Anaïs, « masseuse » à domicile 1/2

cropped-mmr351.jpgFemme battue, prostituée, mais « travailleuse indépendante » avec la bénédiction des pouvoirs publics, Anaïs a fini par porter plainte pour proxénétisme contre son mari.

Je n’avais pas de famille. J’ai rencontré cet homme en boîte de nuit. Il était au chômage et travaillait un peu dans l’entreprise de ses parents. Nous vivions dans la maison familiale et j’ai cru trouver la famille que je n’avais pas eue. Au bout de quelques mois, j’ai été enceinte. Il était violent, il a commencé à me frapper.

Je me levais à 6h du matin, je m’occupais de tout. Si un de ses tee-shirts n’était pas lavé, il frappait. Dans sa famille, personne ne bronchait. Il a commencé à me dire qu’il n’avait plus d’argent et à me parler de son ex, qui était masseuse. Il m’a mis dans le cerveau l’idée que notre fils allait manquer de tout ; que je n’aurais rien pour l’habiller, que nous n’aurions pas de belle voiture.
Petit à petit, la prostitution, j’ai trouvé ça presque normal. Pour mon fils. Maintenant je comprends comment il a fait. Je comprends les femmes battues. Et je vois comment notre fils a été pour lui une monnaie d’échange. En fait, j’étais encerclée.

J’ai décidé de passer des annonces dans le journal. Aujourd’hui, on ne peut plus le faire en mettant juste un numéro de portable. Pour accéder aux offres commerciales et donner un téléphone, il faut un numéro de Siret. Je suis donc allée à la chambre de commerce. J’ai expliqué à une dame que je voulais mettre des annonces dans le quotidien régional, dans la rubrique « détente ». Elle m’a expliqué qu’il me fallait un numéro de Siret et m’a donné elle-même, comme raison commerciale, « salon de massage ».

Les numéros sont régulièrement vérifiés par les journaux, plus de problème. J’ai donc réuni les papiers : quittances de loyer, factures EDF, etc. Il me fallait une domiciliation. J’ai écrit à l’entreprise familiale pour demander l’autorisation de recevoir mon courrier administratif à cette adresse. Ils ont signé. J’ai eu mon rendez-vous le 8 janvier 2001. Je me souviens parfaitement de la date. La chambre de commerce m’a inscrite et on m’a dit que j’aurais mon numéro de Siret dans les dix jours. Le jour même, je passais une annonce, avec la mention « numéro en cours ».

J’ai mis « Vanessa, 22 ans, vous propose massage et relaxation ». En tant que « travailleuse indépendante », je paye la Caisse d’assurance maladie, l’Urssaf, les impôts… Les deux premières années, on ne paye pas d’impôts. En fait, je suis une micro-entreprise. J’ai donc droit à des aménagements fiscaux. Je déclare 1200€ par mois.

Tous profitent du système

Si je voulais, je pourrais demander une facture quand j’achète des préservatifs et les déclarer en frais professionnels. Je ne le fais pas, j’ai trop honte. Je dois justifier mon revenu et faire une déclaration annuelle. C’est « très professionnel », mon entreprise ! J’ai un comptable !

Je vais dans des hôtels qui ferment à 11h du matin et rouvrent à 17h. Ce sont des heures où il n’y a personne à la réception. Donc, ce n’est pas considéré comme du proxénétisme. L’été, ces hôtels nous virent parce que c’est tout le temps complet. Tout le monde profite du système. Moi, j’ai toujours aimé l’honnêteté. Mais la France, c’est faux cul.
Quand je pense à tous ces types qui ne voudront jamais me louer un appart’ et qui sont clients ! Quand on est prostituée, on vous dit non pour tout. On est des pestiférées.

