Revue de presse #enmarcheavecrosen

IMG_0158Après les photos, voici une revue de presse des articles parus depuis l’arrivée de Rosen à Paris, ainsi que des passages radio-télé, ainsi que quelques uns des liens publiés pendant la marche sur le blog de http://marchepourlabolition.wordpress.com. Aussi, à lire, la tribune des maires pour demander l’inscription de la loi à l’ordre du jour du Sénat : « Maires et conseillers municipaux s’engagent pour l’abolition de la prostitution », et l’interview d’Anne Hidalgo.

Le club 28 sur Arte

Emission C’est à dire sur France 5

-Article et reportage sur LCI : Une ancienne prostituée marche 800 km pour réclamer la pénalisation des clients

-Vidéo d’I-télé, qui a suivi Rosen : Prostitution : la longue marche pour l’abolition

-Une lettre des survivantes de Strasbourg présente aux côtés de Rosen dimanche : Lettre pour Rosen

-L’article du Monde paru quelques jours avant l’arrivée : Avez-vous déjà acheté une femme ? La longue marche de Rosen Hicher

-Dans L’Humanité : Rosen Hicher relance le débat sur la prostitution

-Libération : Contre la prostitution, la marche est longue

-Dans Le Parisien : La longue marche de Rosen 

-Dans Sud-Ouest : Pari réussi pour l’ex-prostituée saintaise

-Rosen au micro de BFM TV demande la pénalisation des clients

-Sur Europe 1 : Rosen Hicher en marche pour la pénalisation des clients de la prostitution

-De belles images sur cette vidéo : Les anti-prostitution se mobilisent 

Le reportage de France 3 

Rosen sur France Inter 

-Sur Virgin Radio : Marche pour la pénalisation des clients 

Après sa marche, Rosen Hicher reste en mouvement, par Metronews

Des maires appellent les sénateurs à se mobiliser contre la prostitution La Croix

Les élus soutiennent le combat de Rosen Hicher, Sud-Ouest à nouveau

-Le Point : Rosen Hicher arrive à Paris après 800 km de marche 

-20minutes.ch : « Les êtres humains ne sont pas des marchandises »

-20minutes.fr « 745km plus tard, Rosen Hicher garde espoir » (nous aussi !)

-Beaucoup de photos ici sur Citizenside

-Rosen est également passée à plusieurs reprises sur France Inter, et à France Info.

Essonne Info

Rosen Hicher, ex-prostituée en colère contre le Sénat dans Lyon Capitale

Rosen Hicher, ex-prostituée, marche pour l’abolition dans Ouest-France

Dans le Gulf Times ! 

Le plus vieux débat du monde, dans Le Dauphiné Libéré

-Le journal des femmes : Rosen Hicher en marche pour l’abolition 

Lyonne.fr

 

Venez accueillir Rosen le 12 octobre ! #enmarcheavecrosen

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Les 60 associations du collectif Abolition2012 vous invitent à accueillir Rosen Hicher à Paris le dimanche 12 octobre, à l’issue de sa marche de 800 km pour l’abolition du système prostitutionnel.
Rassemblement d’ accueil de Rosen à Paris
Dimanche 12 octobre à 13h30
Place Saint Philippe du Roule
8ème arrondissement

(prises de parole des soutiens, point presse, pique-nique, lancement de la marche vers le Sénat)
Pour information vous pouvez aussi :
-Accompagner Rosen sur sa dernière étape dans Paris (11h-13h30).
Entrée dans Paris : prévue à 10h45 par la porte d’Orléans
Passage de la Seine : vers 12h30 au pont des Invalides
Arrivée à son premier lieu de prostitution : 22 rue du Colisée, vers 13h
-Rassemblement d’accueil : à 13h30 place Saint Philippe du Roule
-Vous joindre à la marche revendicative vers le Sénat (15h-17h)
Associations, militantEs et sympathisantEs marcheront avec Rosen jusqu’au Sénat pour demander l’inscription à l’ordre du jour de la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel.

Pour en savoir plus sur la marche de Rosen : 
Sur twitter @abolition2012
#enmarcheavecRosen
Sur Canal +

Julien : Je voudrais témoigner du fait qu’à cette époque, rien ne nous dissuadait de devenir clients…

Julien, ancien client, est engagé au Mouvement du Nid. Son parcours, peu commun, l’amène aujourd’hui à se prononcer en faveur d’une politique résolue en direction des hommes qui entretiennent le marché prostitutionnel. Si ses choix n’engagent que lui, ils sont toutefois une excellente occasion d’ouvrir le débat.

