesses ».
La passe était à 100 marks (sans préservatif c’était le double), l’heure était à 300 marks.

On versait au propriétaire 100 marks par jour ou, au choix, la moitié de nos gains. Le plus intéressant, c’était de proposer une heure aux clients et de les faire parler pour en faire le minimum. On préférait en avoir 3 à 200 marks que 6 à 100 marks.
Enfin, le moins possible.
Le grand Hans m’a dit : Si quelqu’un ne te plaît pas, tu rajoutes un zéro au prix. Une fois, j’ai demandé 1000 marks. Le type a payé. Je me disais je vaux 1000 marks ! Moi qui me sentais une merde…

J’ai commencé le soir même. Je me souviens encore de ma joie à 11h du soir d’avoir surmonté ma trouille. En fait, je m’étais shootée au valium. Ce premier soir, j’en ai fait trois. Le prix me semblait exorbitant. Presque trop cher payé. Moi qui étais bourrée de complexes, c’était valorisant.

Quand j’ai été au point, Hans a passé une annonce en précisant que j’étais française. Au début, j’ai eu un sentiment de pouvoir. Tout ce que j’étais capable de gagner ! Une fois, j’ai fait 6000 marks en une seule journée. J’avais rajouté des zéros. Le soir, c’était huîtres et saumon fumé. Je me disais que je les avais bien mérités. J’avais perdu tout sens des réalités. Il fallait se faire plaisir pour compenser.

De temps en temps il y avait des descentes de police. Les flics venaient voir si on était déclarées et si on était en règle du point de vue médical. On passait une visite médicale toutes les semaines, à 23 marks. J’avais un carnet bleu. J’étais immatriculée au ministère de la Santé. Après chaque visite, on nous mettait un tampon. Les clients avaient le droit d’exiger le carnet à tout moment.

Les clients, c’était une grosse majorité de 40/60 ans avec une vie bien rangée, bien monotone. Beaucoup éprouvaient le besoin de se justifier ; je ne leur demandais rien.
Il y avait de tout. Des hommes dont la femme ne voulait plus. Des jeunes qui avaient tout pour plaire, beaux, sympas, intéressants. D’autres qui n’osaient pas demander certaines choses — des fellations — à la mère de leurs enfants ; des gentils, l’un mettait 200 marks sur la table et dans le même temps m’apportait des journaux français pour me faire plaisir.
Des orduriers qui laissaient les filles en larmes ; pas moi, je m’en foutais. Des gros avec une odeur de sueur, des directeurs (notamment le sous-directeur d’une grande banque allemande), des odieux qui jetaient les billets par terre pour nous obliger à les ramasser.
Des pathétiques. Des types dans une grande misère humaine.

Le plus lourd, c’est d’avoir été achetée. Tu n’es rien du tout, je paye.

Pour supporter, on ferme les yeux. Je mettais mon bras devant mon visage, avec mon parfum dessus. Ça permet de protéger une part de soi, une part qu’ils n’auront pas.
Il y avait aussi le valium. Sans le valium, je n’aurais pas pu. Ça ne se voyait pas, ça ne coûtait rien à côté des sniffs des autres. On prenait toutes quelque chose.

Certains clients nous demandent pourquoi on est là. Ce qu’ils veulent entendre, c’est qu’on raffole du sexe, qu’on a besoin de jouir 10 fois par jour. C’est leur fantasme. Au lieu de quoi, jamais aucune fille que j’ai connue n’a eu de plaisir.
Ils sont naïfs. En fait, on n’aspire qu’à une chose. Arriver au dimanche pour que ça s’arrête. On dépose la cervelle en même temps que les fringues et on gémit en cadence pour que ça finisse vite.