Certaines ont un salon de massage, d’autres sont en appartement, d’autres à l’hôtel. Moi, je vais dans les hôtels.
Les premiers jours, je rentrais à la maison en pleurant. Le troisième jour, il a vu que je pleurais toujours. Il m’a dit : « Tu ne vas pas chialer tous les jours ! »
Je me suis dit, c’est vrai quoi ! Avec tout mon vécu, tout mon passé, j’ai pensé qu’après tout je pourrais résister. J’avais été abandonnée petite par ma mère, et j’avais fait 17 foyers d’accueil pendant mon enfance et mon adolescence. J’ai tout vécu. Alors, je continue.
Dans les moments où on se reproche de se prostituer, on se dit : oui, mais ton fils ne va pas manger. On a la bonne excuse.

Pour la famille, j’étais censée être femme de ménage. Un jour, j’ai dit à ma belle-sœur : je suis une pute. Ils ont tous dit « c’est dégueulasse » mais personne n’a bougé. Pourtant, ils me voyaient acheter des trucs chers et rentrer en taxi, et ils voyaient passer mon courrier. Mais ils ne voulaient pas savoir. Jamais une question, jamais rien. Je ne suis pas fière de ce que je fais. Mais avec eux, je n’ai aucune pudeur. J’ai mis la boîte de préservatifs au milieu de la table et, un jour, pour aller faire les courses, j’ai plongé la main dans le pot où je mets mon argent et j’ai sorti tout le fric. Sous leur nez. À peu près 40000 balles.

C’est payer qui l’excitait

Mon mari manipule toute la famille. Ils ont tous peur de lui. C’est « Monsieur Muscle ». Il ne faut jamais dire qu’il a tort. C’est à moi, quand je l’ouvrais, qu’on faisait des reproches : « Tu devrais te taire, il est coléreux. »
C’était le monde à l’envers. Il frappe sa mère, sa sœur… Avant, je pensais, une femme battue n’a qu’à s’en aller. Là, je me disais, « tu l’as peut-être mérité« . Maintenant, je sais qu’on rentre dans un cercle infernal. On finit pas se dire qu’on l’a cherché.
Et puis ma famille d’accueil m’avait dit pendant une partie de mon enfance que je ne valais rien. Donc, tout se rejoignait. Toute prostituée a un passé.

Il a toujours été grand consommateur de prostituées. C’est moi qui payais. Il connaît toutes celles qui passent des annonces, il les a toutes essayées. La preuve, la semaine dernière, je n’ai pas mis mon nom, « Vanessa ». Il a appelé. Je lui ai dit, « tu ne me reconnais pas ? »

Au début, il y allait tous les vendredis. Avec mon argent. Après, plus l’argent rentrait, plus il y allait. Deux ou trois fois par semaine. Et au restau, et au casino… Le plus fort, c’est qu’il ne voulait plus me sortir. Il avait trop peur de tomber sur un client. Il avait honte !

Ce qui excite ce genre d’homme, c’est de payer une fille. C’est de sortir les gros billets. Il lui est arrivé de sortir au bistrot du coin des billets de 100 dollars, que j’avais gagnés. C’est « J’ai le pouvoir, je paye« . Moi, la mère de son enfant, il ne me touchait pas, il préférait payer.

Avant, il avait vécu en Afrique et ailleurs. Il est toujours allé voir les prostituées. Son père aussi. C’est familial. Pendant les disputes, j’avais pris l’habitude de ne rien dire pour limiter les coups. Mais un jour, j’ai explosé. Je lui ai dit : « Tu me prends tout mon fric, il m’en reste juste pour mon shit. »
Je l’ai traité de mac. Alors là, il n’a pas supporté. Pourtant, je rentrais à la maison le soir, il me disait : « Tu as travaillé ? »
Je sortais le fric.