J’ai un passé de marin. Je suis resté cinq ans dans la Marine, de 1975 à 1981 : une trentaine d’escales, une quinzaine de rencontres avec des personnes prostituées. Je dis « rencontres » car je cherchais vraiment des rencontres avec des femmes, ce qui bien entendu ne fut jamais le cas, ces personnes ne donnant jamais accès au côté non prostitué d’elles-mêmes, à de rares exceptions près.
Nous étions dans une relation marchande où seul mon argent comptait.
Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est qu’à l’époque, pour un certain nombre de mes collègues comme pour moi, le niveau de connaissance de la sexualité féminine était voisin de zéro.

On se laissait séduire par ces femmes. Elles étaient très fortes, très belles, et nous très naïfs. On oubliait que c’était des prostituées. On était vite rappelés à l’ordre : un quart d’heure, c’est tant. On se faisait piéger. Tout cela parce qu’on n’avait pas été éduqués. On ignorait ce que c’était, la sexualité.

J’ai eu ma première relation sexuelle à 19 ans avec une jeune femme prostituée de Djibouti. C’était une relation très ambiguë. J’ai payé les deux premières fois, ensuite je la voyais tous les jours et je ne payais plus en argent. Je suis resté plusieurs mois. C’était presque une vraie relation. Elle était comme la reine de Saba dans ses grands voiles noirs et pour moi, c’est resté une image forte.

La deuxième femme que j’ai connue était une vraie prostituée. À l’étranger il n’y avait pas d’autre choix, on ne pouvait rencontrer que des prostituées. Moi, je cherchais à rencontrer des femmes et j’essayais naïvement de donner du plaisir à ces femmes qui se vendaient. On ignorait tout de l’existence des désirs de ces personnes. Le monde de la prostitution est un monde clos qui enferme les prostituées mais aussi, d’une certaine façon, les clients qui y entrent. À l’intérieur, tout semble normal. Il faut vraiment une certaine volonté pour réaliser la réalité des situations qui y sont vécues.

En Indonésie, il y avait des boîtes de nuit où des femmes dansaient derrière des vitres, on payait pour danser et pour une passe. C’était le désir de sentir une présence féminine. Je me souviens aussi de choses très dures. À Bombay, j’ai eu un choc terrible en passant dans un quartier où les femmes étaient dans des box avec des grilles, la rue des femmes en cages. Elles étaient prostituées pour la clientèle locale et pouvaient faire cent passes par jour. Les étrangers n’y allaient pas.
Cette vision m’avait bouleversé. C’est aussi en Asie, que j’ai accompagné des copains dans des bidonvilles. Les passes avaient lieu à côté des enfants, sur les lieux où vivaient les familles, derrière un rideau ; parfois avec des préservatifs, parfois sans. Ça, je ne pouvais pas.

« Il n’y a toujours pas de véritable éducation à la sexualité… »

Petit à petit, j’ai cessé « d’y aller », de consommer ces corps vides. Je ne me souviens pas d’un moment de rupture brutale mais d’une suite de prises de conscience. Il y avait ce que je vivais et voyais, et qui devait interpeller en moi le côté humain qui ne pouvait pas continuer à se laisser abuser : tous les chocs que j’ai décrits, toutes ces images qui ont du contribuer à me faire prendre conscience de la responsabilité des clients. Et puis les femmes ont toujours représenté pour moi un univers passionnant. J’ai voulu comprendre leur sexualité et je suis tombé sur le rapport Hite en 1977 [1]. En 1976, sa parution avait fait l’effet d’une bombe. Cette lecture m’a fait prendre conscience de l’importance du désir dans la sexualité.

En France, à l’époque, j’avais le temps et la possibilité de rencontrer des femmes autres que des prostituées. Le temps de la séduction. Il m’est arrivé d’aller à « Chicago », le quartier chaud de Toulon, mais sans être client. J’ai eu l’occasion de discuter avec des filles avant les heures où les clients débarquent. J’avais le désir de comprendre. Je crois avoir saisi à ce moment-là qu’on ne pratique cette activité que sous une forme ou une autre de contrainte. Et puis j’ai oublié tout ça pendant trente ans.