Une fois, j’ai passé une semaine entière avec un client pour 1000 marks par jour. C’était l’enfer. J’ai cru crever. Et puis il y avait les filles qui bossaient avec moi : une avait été violée à 13 ans par le petit ami de sa mère, qui n’avait rien trouvé de mieux que de la mettre dehors en l’accusant de l’avoir aguiché. Elle a fini en eros-center, droguée, et elle est morte d’une pneumonie ; à moins que ce ne soit du sida.
Une autre avait un total dégoût des hommes après avoir vu son père maltraiter sa mère ; elle s’était spécialisée dans la domination. La jeune fille turque avait été jetée dehors par sa famille parce qu’elle était enceinte.
Moi ? Ma mère m’a raconté sa nuit de noces. En long et en large. À neuf ans, je savais tout. À six, elle m’avait déjà tout dit sur les règles et le Père Noël. A onze, elle m’a présenté son amant et m’a expliqué qu’il pratiquait la sodomie en guise de contraception. Quand j’ai dit la vérité à ma mère, bien plus tard, sur ma vie en Allemagne, elle m’a interrogée d’un œil lubrique.

Petit à petit, j’ai commencé à penser à mon CV à trous. Je me suis dit que je ne retrouverais jamais de boulot, j’ai eu envie d’une vie normale. J’ai davantage pris le train pour revenir, je passais par Paris, et retour. Pas en avion, c’était trop rapide. il me fallait de plus en plus de temps et d’efforts pour y retourner. Des fois, je claquais 5000 F en un week-end. En bêtises. J’allais me faire faire des gommages. Encore maintenant, j’ai besoin d’en faire deux par semaine. À l’époque, je ne me lavais qu’avec du mercryl. Pour décaper.

Quand j’ai arrêté, j’ai eu la chance de trouver du boulot en France. J’avais mis 20000 francs de côté. Je m’en suis tirée parce que j’ai pu mettre des limites. Mais je ne veux pas imaginer ce que je serais devenue si j’avais été droguée ou si j’avais eu des enfants à nourrir… Après je ne supportais plus le sexe. Une main masculine sur mon épaule me brûlait. Je n’ai plus eu aucune sexualité pendant trois ans.

Le plus lourd, c’est d’avoir été achetée. Tu n’es rien du tout, je paye.
On en prend plein la gueule. Je me sers de toi comme d’une bassine. Pour me vider.
En plus, j’ai été volontaire. Je n’ai jamais eu de revolver sur la tempe. Quand c’est comme ça, on n’a même pas l’excuse d’avoir été une victime ! On a choisi. Mais choisi ou pas, le traumatisme est le même.

Le pire là-dedans, c’est les clients. Tant qu’il y aura des clients, il y aura de la prostitution.
Il faut leur dire ! « Si vous saviez ce qu’on pense de vous ! À quel point on vous déteste, on vous méprise de nous acheter, pendant qu’on vous appelle « chéri » et qu’on vous flatte ! »
Il faudrait placarder des affiches de 4 x 3 m pour qu’ils comprennent.

 

Ce témoignage a été publié dans Prostitution et Société, numéro 138, juillet – septembre 2002 .

Myriam, transsexuelle : « Je n’ai pas trouvé ça spécialement dur. Après tout ce que j’avais vécu, après toute la violence… « 

Née garçon, prostituée à 14 ans, Myriam a connu un parcours éprouvant : violences, discrimination, galère … Aujourd’hui, à 23 ans, elle tente de rompre avec le passé et attend l’opération qui fera d’elle la femme qu’elle se sent être depuis l’enfance.

Si je suis entrée dans la prostitution, c’est parce que je suis transsexuelle. On m’avait dit que c’était le seul endroit où je pourrais rencontrer des trans. Je n’avais pas de famille, personne. J’avais 14 ans et je voulais me procurer des hormones.

On m’a envoyée dans un foyer d’urgence pour les mineurs. J’en suis partie. Je dormais à la rue, je vivais chez les uns et chez les autres. J’ai commencé la prostitution au Bois de Boulogne. Je n’ai pas trouvé ça spécialement dur. Après tout ce que j’avais vécu, après toute la violence… Je ne voyais que mon but : me transformer. J’ai commencé les piqûres à 14 ans. Ce n’est pas douloureux mais il y a des effets secondaires.

Je faisais un ou deux clients pour pouvoir manger. Mais ce que je voulais surtout, c’était avoir un lien avec les autres filles. La prostitution, c’était un cocon, une famille. Mais une famille qui me détruisait. Ce que je voulais, c’était être entourée, rencontrer des jeunes, rigoler, boire un coup. On a sa souffrance et on est seul. À qui en parler ?