Des fois, il trouvait que ce n’était pas assez. La seule chose, c’est qu’il m’a toujours laissé payer tout ce que je voulais à mon fils. Et il me laissait une soirée par semaine. Moi, j’aime bien rester à la maison. Donc, je restais à coudre. Pendant ce temps-là, il claquait mes 4000 balles. Mais j’étais tellement conne que j’étais contente ! Ca faisait toujours une soirée où je n’avais pas morflé. En gros, je lui disais merci !
Par exemple, quand il m’emmenait faire les courses en voiture, et que je n’étais pas obligée de prendre mon scooter, je le remerciais.
Il est même allé jusqu’à coucher avec une copine prostituée que j’avais perdue de vue. J’étais tellement heureuse qu’il l’ait retrouvée que je n’ai rien dit

Je suis restée plus de trois ans avec lui. Il a profité du fait que je n’avais pas de famille, pas d’amis. Ma meilleure amie était partie à l’étranger. Pendant toutes ces années, j’ai souvent dit que j’allais partir. Il me disait : « Tu vasfaire comme ta mère. »
Ma mère était prostituée et elle m’a abandonnée. Ça marchait, je me sentais coupable.

J’ai fini par partir, en laissant mon enfant à ma belle-mère. Et par porter plainte pour coups et blessures. Mon avocate s’est mise en rapport avec son avocate à lui. Pour finir, elle m’a dit : « Tu es prostituée, ça va être dur d’obtenir la garde de ton enfant. »
Alors là, j’ai explosé : et lui, il est proxo !

J’ai piqué une telle colère que j’ai foncé à la BAC pour porter plainte pour proxénétisme. Cette avocate qui, soit dit en passant, m’a demandé 5000 balles juste pour ouvrir mon dossier, m’a fait comprendre que je n’avais pas d’appart’ et que je n’étais qu’une pute. Elle s’est arrangée avec l’autre pour éviter que je fasse une requête auprès du juge des affaires familiales. C’est lui qu’elles protègent, ce n’est pas moi.

Aujourd’hui, c’est lui qui a notre fils et qui touche l’allocation de parent isolé ! Et moi, je suis obligée, pour prendre mon fils trois fois par semaine, de passer les trois quarts du temps que j’ai avec lui à faire des allers-retours en car.

Le plus dur, c’est la violence psychologique

Pour l’instant, mon mari n’est au courant que de la plainte pour coups et blessures. D’ailleurs, il m’a demandé de la retirer, en me promettant en échange d’avoir mon fils une semaine sur deux. Je ne l’ai pas retirée. Seulement, comme je n’ai pas eu d’interruption de travail suite aux coups, ça ne vaut rien. Au pire, il écopera de mille balles.

Pour l’autre plainte, je me suis démenée. Je suis contente, j’ai un témoin visuel qui peut témoigner que mon mari était mon proxénète. J’ai confiance. Même si je sais que le commissaire a une pile de dossiers sur son bureau. Il va falloir attendre.

Maintenant, je veux passer à la suite. Commencer une nouvelle vie. Mais c’est le parcours du combattant. On ne veut pas me louer d’appartement, je n’ai pas de bulletins de salaire. Résultat, je vis en résidence hôtelière et je paye 1000 euros par mois pour un T2. Pendant deux mois, quand je suis partie de chez moi, j’ai vécu dans les hôtels avec mes valises, et je travaillais dans la même chambre pour faire des économies. Là, on devient dingue.

Au début, quand j’étais nouvelle, je gagnais 3000 par semaine. Maintenant, 1500. Mais j’ai des charges fixes colossales : 1000 euros de loyer, 40 euros par jour pour les hôtels, 30 euros d’annonces par semaine, les frais pour mon fils, les mobicartes, les préservatifs, etc.

Pour ne pas perturber mon fils, ne pas l’arracher brutalement à sa grand-mère, je continue la prostitution. En me mordant les doigts de ne pas avoir profité de mon petit, de l’avoir fait élever par ma belle-mère. J’assume ce que je fais. On m’y a mise.