Dans les années 90, j’ai rejoint Aide et Action, une ONG qui se consacre à l’éducation des enfants à travers le monde. J’ai alors rencontré des associations féministes, j’ai réfléchi au fait que la question des enfants était liée à celle de la condition des femmes.
Cette réflexion est venue s’ajouter à d’autres choses : la souffrance que j’avais pu lire sur des visages de jeunes femmes prostituées, la médiocrité, voire la nullité du rapport que l’on peut avoir avec ces femmes — il n’y a pas souvent de plaisir —, j’ai cheminé. J’ai aussi beaucoup évolué à partir du moment où je suis devenu père.

Je ne porte pas l’histoire de mon aventure dans la marine comme un fardeau. Je n’ai pas honte. Je veux juste témoigner du fait qu’à cette époque, rien ne nous dissuadait de devenir clients et que l’éducation ou la loi auraient pu nous éviter cette expérience désolante.

Personne ne nous avait expliqué que notre désir, sans réciprocité, pouvait faire du mal. Aujourd’hui, je considère que j’ai été un homme violent car je pense sincèrement que des rapports sexuels non désirés sont une violence. Même si j’ai été un client qui considérait la personne prostituée comme une femme à part entière, j’ai ignoré son propre désir, j’ai nié la part intime de sa personne. Maintenant je pense que le plus doux des clients reste tout de même le plus doux des bourreaux. Mais on ne peut prendre conscience de cela qu’en se projetant soi-même dans la situation prostitutionnelle.
Que ressentirions-nous si notre propre désir était nié, si nous étaient imposées des relations avec des êtres non désirés, et à répétition ? Est-ce que l’argent est un baume qui permet de cicatriser les violences ou une armure qui permet de s’en protéger ? Est-ce que l’argent permet aux bourreaux de ne pas l’être ? Oui, les personnes qui ne prennent pas en compte le désir de leur partenaire sont violents. Cela va bien au-delà de la prostitution.

L’essentiel, c’est le désir partagé. La sexualité ne peut être épanouissante qu’à la condition d’une véritable relation qui s’établit sur les fondations du désir partagé. Je me demande d’ailleurs si on ne pourrait pas parler pour le client d’un violeur par omission : négligence de l’autre, oubli des droits humains… Et je ne peux que militer pour une sexualité épanouissante, non une sexualité exutoire de nos frustrations, de nos peurs ou de nos désirs de toute puissance.

J’ai beaucoup discuté de tout ça avec des partenaires et avec des amies. Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est que nous les hommes ne sommes pas les seuls ignorants de la sexualité féminine. Bien des femmes le sont aussi. Cette ignorance, je la vois comme le résultat du fait que le plaisir a été monopolisé depuis des millénaires par le regard masculin. Et c’est toujours le cas, on le voit avec la pornographie.

La libération sexuelle a eu lieu dans les années 70 mais la révolution sexuelle n’aboutira que le jour où elle aura comme fondement le désir sexuel partagé. Il n’y a toujours pas de véritable éducation à la sexualité et c’est toujours un sujet qu’il est difficile d’aborder. Ce qui me paraît incompréhensible, c’est que nous avons pourtant aujourd’hui tous les outils, la science, la psychologie, l’histoire pour enseigner des relations sexuelles épanouissantes. Mais la domination masculine est un désastre qui a la vie dure et le machisme reste d’actualité presque partout sur la planète.

Pour moi, il est moins frustrant de se masturber que d’aller voir une prostituée. Avec une prostituée, on est frustré deux fois : sur le plan sexuel et sur le plan relationnel et émotionnel.
Beaucoup d’hommes ne seraient pas clients, il suffirait que l’on parle avec eux. Il faudrait monter des groupes de parole ; redonner confiance à ces hommes, les faire réfléchir à ce qu’est un rapport sexuel non désiré, interroger la manière dont on les éduque : toujours la maman et la putain, la virginité pour les filles et la conquête pour les garçons. Les garçons doivent être performants, ils doivent dominer.
En réalité, beaucoup d’hommes sont mal avec ça. On n’est pas machiste de naissance. Le plaisir de sa partenaire est important pour l’épanouissement d’un homme. Mais comment sont éduqués les garçons ? Ils ne peuvent qu’être frustrés.