À 14 ans, j’ai été rejetée par ma famille. Je trouvais des hommes avec qui je passais des soirées, et puis il y avait l’acte et je me retrouvais seule. D’un coup, il n’y avait plus rien. Juste l’impression d’être une pute. Je cherchais de la compagnie. J’ai limité le nombre des clients, juste deux ou trois pour vivre ; j’aurais voulu quelqu’un avec qui me poser.

J’ai eu des fausses joies, des amours, j’avais l’impression que tout était beau. J’espérais toujours et puis je tombais. C’est ça qui m’a détruite. Une fois que c’était fait, je n’avais même plus un message, rien. Je n’en ai gardé que le dégoût de moi-même. En neuf ans, je n’ai jamais eu une relation qui dure au-delà d’une soirée. Les clients, ils se sont servis de ma faiblesse et ils en ont joué. Pour moi, c’est comme une trahison.

La prostitution, c’était un monde ambigu, le monde de la nuit, l’alcool. J’ai tout connu, l’alcool et la drogue. J’ai eu l’impression de ne plus être moi ; de ne plus être qu’un objet sexuel ; de la viande. L’impression de n’être qu’une pute.

Il y a eu les agressions aussi. Deux fois. J’avais des copines qui volaient. Je le faisais aussi pour être acceptée par elles. Un jour, j’ai volé un portable à un client. Il est revenu mais il s’était teint la barbe en gris, il avait mis un costume, très classe, je ne l’ai pas reconnu.

Il m’a emmenée dans un parking, m’a filé du fric et puis il s’est jeté sur moi : il m’a frappé la tête sur le sol, j’ai cru que j’allais mourir. J’étais en sang, j’avais les taches bleues des graviers dans la peau. Il m’a dit qu’il allait prendre un couteau et me les couper. J’ai réussi à m’enfuir je ne sais pas comment ; l’instinct de survie.

La prostitution, ce n’est pas un avenir, ce n’est pas un métier comme les autres. Quand on est trans, on va dans la prostitution pour pouvoir s’offrir la chirurgie et puis après on s’habitue et on y reste.

Le regard des autres est dur, c’est vrai, mais il n’y a pas que ça. Il y a les clients. Les clients, c’est des chiens. Ils sont mariés, ils ont des sièges bébé, ils ont des problèmes de couple, ils viennent chercher de la détente.

Ils disent qu’ils sont hétéros. Ils se mentent à eux-mêmes, ils sont bi. Ils ont une attirance pour le côté homme mais ils ne veulent pas l’admettre. Ils vont voir des trans, ils n’iront pas voir un homme. Je trouve que les clients deviennent de plus en plus bisexuels. On a normalisé tout ça, on a banalisé et en même temps c’est resté très tabou.

Aujourd’hui, je suis à cran. Ce que je veux, c’est me faire opérer et trouver un travail. Il y a des protocoles à respecter et un suivi de deux ans avant l’opération. Je sais que ça ne va pas être facile. J’ai arrêté la prostitution. J’ai droit à la Cotorep, allocation handicapé, en tant que transsexuelle, et à une APL. En gros, je touche1000€. J’ai du mal à y arriver. Hier j’avais 4oo€, aujourd’hui il m’en reste 150. J’ai acheté un sac, j’ai payé une bouteille de champagne dans une boîte. Je n’ai pas la notion de l’argent.

Ce qui m’a toujours fait souffrir, c’est la discrimination. À l’école, déjà, c’étaient les moqueries. Je n’ai eu que des zéros. Et quand j’ai été placée à la DDASS, je me suis retrouvée dans des foyers de garçons ! Alors à 14 ans, j’ai tiré un trait sur tout ça Mais c’était pour tomber dans un cercle vicieux. Là, je vais faire une formation avec d’autres gens de la Cotorep, donc il n’y aura pas de discriminations.

Si vous êtes trans mais que vous êtes féminine et belle, il n’y a pas de problème. Mais si vous faites 1,80m et que vous êtes balèze, ça ne passe pas. Avant, j’étais très homme et puis avec les hormones, je me suis féminisée. Et je suis beaucoup mieux acceptée. Pourquoi ? Je suis restée la même personne.
Il faut être comme ça sinon c’est les moqueries. Moi, des trans, j’en connais qui sortent très peu. Elles restent enfermées, elles invitent chez elles, elles se renferment, elles ne veulent pas avoir l’air de clowns qui se promènent. C’est dur.