J’attends pour demander la garde. Je n’ai pas de logement fixe, pas d’argent de côté. Mais j’ai repris une école pour avoir un diplôme, et je mise là-dessus. Il ne faut pas se mettre le juge à dos. Dès que j’ai ce diplôme, j’arrête de me prostituer. Déjà, d’avoir un appartement, même en résidence hôtelière, a changé ma vie. Maintenant, il m’en faudrait un avec un bail.

Je vais commencer une nouvelle vie

Et dire que je me croyais incapable de vivre seule. De payer un loyer. D’élever un enfant. Il me mettait toujours en position de penser que j’avais besoin de lui. Alors qu’en réalité je faisais tout, toute seule ! C’est moi qui payais tout, qui gérais tout ! Je finançais même l’entreprise familiale !

J’ai ramené des millions à cette ordure. Il a tout gardé. Si je pouvais, je serais la première à lui mettre le fusil sur la tempe. Je le hais. Ce n’est pas la violence physique, le plus dur. Les bleus, ça part. C’est la violence psychologique, le harcèlement.

Il y a des choses que je ne supporte pas : l’hypocrisie de la société qui fait de l’argent sur notre dos et ne nous reconnaît même pas le droit d’avoir un appartement ; la vulgarité des prostituées qu’on voit à la télé.

En fait, j’ai souvent envie de dire que je suis prostituée, rien que pour voir la tête des gens. Les gens, ceux qui pensent que c’est de l’argent facile…

Publié dans Prostitution et Société numéro 141.

Angel K : « Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte, nous ne sommes pas obligéEs de les gober »

Angel K. est une survivante de la prostitution, une des chanceuses qui est parvenue à quitter la prostitution ainsi qu’elle se présente elle-même. Elle nous a autorisé à publier ici ce texte, entre témoignage et analyse, d’abord paru sur son blog, Surviving prostitution and addiction.

Je ne suis pas de celles qui haïssent les hommes.]e suis passée par une phase où je les haïssais, lorsque je « travaillais » comme prostituée, et avec le recul, il est facile de comprendre pourquoi. Mon ex-partenaire me maltraitait, les hommes auxquels il me présentait me maltraitaient, et les mecs payaient pour abuser de moi. C’était beaucoup plus sûr pour moi de dire : les hommes, c’est de la merde, ils vous font mal, et de déconnecter. Je pense que cela rendait les choses moins personnelles, moins blessantes pour moi en tant qu’être humain, de dire que tous les hommes étaient comme ça.

Maintenant cependant, je suis en voie de guérison, et avec le temps, j’en suis venue à d’autres conclusions. Au fur et à mesure que la colère s’estompe, et que.je perçois les choses un peu plus clairement et les blessures avec un peu plus de justesse, je peux voir mon ancien point de vue pour ce qu’il était : un mécanisme de défense qui m’est venu à point dans une situation de traumatisme extrême. J’ai suivi une thérapie durant ma convalescence (j’ai passé 12 mois à consulter un thérapeute, qui m’a immensément aidée à surmonter ma difficulté à faire confiance aux hommes) et je suis devenue amie avec quelques hommes de qualité au cours de ce processus. Je suis arrivée à voir la réalité : il existe des femmes bonnes, et des femmes mauvaises, tout comme il existe des hommes bons et des hommes mauvais. J’ai simplement passé plus de temps avec ces derniers !

La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes

L’industrie de la pornographie perpétue un mensonge, elle nous vend l’idée que les femmes et les hommes sont fondamentalement complètement différents. Les femmes sont là pour être utilisées, photographiées et filmées comme des animaux sexuels, car c’est ce qu’elles veulent, ce qu’elles aiment, et c’est comme cela qu’elles prennent leur pied (regardez ce sourire !). Les hommes, par ailleurs, sont là pour dominer, pour violer, impunément. Tout cela sous le prétexte de la liberté d’expression, d’un amusement inoffensif, qu’on ne change pas les hommes. On excuse, non, pire que ça, on attend des hommes qu’ils se comportent d’une certaine manière, qu’ils traitent les femmes d’une certaine façon, pour être des hommes.
Le message latent est clair : si vous n’utilisez pas la pornographie, si vous ne traitez pas les femmes comme des objets sexuels, des parties de corps qui existent pour votre plaisir, vous n’êtes pas vraiment un homme.