« Ce que je souhaite, c’est que plus personne n’imagine qu’il est normal d’acheter ou louer tout ou partie d’un corps pour satisfaire ses propres désirs »

J’ai rejoint le Mouvement du Nid, et je participe activement à la prévention. L’éducation est essentielle. Mais pour dissuader les clients, elle ne me paraît pas suffisante. À mon niveau, je sais que la loi, l’interdit, aurait été un appui. On peut difficilement faire de la prévention éducative et ne pas l’assortir d’une sanction. C’est une question de cohérence. Pour moi, la loi doit dire clairement : vous n’avez pas le droit d’acheter ou de louer le corps d’autrui, ceci même avec son consentement.

C’est pour cette raison qu’après mûres réflexions, je me positionne en faveur d’une pénalisation des clients. Aujourd’hui la loi reconnaît la violence routière. Même si on peut s’interroger sur le bien fondé des radars fixes, il était nécessaire que la société envoie un message fort et cohérent en accord avec la prévention, qu’elle mette en garde sur les risques — la mort n’arrive pas qu’aux autres tout comme la prostitution ne concerne pas que les autres. Je pense aussi au massacre des éléphants. Il fallait interdire le commerce de l’ivoire. Si la loi n’a pas stoppé à 100 % les tueries, elle a quand même paralysé le système.

On peut imaginer différentes formes de sanctions. Pourquoi pas l’obligation de participation à des groupes de parole avec des associations et des personnes prostituées sorties du milieu qui disent la réalité de leur vécu, un peu sur le modèle des Alcooliques anonymes ? Ou une sanction pécuniaire ? Des travaux d’intérêt général ? Il faudrait réfléchir à cela avec des juristes.

Tout est possible. Après tout, l’esclavage a disparu, ce qui était incroyable il y a deux siècles. La peine de mort également ; et le « devoir conjugal »… Ce qui était considéré comme du consentement — les rapports forcés dans le mariage — est devenu un viol conjugal.

Aujourd’hui, on invoque le consentement pour tout justifier. Aussi bien la prostitution que l’euthanasie. Mais c’est facile d’amener quelqu’un à « consentir ». Mon expérience d’accompagnement des personnes en fin de vie m’a appris que les demandes d’euthanasie ne sont que rarement des demandes de mort. Avec un bon accompagnement, cette demande disparaît dans la majorité des cas. Aujourd’hui, au nom du consentement, en voulant défendre la prostitution, on valide les violences extra-conjugales tout en en prétendant lutter contre les violences conjugales.

Ce que je souhaite, c’est que plus personne n’imagine qu’il est normal d’acheter ou louer tout ou partie d’un corps pour satisfaire ses propres désirs. Ce à quoi j’aspire, c’est de vivre dans une société qui établisse clairement comme fondation d’une sexualité épanouissante le désir partagé. Pour moi, l’avenir réside dans le fait de faire reconnaître les rapports sexuels non désirés comme une violence, la prostitution en étant après le viol l’extrême expression ; de faire prendre conscience que le moteur essentiel de ce système, ce sont les clients, sans lesquels la prostitution ne peut exister.

Publié dans Prostitution et Société numéro 155.

[1] Le rapport Hite : pour la première fois, 3000 femmes de 14 à 78 ans s’expriment avec franchise et émotion sur leur vie sexuelle. Une nouvelle interprétation de la sexualité féminine. Shere Hite, Paris, Laffont, 1977.

Fiona, 2/2 : « dans le milieu tout le monde se tait »

Image 27Voici la deuxième partie du témoignage de Fiona.
A nouveau en bas de l’article, la vidéo du témoignage lu par Eva Darlan lors de l’abolition citoyenne du système prostitueur

En onze mois, j’ai connu sept établissements. C’était en Belgique, à la frontière française. Il y a une route avec 45 bars, à vingt minutes de Lille. La première fois, c’est lui qui m’a amenée. Quand on va dans un bordel, on arrive avec tous ses bagages. Là, on vous fait miroiter les bons points : le salon à UV, la cuisine de la patronne, les jacuzzi. La première fois, je savais que c’était pour une semaine. J’ai signé un contrat. En français. Dans les deux établissements suivants, j’ai signé des contrats en flamand. Sans comprendre un mot.