Il y a une chose que je voudrais dire aux trans : surtout qu’ils n’aillent pas dans la prostitution ! Qu’ils aillent voir une association ! Je voudrais leur éviter le parcours que j’ai connu. Il faut leur dire qu’ils peuvent aller voir un psychiatre et faire un dossier Cotorep. Moi je ne le savais pas, je ne l’ai fait que tout récemment. Maintenant j’ai envie de prendre un nouveau départ, de couper avec l’ancien cocon.

Dominique – Extraits

« Sur mes papiers, à la rubrique Sexe, il y un « M ». Mon numéro de sécu commence par « 1 ». Tout est problématique.
Un jour, un douanier a refusé de me laisser passer une frontière sous le prétexte que ce n’était pas mon passeport. Retirer une lettre recommandée à la Poste tourne à la folie. Je suis obligée d’expliquer. Je vous passe les sourires narquois…

J’ai vu un jour un commerçant qui me connaissait aller prévenir une dame dans un magasin. La dame n’arrêtait pas de dire tout fort : « Mais où ? Mais où ?« .

Et cette charcutière qui persiste à me saluer d’un retentissant « Bonjour monsieur ! »

On s’habitue par la force des choses : au silence total de la famille qui vous traite de malade et, plus douloureux encore, à l’inextricable situation de la rencontre. Dire la vérité à quelqu’un qui vous plaît, c’est horrible. Dans le meilleur des cas, la personne disparaît. Encore heureux quand on ne se fait pas casser la figure. »


Publié dans Prostitution et Société numéro 158.

 

Monika : « Les clients, on leur dit les choses qu’ils ont envie d’entendre »

Monika est française. Elle a été placée en foyer à l’âge de 14 ans et a fait une tentative de suicide. Endettée, elle s’est liée d’amitié avec une voisine, Mona, qui lui fait rencontrer la gérante d’un bar.

Cette femme est allée payer mon loyer au propriétaire. (…) Le soir même, elle m’emmenait en Belgique. Je suis arrivée, elle m’a dit « voilà ta chambre ». Il y avait deux autres filles. Elles aussi étaient venues par l’intermédiaire de ma voisine. (…) Là, on m’a interdit de parler aux autres filles. J’ai juste su que l’une était là depuis six mois, l’autre quatre. Elles m’ont dit que Mona se faisait payer.

En réalité, on travaille 24 heures sur 24

C’était un bar sur une route passante. La femme m’a dit « maintenant que tu es rentrée, tu ne sors plus. Je t’ai payé ton loyer, tu me dois de l’argent. Si un client vient, c’est chacune son tour ; sauf si le client demande une fille en particulier ». On m’a donné un nouveau prénom, je suis devenue Nelly ; je devais dire que j’arrivais de Paris. On m’a pris mes vêtements. On m’a coupé les cheveux. La patronne était là vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle dormait dans une chambre à côté. Il y avait une caméra pour voir le client quand il sonnait.

Les filles sont déclarées treize heures par semaine. En réalité, on travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Disponibles à toute heure du jour et de la nuit. Nourries, logées, blanchies. Il m’est arrivé de ne pas arrêter de six heures du matin le samedi à une heure du matin dans la nuit du dimanche. Si à trois heures du matin, un client débarque, il faut y aller ; des hommes d’affaires, des juges, des médecins, des avocats. Que de la clientèle sélectionnée par la patronne. Jamais d’arabes : pas assez friqués.

Quand ils sont là, il faut les faire boire. Un maximum. (…) Pendant tout ce temps, on boit aussi, évidemment. Quand on sature, on amène une autre fille pour nous aider à boire. La patronne note : Nelly, sept bouteilles. Il m’est arrivé d’être malade à en vomir. Je courais aux toilettes, j’avalais un primperan et j’y retournais. (…)

20 à 30 « clients » par jour

La patronne prend un pourcentage sur les bouteilles. Elle retire 1000FF par mois pour la nourriture, le logement, le linge. Enfin, en théorie, parce que l’argent, je n’en ai jamais vu la couleur. Pour les vêtements, quelqu’un passe. Pour les produits d’hygiène aussi. Tout est décompté sur l’argent gagné ; argent que je n’ai jamais touché. On ne sort jamais.