De même, une femme qui demande si une industrie qui vend le corps des femmes, qui se fait des sommes d’argent énormes non pas pour les femmes qu’elle utilise mais pour les hommes qui les vendent, renforce le pouvoir des femmes et les libère, est taxée de pudibonderie.

L’industrie du sexe est arrivée à quelque chose de remarquable : elle a récupéré à son compte le langage du féminisme et le choix de défendre ses pratiques destructrices et oppressantes

Et la société l’a parfaitement accepté. Je ne pense pas qu’il soit facile pour qui que ce soit, homme ou femme, de s’insurger contre ce qui est désormais perçu comme normal et le courant dominant. La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes. Il n’y a rien de nouveau dans l’oppression des femmes, mais la façon dont l’industrie du sexe cherche à saper ses opposantEs en se posant en protectrice de la liberté d’expression, de la justice et de la liberté, représente une sorte de « coup de génie », qui rend le combat contre ce type d’abus encore plus ardu.

Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte et nous vend ont des retombées négatives sur les femmes et sur les hommes. Mais nous ne sommes pas obligéEs de les gober. Je pense que les femmes et les hommes sont égaux, et qu’une relation saine entre les femmes et les hommes doit se fonder sur le respect de leur dignité et de leur humanité communes. Si nous nous coupons, nous saignons tous. Nous sommes tous blessés si on nous frappe. Dire aux hommes qu’ils sont moins virils parce qu’ils ne traitent pas les femmes comme des objets sexuels ne leur rend pas service, pas plus que de taxer les femmes de pudibonderie parce qu’elles souhaitent être traitées comme plus que des objets sexuels.

En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible pour moi que de regarder les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais

Il n’est guère surprenant qu’une industrie aussi profitable se défende bec et ongles contre les attaques. Plus étonnant peut-être, c’est que notre société l’ait accepté si facilement. Dans mon expérience, une bonne partie de l’inaction autour des inégalités sur lesquelles se fonde l’industrie du sexe est basée sur une pure ignorance. Les personnes qui n’ont aucune expérience de l’industrie du sexe voient les arguments qui leur sont présentés (par l’industrie du sexe elle-même) et tombent dans le piège de ce qui apparaît superficiellement comme un choix et un renforcement du pouvoir des femmes. En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible que de voir les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais. Les arguments invoqués par les défenseurs de l’industrie du sexe sont abstraits, impersonnels, distanciés, et édulcorés au-delà de toute expression. Je défie quiconque, homme ou femme, qui a été témoin de ce que j’ai moi-même vécu, qui a fait les mêmes expériences que moi – violée, battue, menacée, vendue – de continuer à défendre les pratiques de l’industrie du sexe. L’utilisation des femmes par l’industrie du sexe les touche personnellement ! Être nue et utilisée encore et encore est aussi intime que possible.

Donc bien que je reste prudente dans mes interactions avec les hommes (tout comme avec les femmes d’ailleurs : il faut du temps pour reconstruire la confiance lorsqu’elle a été aussi malmenée), je ne gobe pas le mensonge de l’industrie du sexe qui veut que les hommes soient à la merci de leurs hormones, contrôlés par leur pénis. Je pense que les hommes méritent plus de crédit que cela. Les femmes et les hommes qui s’opposent à ce que l’industrie du sexe fait à notre société, et à la manière dont elle traite les personnes qui l’utilisent, doivent conjuguer leurs forces et faire front ensemble. Le triomphe du mal se nourrit de l’inaction des bonnes personnes. Il est temps de nous faire entendre, côte à côte, femmes et hommes.