Beaucoup de filles viennent tous les jours mais il y a celles, c’était mon cas, qui vivent dans l’établissement. On paie pour tout. Les prestations, l’eau, l’électricité, le matériel, les taxes (entre 10 et 50 euros par jour). Et les repas bien sûr. Soit on fait nos courses nous-mêmes, soit on fait une liste au patron et c’est retenu sur le salaire. Ce qu’on gagne, ce n’est même pas la moitié de l’argent qui circule dans l’établissement. Déjà, on n’a que 40% sur l’alcool. Il faut aussi payer le coiffeur, le maquillage, les vêtements. Il y a des fournisseurs qui passent, mais c’est très cher.

Les filles savent où il faut aller pour gagner plus. Elles sont dans le milieu, elles sont au courant. Les Hollandaises ne vont pas en Belgique mais les Belges vont en Hollande. Elles connaissent les tarifs : 100 à 150 euros en Belgique, la moitié en Allemagne, un tiers en Espagne. Les anciennes disent : surtout ne va pas en Espagne, tu ne pourras pas rester indépendante ; on tue celles qui ne veulent pas y aller… Le pays où on gagne le plus, c’est la Suisse. Les riches y viennent, les stations sont luxueuses. Mais c’est aussi le pays le plus dangereux ; le pays de tous les vices. Entre nous, on se parle. Ce bar là emploie des sans papiers, dans celui-là, il y a de l’héroïne. On vante le sauna d’un autre ou le jacuzzi.

Pour recruter, la patronne met des petites annonces. Quand les patrons sont des hommes, ils ont une autre méthode : aller dans d’autres établissements en se faisant passer pour des clients. Ils essaient d’attirer les filles en leur proposant un jour de congé de plus ou en leur promettant des bonus.

Les filles tournent. En Belgique, elles sont déclarées (bien entendu, on ne dit pas la vérité sur ce qu’on gagne). Elles passent d’un pays à l’autre, elles ont des bulletins de salaire. Il y a des établissements qui fonctionnent 24 h sur 24. Il y a celles qui travaillent l’après-midi ou le soir ; les congés se discutent avec la direction. Tout se négocie. Il y a des clients qui restent toute la nuit.

Les bars à champagne sont contrôlés par la police des bars. On a des tests gynéco, des bilans sanguins, des médicaments. Les infirmières des bars passent une fois par mois. On se déplace aussi. Il y a un numéro de téléphone. Tout est gratuit ; et anonyme. Les infirmières ne connaissent que notre prénom d’établissement, pas notre véritable identité.

Les policiers, eux, viennent à deux avec un petit dossier entre 10h et 13h. Ils demandent à voir toutes les filles avec leurs pièces d’identité. Ils vérifient qu’on est inscrites. En fait, ils contrôlent qu’on est en vie et qu’on a des papiers. A part ça, ils ne veulent pas savoir pourquoi on est là. Ils se moquent bien de savoir si vous avez des bleus.

Sur les sept établissements que j’ai connus, il y en a deux dont je me suis fait jeter. Une fois, j’ai dénoncé une fille qui se piquait et c’était la petite amie du fils du patron. La deuxième fois, c’était un changement de direction et donc un changement d’équipe. Sinon, je partais parce que je me lassais, parce que je ne gagnais pas assez ou parce qu’il y avait une mauvaise ambiance entre les filles ou des histoires de drogue.

Pour que ça se passe bien, il faut ne rien voir, ne rien entendre, ne jamais ouvrir la bouche. Si vous voyez le patron donner de la cocaïne aux filles pour tenir, vous faites comme si vous n’aviez rien vu. Une fille comateuse, ou droguée, ou qui ne se réveille pas, il vaut mieux vous sauver plutôt que rester à côté d’elle. Une fois, j’en ai vu une en coma éthylique. Personne n’a voulu appeler l’ambulance. C’est un vulgaire taxi qui l’a jetée à l’hôpital. Les établissements ne viendront jamais en aide aux filles. Ils ne veulent pas d’ennuis avec la police. Donc on met la fille dans une chambre et elle disparaît.

Le travail, c’est boire à ne plus savoir ce que vous faites. Je ne me souvenais de rien, même pas de la personne avec qui j’étais. Avec l’alcool, on peut tout accepter. Dans le premier établissement, la gérante me disait : tu peux jeter l’alcool. Je me souviens, elle était là depuis 37 ans ! Elle avait un regard triste, perdu. Elle avait toujours voulu arrêter, mais elle disait : au final, on y retourne. Elle m’a donné un conseil : dès que tu peux t’en sortir, va-t-en !
Un jour, elle m’a vue démaquillée et elle m’a dit : tu as encore un visage et un corps de bébé.