C’est pareil pour les préservatifs. Une association passe. Elle livre aussi les « éponges » : pendant les règles, on continue de travailler. Les « éponges », on n’en trouve qu’en Belgique, spécialement pour ce marché. Avec ça, le client ne se rend compte de rien. Moi, quand je suis sortie de là, je n’ai plus eu mes règles.

Pendant un mois et demi, je ne suis jamais sortie. J’ai vécu de la chambre au bar. Dans la pénombre, sans voir la lumière du jour. (…)
Je travaillais énormément. Je faisais rentrer un maximum d’argent et je tenais pas mal l’alcool. En un jour, je faisais un salaire. Vingt ou trente clients.

Les clients, on leur dit les choses qu’ils ont envie d’entendre. Des mensonges. En réalité, ils sont moches. Ils puent. Ils nous racontent leur vie. Ils sont mariés.

Le samedi soir, on voit des petits jeunes qui sont allés en boîte.

Les clients sont moches, ils puent …

Les hommes, j’ai l’impression qu’ils sont tous vicieux. Ce qu’ils ne peuvent pas faire avec leur femme, ils viennent nous le demander. Ils croient qu’ils peuvent nous faire ce qu’ils voient dans les films pornos.

Pour eux, la femme prostituée, c’est une bombe sexuelle. Avec beaucoup d’expérience. C’est leur fantasme. Ils ne se rendent pas compte qu’on est humaines. Des femmes comme les autres. Comme celles qu’ils ont à la maison.

Tout le temps que j’ai passé dans ce bar, j’ai été filmée. Tout est filmé. Si le client a une réclamation, on peut vérifier sur pièces. Des fois, j’ai eu des remarques. La patronne disait toujours « quand vous êtes au bar, faites la salope ». Ou encore « tu es une salope, fais ton boulot« . J’avais pris un rythme. J’étais une automate. Avec l’alcool, j’étais dans le gaz. On ne dort presque pas. (…)

Comment on supporte ? On ne le supporte pas. On le vit. On fait le vide. (…) Si on a des états d’âme, c’est intenable. (…) Les types sont rois, ils ont payé, ils vous pelotent. On n’a aucun droit de refuser un client. Il y en a même qui sont violents. (…) Il y a une petite sonnette sous le lit… pour la forme.

La police vient voir si les filles sont déclarées. Elles le sont pour 13h par semaine. Les flics avalent ça. Ils ne font jamais le tour, ne vont même pas voir les chambres. (…) À un moment, il y a eu une mineure, elle était planquée dans une chambre derrière. Ils ne sont jamais allés voir. (…) Tant qu’il n’y a pas de violences visibles, les flics ferment les yeux.

Subitement, la patronne m’a dit : « tu fais tes bagages, tu pars. » J’ai dit : « Pour aller où ? » J’ai réclamé mon argent, elle a refusé de me le donner. Elle m’a dit : « Je te paye ton taxi jusqu’à la frontière française. » et aussi : « tu ne me fais pas de problèmes ; j’ai des avocats, je suis connue. Sinon, je t’accuserais d’avoir volé un client« .

J’ai fini en pleine nature avec mes bagages. (…)
Une fille m’avait dit : « quand ils te mettent dehors, c’est pour mieux te récupérer après.« 
Quand on est dehors, on est tellement fragiles. De toute façon, ils se renseignent pour savoir si on a quelqu’un, si on est seule. Y retourner ? C’est terrible à dire, mais là-dedans, on ne s’occupe de rien. Quand on est mal, on préfère encore ça. (…)

Je n’ai plus confiance en moi. J’ai été détruite. J’ai été violée. Intérieurement et extérieurement. (…) je prends des anti-dépresseurs, j’ai l’impression de n’être bonne à rien, sauf à aguicher les hommes.

Publié dans Prostitution et Société numéro 134.