Angel K., On equality, 26 mai 2010.
Traduction : Lobby européen des femmes.

Fiona, 2/2 : « dans le milieu tout le monde se tait »

Image 27Voici la deuxième partie du témoignage de Fiona.
A nouveau en bas de l’article, la vidéo du témoignage lu par Eva Darlan lors de l’abolition citoyenne du système prostitueur

En onze mois, j’ai connu sept établissements. C’était en Belgique, à la frontière française. Il y a une route avec 45 bars, à vingt minutes de Lille. La première fois, c’est lui qui m’a amenée. Quand on va dans un bordel, on arrive avec tous ses bagages. Là, on vous fait miroiter les bons points : le salon à UV, la cuisine de la patronne, les jacuzzi. La première fois, je savais que c’était pour une semaine. J’ai signé un contrat. En français. Dans les deux établissements suivants, j’ai signé des contrats en flamand. Sans comprendre un mot.

Beaucoup de filles viennent tous les jours mais il y a celles, c’était mon cas, qui vivent dans l’établissement. On paie pour tout. Les prestations, l’eau, l’électricité, le matériel, les taxes (entre 10 et 50 euros par jour). Et les repas bien sûr. Soit on fait nos courses nous-mêmes, soit on fait une liste au patron et c’est retenu sur le salaire. Ce qu’on gagne, ce n’est même pas la moitié de l’argent qui circule dans l’établissement. Déjà, on n’a que 40% sur l’alcool. Il faut aussi payer le coiffeur, le maquillage, les vêtements. Il y a des fournisseurs qui passent, mais c’est très cher.

Les filles savent où il faut aller pour gagner plus. Elles sont dans le milieu, elles sont au courant. Les Hollandaises ne vont pas en Belgique mais les Belges vont en Hollande. Elles connaissent les tarifs : 100 à 150 euros en Belgique, la moitié en Allemagne, un tiers en Espagne. Les anciennes disent : surtout ne va pas en Espagne, tu ne pourras pas rester indépendante ; on tue celles qui ne veulent pas y aller… Le pays où on gagne le plus, c’est la Suisse. Les riches y viennent, les stations sont luxueuses. Mais c’est aussi le pays le plus dangereux ; le pays de tous les vices. Entre nous, on se parle. Ce bar là emploie des sans papiers, dans celui-là, il y a de l’héroïne. On vante le sauna d’un autre ou le jacuzzi.

Pour recruter, la patronne met des petites annonces. Quand les patrons sont des hommes, ils ont une autre méthode : aller dans d’autres établissements en se faisant passer pour des clients. Ils essaient d’attirer les filles en leur proposant un jour de congé de plus ou en leur promettant des bonus.

Les filles tournent. En Belgique, elles sont déclarées (bien entendu, on ne dit pas la vérité sur ce qu’on gagne). Elles passent d’un pays à l’autre, elles ont des bulletins de salaire. Il y a des établissements qui fonctionnent 24 h sur 24. Il y a celles qui travaillent l’après-midi ou le soir ; les congés se discutent avec la direction. Tout se négocie. Il y a des clients qui restent toute la nuit.

Les bars à champagne sont contrôlés par la police des bars. On a des tests gynéco, des bilans sanguins, des médicaments. Les infirmières des bars passent une fois par mois. On se déplace aussi. Il y a un numéro de téléphone. Tout est gratuit ; et anonyme. Les infirmières ne connaissent que notre prénom d’établissement, pas notre véritable identité.

Les policiers, eux, viennent à deux avec un petit dossier entre 10h et 13h. Ils demandent à voir toutes les filles avec leurs pièces d’identité. Ils vérifient qu’on est inscrites. En fait, ils contrôlent qu’on est en vie et qu’on a des papiers. A part ça, ils ne veulent pas savoir pourquoi on est là. Ils se moquent bien de savoir si vous avez des bleus.