Parfois, le client paie la gérante. On reçoit 50% de la prestation. Dans d’autres établissements, le client nous paie directement. Il y a des caméras, la patronne surveille. On signe un carnet. Et on met l’argent dans un coffre. Il arrive qu’on dissimule des pourboires. Les clients les glissent dans nos sous-vêtements. Il y a des hommes, aussi salauds soient-ils, qui comprennent un peu. Mais quand ils nous donnent un pourboire dans la chambre, c’est contre quelque chose, c’est évident.

Il y a la concurrence avec les autres filles. Une fois habillées, maquillées, on est toutes plus jolies les unes que les autres. Celle qui est contrariée, fatiguée, on joue contre elle. On lui met la pression parce qu’elle ne boit pas assez vite. Il y a de la cruauté. Tous les moyens sont bons pour gagner plus.

Il y en avait une qui avait 35 ans, avec des enfants. Elle avait quelques rides. Autour, on était cinq filles entre 20 et 28 ans. On ne lui laissait pas à manger, on lui coupait son réveil pour qu’elle ait une sanction (et pour que ses deux heures d’absence nous fassent une rivale en moins). Quand on recevait l’enveloppe de la semaine, il arrivait que la sienne disparaisse.

Les amitiés, ça arrive quand même. S’unir face à la galère. Avec les autres, il arrive qu’on partage les coups durs. Surtout quand on a le même âge. Celle qui n’en peut plus, qui pleure… on se console. Mais ce milieu vous change. Il vous apprend le vice, le mensonge, l’hypocrisie. Il apprend à devenir une vipère.

En général, il faut sourire, ne rien dire, ne pas juger, ne pas être la rivale, ne pas être la reine des bombes non plus, sinon ça vous retombe dessus. Quand il y a quinze filles, c’est terrible. En général, on est entre trois et six par bar, ça va à peu près. Mais on est là pour la même chose. Il faut se faire concurrence sans en faire trop. Celles qui sont là dix-huit heures par jour peuvent être dangereuses.

Les filles, il y en a qui sont tellement naïves qu’elles ne se rendent pas compte qu’elles sont tenues par leur mari ou leur amoureux. Celles qui sont tenues ne le disent pas. Malgré les coups, les larmes, les autres ne vont jamais se dire : quelqu’un la tient. Il y a des choses tabou dans le milieu.

On arrive avec une cicatrice, un coup de cutter, une brûlure de cigarette. C’est le non dit. Si on parle, on gêne. Tout le monde se tait. On a peur de le dire. La société a peur de l’entendre. Là, je parle. Parce qu’ici personne ne me connaît.
Et parce que vous, vous entendez ça tous les jours.

Dans les pays où c’est légalisé, comme la Belgique, la Hollande, les filles trouvent ça normal. Elles ont grandi avec ça. Elles savent que leur père y va tous les week-ends. Ca fait partie de la vie du pays. Les hommes aussi trouvent ça normal. Ils sont persuadés qu’ils aident les filles. Pourquoi est-ce qu’ils culpabiliseraient ? Il y a une police des bars, des médecins des bars.

En Belgique, même les enfants savent que leur père y va. Les patrons viennent avec leurs clients. C’est la norme. J’ai vu des hommes que leur femme appelle alors qu’ils sont là. Ils viennent sans honte. Nous, on sait qu’on va être salies. Ils nous salissent, ils nous diminuent quand bien même ils nous donnent beaucoup d’argent. S’ils voulaient vraiment nous aider, pourquoi ils ne nous engageraient pas plutôt dans leur entreprise ?

L’État est forcément aux petits soins pour des gens qui rapportent autant d’argent. Dans les pays qui légalisent, les patrons sont prêts à tout. L’Etat les laissera tranquilles. En France, les prostituées paient des impôts. Et les PV vont dans les caisses. Pourquoi l’Etat irait-il dénoncer la prostitution ? Les clients sont des procureurs, des inspecteurs, des ministres, des grands sportifs… Ils ont une certaine place dans la société. Ils viennent avec de belles voitures. Les filles sont attirées.

Celles qui me dégoûtent le plus, c’est celles qui sont habillées en Prada et qui font ça pour faire du shopping. Leur mère est au courant. J’ai envie de leur vomir dessus. Quand j’entends une fille de 18 ans dire : je ne fais pas d’études, je suis nymphomane, je n’en ai pas assez d’un seul… Elles sont persuadées qu’on est toutes libres. Il y en a pour qui ça devient un mode de vie. A force de vice, elles en veulent toujours plus. Mais avec dix clients par jour, le corps s’épuise.

Même les volontaires, elles ne peuvent plus vivre normalement après. Elles reviennent. Elles disent : je ne sais faire que ça. Et il n’y a que là qu’elles ont le sentiment d’être considérées. Pour garder cette impression, elles restent.

Pour moi, une fille de bar reste une fille de bar. A la première difficulté, on y retourne. On n’attend pas six mois pour toucher quelque chose. Quand on l’a fait une fois, on ne vaut plus rien.

Je sais qu’en un an, je n’ai rien vu. Rien qu’une infime partie. J’aimerais travailler dans la justice pour faire changer les choses. Ou dans le social pour aider celles qui sont comme moi. Et puis par moments, je me dis : pourquoi faire ?

Publié dans Prostitution et Société numéro 162.

Raïssa : « Les clients ? Je ne veux plus jamais en parler. Plus jamais y penser. »

La Place Pigalle rebaptisée "Place de l'Abolition"Voici le 14e de nos témoignages de personnes prostituées ou survivantes de la prostitution. Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages ici : https://abolition13avril.wordpress.com/30-jours-30-temoignages/

et l’agenda abolitionniste ici : https://abolition13avril.wordpress.com/le-tour-de-france-de-labolition-agenda/

Je suis arrivée en France au mois de mai. Là-bas, en Albanie, je suis allée à l’école jusqu’à 12 ans. Je n’ai pas eu de parents, c’est ma grand-mère qui m’a élevée. Je n’avais qu’elle et ma tante. À 12 ans, on m’a mariée avec un homme de presque 30 ans. Je ne l’avais jamais vu, personne ne m’a demandé mon avis. En Albanie, ce sont les hommes qui décident.

J’ai vécu six ans avec lui. C’était très difficile. Il m’interdisait tout. Je n’avais pas le droit de sortir. Les vêtements, la nourriture, tout venait de lui. On vivait dans sa maison. Il ne travaillait pas. Je ne sais pas exactement ce qu’il faisait, il allait et venait. Et surtout, il me frappait. Pour tout, pour rien. A 16 ans, j’ai eu un bébé.

Un jour, je n’en pouvais plus, je me suis enfuie. Je suis retournée chez ma grand-mère. Le bébé est resté avec lui. Là, j’ai rencontré un homme, la trentaine, qui était avec une copine. Un homme normal. Enfin, je le pensais. Il m’a dit qu’à l’Ouest, je pourrais avoir une vie meilleure et un bon travail…

Mon mari voulait me reprendre. Il venait chez ma grand-mère. Je me suis dit qu’il fallait que je parte. J’ai fait faire un passeport sans rien dire. J’ai payé 50 euros pour l’avoir. C’est cet homme qui a payé. J’avais 18 ans.

Il m’a expliqué que je devais d’abord aller en Grèce. J’ai donc quitté Tirana en taxi et je suis allée où il avait dit. Là, j’ai fait deux à trois heures de marche. Un copain du chauffeur de taxi m’a accompagnée. Nous avons passé la frontière à pied, par un chemin tranquille. Personne ne nous a rien demandé.

Ensuite, un autre taxi m’attendait, conduit par un cousin de l’homme que j’avais rencontré à Tirana et qui avait lui aussi dans les 25/30 ans. En Grèce, un homme et une femme m’ont conduite à Athènes en voiture. Là, je suis restée chez cet homme, dans une maison. Tout avait l’air normal. Jusqu’au bout, jusqu’en France, même si j’ai eu un peu peur, par exemple en passant la frontière, je ne me suis pas méfiée.