Sur les sept établissements que j’ai connus, il y en a deux dont je me suis fait jeter. Une fois, j’ai dénoncé une fille qui se piquait et c’était la petite amie du fils du patron. La deuxième fois, c’était un changement de direction et donc un changement d’équipe. Sinon, je partais parce que je me lassais, parce que je ne gagnais pas assez ou parce qu’il y avait une mauvaise ambiance entre les filles ou des histoires de drogue.

Pour que ça se passe bien, il faut ne rien voir, ne rien entendre, ne jamais ouvrir la bouche. Si vous voyez le patron donner de la cocaïne aux filles pour tenir, vous faites comme si vous n’aviez rien vu. Une fille comateuse, ou droguée, ou qui ne se réveille pas, il vaut mieux vous sauver plutôt que rester à côté d’elle. Une fois, j’en ai vu une en coma éthylique. Personne n’a voulu appeler l’ambulance. C’est un vulgaire taxi qui l’a jetée à l’hôpital. Les établissements ne viendront jamais en aide aux filles. Ils ne veulent pas d’ennuis avec la police. Donc on met la fille dans une chambre et elle disparaît.

Le travail, c’est boire à ne plus savoir ce que vous faites. Je ne me souvenais de rien, même pas de la personne avec qui j’étais. Avec l’alcool, on peut tout accepter. Dans le premier établissement, la gérante me disait : tu peux jeter l’alcool. Je me souviens, elle était là depuis 37 ans ! Elle avait un regard triste, perdu. Elle avait toujours voulu arrêter, mais elle disait : au final, on y retourne. Elle m’a donné un conseil : dès que tu peux t’en sortir, va-t-en !
Un jour, elle m’a vue démaquillée et elle m’a dit : tu as encore un visage et un corps de bébé.

Parfois, le client paie la gérante. On reçoit 50% de la prestation. Dans d’autres établissements, le client nous paie directement. Il y a des caméras, la patronne surveille. On signe un carnet. Et on met l’argent dans un coffre. Il arrive qu’on dissimule des pourboires. Les clients les glissent dans nos sous-vêtements. Il y a des hommes, aussi salauds soient-ils, qui comprennent un peu. Mais quand ils nous donnent un pourboire dans la chambre, c’est contre quelque chose, c’est évident.

Il y a la concurrence avec les autres filles. Une fois habillées, maquillées, on est toutes plus jolies les unes que les autres. Celle qui est contrariée, fatiguée, on joue contre elle. On lui met la pression parce qu’elle ne boit pas assez vite. Il y a de la cruauté. Tous les moyens sont bons pour gagner plus.

Il y en avait une qui avait 35 ans, avec des enfants. Elle avait quelques rides. Autour, on était cinq filles entre 20 et 28 ans. On ne lui laissait pas à manger, on lui coupait son réveil pour qu’elle ait une sanction (et pour que ses deux heures d’absence nous fassent une rivale en moins). Quand on recevait l’enveloppe de la semaine, il arrivait que la sienne disparaisse.

Les amitiés, ça arrive quand même. S’unir face à la galère. Avec les autres, il arrive qu’on partage les coups durs. Surtout quand on a le même âge. Celle qui n’en peut plus, qui pleure… on se console. Mais ce milieu vous change. Il vous apprend le vice, le mensonge, l’hypocrisie. Il apprend à devenir une vipère.

En général, il faut sourire, ne rien dire, ne pas juger, ne pas être la rivale, ne pas être la reine des bombes non plus, sinon ça vous retombe dessus. Quand il y a quinze filles, c’est terrible. En général, on est entre trois et six par bar, ça va à peu près. Mais on est là pour la même chose. Il faut se faire concurrence sans en faire trop. Celles qui sont là dix-huit heures par jour peuvent être dangereuses.

Les filles, il y en a qui sont tellement naïves qu’elles ne se rendent pas compte qu’elles sont tenues par leur mari ou leur amoureux. Celles qui sont tenues ne le disent pas. Malgré les coups, les larmes, les autres ne vont jamais se dire : quelqu’un la tient. Il y a des choses tabou dans le milieu.

On arrive avec une cicatrice, un coup de cutter, une brûlure de cigarette. C’est le non dit. Si on parle, on gêne. Tout le monde se tait. On a peur de le dire. La société a peur de l’entendre. Là, je parle. Parce qu’ici personne ne me connaît.
Et parce que vous, vous entendez ça tous les jours.

Dans les pays où c’est légalisé, comme la Belgique, la Hollande, les filles trouvent ça normal. Elles ont grandi avec ça. Elles savent que leur père y va tous les week-ends. Ca fait partie de la vie du pays. Les hommes aussi trouvent ça normal. Ils sont persuadés qu’ils aident les filles. Pourquoi est-ce qu’ils culpabiliseraient ? Il y a une police des bars, des médecins des bars.

En Belgique, même les enfants savent que leur père y va. Les patrons viennent avec leurs clients. C’est la norme. J’ai vu des hommes que leur femme appelle alors qu’ils sont là. Ils viennent sans honte. Nous, on sait qu’on va être salies. Ils nous salissent, ils nous diminuent quand bien même ils nous donnent beaucoup d’argent. S’ils voulaient vraiment nous aider, pourquoi ils ne nous engageraient pas plutôt dans leur entreprise ?

L’État est forcément aux petits soins pour des gens qui rapportent autant d’argent. Dans les pays qui légalisent, les patrons sont prêts à tout. L’Etat les laissera tranquilles. En France, les prostituées paient des impôts. Et les PV vont dans les caisses. Pourquoi l’Etat irait-il dénoncer la prostitution ? Les clients sont des procureurs, des inspecteurs, des ministres, des grands sportifs… Ils ont une certaine place dans la société. Ils viennent avec de belles voitures. Les filles sont attirées.

Celles qui me dégoûtent le plus, c’est celles qui sont habillées en Prada et qui font ça pour faire du shopping. Leur mère est au courant. J’ai envie de leur vomir dessus. Quand j’entends une fille de 18 ans dire : je ne fais pas d’études, je suis nymphomane, je n’en ai pas assez d’un seul… Elles sont persuadées qu’on est toutes libres. Il y en a pour qui ça devient un mode de vie. A force de vice, elles en veulent toujours plus. Mais avec dix clients par jour, le corps s’épuise.

Même les volontaires, elles ne peuvent plus vivre normalement après. Elles reviennent. Elles disent : je ne sais faire que ça. Et il n’y a que là qu’elles ont le sentiment d’être considérées. Pour garder cette impression, elles restent.

Pour moi, une fille de bar reste une fille de bar. A la première difficulté, on y retourne. On n’attend pas six mois pour toucher quelque chose. Quand on l’a fait une fois, on ne vaut plus rien.

Je sais qu’en un an, je n’ai rien vu. Rien qu’une infime partie. J’aimerais travailler dans la justice pour faire changer les choses. Ou dans le social pour aider celles qui sont comme moi. Et puis par moments, je me dis : pourquoi faire ?

Publié dans Prostitution et Société numéro 162.

Rendez-vous le 13 avril pour l’abolition citoyenne du système prostitueur !

Le collectif Abolition 2012 organise le 13 avril de 13h30 à 18h un événement à la Machine du moulin rouge à Paris pour construire ensemble une société sans prostitution et obtenir l’adoption d’une loi d’abolition du système prostitueur. De nombreuses personnalités viendront exprimer pourquoi, comme nous, elles pensent que l’abolition, c’est la seule solution, pour mettre fin à cette violence qu’est la prostitution !

Inscription nécessaire : http://www.emailmeform.com/builder/form/ff6Hg04w82bU8y72Q

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