À Athènes, j’ai pris l’avion pour Paris. Toute seule. Le billet était payé par l’homme de Tirana. Sur moi, j’avais un numéro de téléphone que m’avait donné la fille qui était avec le chauffeur de taxi ; quelqu’un à joindre quand j’arriverais à Paris.
À l’arrivée, j’ai appelé. J’ai eu une fille qui m’a donné un rendez-vous à la Porte d’Orléans. J’y suis allée. Deux jeunes filles albanaises, comme moi, m’attendaient près de la station de taxi. Elles ont payé. Je n’avais rien sur moi. Elles m’ont emmenée dans un hôtel. Là, j’ai vu qu’il y avait plusieurs Albanaises, cinq ou six. C’était le matin. Le premier jour, tout a été normal.

Le lendemain, une des deux filles qui m’avait accueillie m’a dit qu’il allait falloir que j’aille sur le trottoir. Elle m’a donné des vêtements, des préservatifs et l’après-midi, elle m’a emmenée avec elle à la Porte d’Auteuil. Je n’avais pas un euro, je ne parlais pas un mot de français et je ne connaissais pas Paris. Je ne savais rien. Quand elle m’a dit de l’accompagner, au début, je n’ai pas compris.

C’est en arrivant à la Porte d’Auteuil que j’ai compris ce qu’elle faisait. Il y avait une Albanaise et une Russe. Je suis restée sur le trottoir jusqu’à 9 h du soir. Le soir, elle a pris tout mon argent. Cette fille avait 21 ans.

Qu’est-ce que je pouvais faire ? Elle a menacé de s’en prendre à mon petit garçon et à ma grand-mère.

Cette fille ne me lâchait jamais. Elle me surveillait nuit et jour. La nuit, on dormait à trois dans la chambre. Elle payait l’hôtel, elle m’emmenait manger.
Jamais je n’étais seule.
Sur le trottoir, les policiers passaient. Ils vérifiaient mes papiers, j’avais la photocopie de mon passeport. Quatre fois, on m’a emmenée au commissariat, quatre fois on m’a relâchée.

Une fois, j’ai été conduite au Dépôt de la Préfecture de Police. On m’a gardée deux semaines. C’est l’endroit où on vous garde en attendant de savoir si vous allez être jugée ou expulsée. Le Dépôt est tenu par des sœurs. Dans cette prison, j’ai vu trois juges. Il y avait un interprète. J’ai tout raconté. Enfin, pas tout à fait. Je n’ai pas dit que je donnais l’argent à une autre fille. J’avais trop peur. On m’a demandé si j’avais un maquereau, j’ai dit que non.

Et puis, un beau matin, on m’a dit que je pouvais partir. Personne ne m’a rien proposé. Je me suis retrouvée dehors, sans rien. Sur moi, j’avais une convocation pour le tribunal ; ni papiers ni argent ; juste des préservatifs et un portable. Heureusement, les soeurs m’ont donné le téléphone du Mouvement du Nid. À la sortie, je suis allée dans un autre hôtel. J’ai appelé une copine qui ne donnait pas son argent à un proxo. Elle continuait la prostitution juste pour survivre ; pour payer l’hôtel et la nourriture. J’ai fait pareil. J’avais peur qu’on me retrouve. Alors j’ai contacté cette association. J’ai commencé à aller à leurs cours de français et ils m’ont aidée dans les démarches pour obtenir des papiers.

A ce moment-là, sur le trottoir, j’ai connu deux filles qui m’ont demandé de travailler pour elles. 18 et 20 ans. L’une m’a pris mon passeport, mes bagages, mes photos et le papier qui me servait pour les soins médicaux et que m’avait obtenu l’association. Ces filles donnent tout l’argent à un proxo. L’une des deux n’en avait plus et puis elle en a un nouveau. On ne reste pas sans proxénète.

La semaine dernière, j’ai obtenu une APS, autorisation provisoire de séjour de 3 mois avec un permis de travail. Je vais pouvoir entamer des démarches aux Assedics et à la Mission locale.

Au total, j’ai passé quatre mois au trottoir et deux semaines en prison. J’ai connu d’autres filles albanaises au trottoir, surtout à la Porte de Saint-Cloud. Et au Pont de Saint-Cloud, j’ai vu les maquereaux. Le maquereau d’Albanie, je ne l’ai jamais revu. Les clients ? Je ne veux plus jamais en parler. Plus jamais y penser.

Quant à retourner en Albanie, c’est impossible. Là-bas, il y a mon ex-mari, qui me recherche, et mon maquereau. Comment pourrais-je rentrer chez moi ? Et comment revoir mon enfant ? Je ne sais pas ce que sera mon avenir. J’ai 19 ans.