Laurence : « renaître de ses hontes »

Ce livre, Renaître de ses hontes, c’est la fin d’un long cheminement qui m’a permis de nettoyer définitivement ma honte, d’oser ne plus me cacher, de prendre le risque d’être moi au risque de déplaire aux autres et à la société.

Il est le symbole de ma transformation. J’ai passé quatre années à l’écrire, quatre années à regarder en face quelque chose qui m’a empêchée de respirer jusqu’à l’âge de 45 ans, alors que j’avais donné du sens à ma vie et réalisé ce à quoi j’aspirais : la honte. Honte d’être née, honte de n’avoir pas été aimée, d’avoir été rejetée, honte d’avoir été victime d’inceste, honte d’avoir été prostituée, honte d’avoir été alcoolique.

J’ai grandi dans la peur et dans l’idée qu’il fallait se taire. Pour survivre, j’ai développé un comportement que l’on appelle l’inhibition : passer inaperçue, me laisser faire. J’ai donc fait la morte lors de l’inceste et j’ai continué dans la prostitution.

Ensuite, j’ai eu honte d’avoir accepté d’être la poupée de ces hommes que la société appelle gentiment des « clients ». Pour continuer à vivre, pour être aimée par les autres, j’ai tout fait pour cacher toutes ces hontes. J’ai utilisé un outil puissant : l’alcool. Mais l’alcool est un piège infernal puisque qu’il entretient la honte.

Sortir du silence

Je me suis donc tue pendant plus de vingt ans. J’étais prisonnière d’une double contrainte : si j’osais parler, je prenais le risque d’être rejetée. Si je me taisais, je devais continuer à supporter le poids de la honte et de la douleur.

Ces quatre années d’écriture ont été très dures. Mon corps a parlé. J’ai souffert de contractures qui m’ont paralysée, de maux de ventre à rester pliée en deux, de vomissements, de crises de sanglots pendant des semaines. Replonger dans mon histoire me renvoyait à un torrent d’émotions et de sentiments : le chagrin, l’isolement, la colère, la haine, la honte, la culpabilité…

J’ai voulu que ce livre parle de l’expérience de la honte. Il en existe peu sur ce thème et ils sont le plus souvent théoriques. En disant mes hontes, je voulais aussi dénoncer les préjugés. Oui, l’alcoolisme est une souffrance. Oui, la prostitution est une souffrance. Je ne peux plus supporter d’entendre qu’elles aiment ça ou qu’il faut des putes pour éviter à nos filles d’être violées ! Moi qui ai vécu la prostitution, je l’ai ressentie comme un viol, ou plutôt des viols incessants ; comme la destruction et l’anéantissement d’une partie vivante de moi-même. Mon vécu de prostituée n’a fait que renforcer ma honte d’exister.

Mais je n’ai pas choisi le pathos. Mon sujet, c’est la résilience ; le processus qui m’a permis de transformer mon vécu : de faire de mon expérience de vie une force ; de changer le « à cause de » en « grâce à ». Si j’ai écrit ce livre, c’est pour me libérer mais aussi pour éclairer tous ceux qui sont confrontés à leurs hontes, pour leur transmettre l’idée qu’ils peuvent en sortir et aller vers leur propre transformation. Guérir, ce n’est pas oublier mais accepter pleinement nos blessures pour vivre avec. Aujourd’hui, après avoir donné du sens aux événements de ma vie, je suis convaincue que chacun d’eux recèle l’opportunité de « grandir » même si cela peut être douloureux.

Je retrace donc mon enfance, le manque d’amour, la maltraitance, l’inceste. Mon adolescence avec la rue, la drogue, l’alcool, l’autodestruction. Je raconte mes addictions, la boulimie, les fugues, la défonce, ma rencontre avec des « amis », les recruteurs d’un réseau de proxénètes ; et à 17 ans l’enfer de la rue Saint-Denis, surveillée jour et nuit. Je décris le défilé des « clients », leur indifférence, la violence, ma sexualité détruite ; puis les petits boulots, les dépressions, les démissions, l’utilisation forcenée que j’ai pu faire de ma séduction pour espérer gagner l’amour des autres, ma vie sentimentale chaotique, mes rechutes dans l’alcool.

Mais surtout je montre le chemin de réparation qui m’a permis d’accepter la réalité. Après trente ans passés à vivre dans le silence, je raconte les souffrances liées à mes traumatismes mais aussi mon long travail de psychothérapie, mes formations, mes diplômes, mes lectures ; et puis mes rencontres avec de formidables tuteurs de résilience [1] aussi bien au Mouvement du Nid [2] que chez les Alcooliques Anonymes ou chez les moines bouddhistes.

La psychothérapie a réveillé beaucoup de douleurs mais elle a été le levier qui m’a permis de conquérir une formidable énergie de vivre. J’ai pu décrypter mes croyances, ces lunettes noires que l’on a sur le nez et qui déforment nos réalités : d’abord ma croyance en ma nullité. J’ai compris comment j’avais répété des situations d’échec qui venaient confirmer à mes propres yeux l’idée que je ne valais pas grand-chose ; comment cette idée m’avait inconsciemment fait prendre de mauvaises décisions. La certitude que les hommes sont des abuseurs m’a conduite plusieurs fois à vivre des abus sexuels. Tout ce chemin de reconstruction m’a permis de décrypter mes malaises et la répétition des vieux scénarios : mes rencontres successives avec des proxénètes par exemple…

En plus, en avançant dans cette voie, j’ai commencé à nourrir une véritable passion pour la psychologie, les relations humaines, la communication, le développement de la personne. Et surtout, j’ai fait une découverte sans précédent. C’est quand j’ai osé dire mes hontes, quand j’ai osé demander de l’aide, que j’ai reçu les plus beaux cadeaux de la vie.

Témoigner publiquement

Aujourd’hui, grâce à ce processus d’écriture, je suis prête à témoigner publiquement et à me battre contre le système prostitutionnel. Bien sûr, écrire ce livre m’a fait traverser des moments d’inquiétude ; d’abord pour mes enfants. Un de mes fils est atteint d’une forme d’autisme, le syndrome d’Asperger, et je ne voudrais pas qu’il soit traité de « sale autiste » et en plus de « fils de p… » Parfois, j’ai peur. Mon mari me soutient. Je suis prête, mais je ferai tout pour protéger ma famille et me protéger moi. Je ne signe d’ailleurs que de mon prénom et de mon pseudo « Noëlle » pour rendre hommage à cette jeune femme qui à l’époque avait si honte d’elle lorsqu’elle témoignait à visage caché.

Cette question du témoignage a toujours pris une place centrale dans mon histoire. Je pense à mes témoignages sur mon vécu de prostituée. J’en ai donné plusieurs, pour le Mouvement du Nid [3] puis pour la presse, la radio, la télévision ; pour le dessinateur Derib, en participant au scénario de la BD de prévention Pour toi Sandra. Même si je témoignais dans l’anonymat parce que je n’étais pas encore prête à me dévoiler en public, oser dire ce qu’était la réalité de la prostitution m’a permis de goûter à un sentiment nouveau : me sentir utile, avoir ma place.

J’ai non seulement découvert que, malgré mon trac, les mots sortaient de ma bouche portés par une énergie que j’ignorais, mais aussi que mes témoignages avaient le pouvoir d’aider d’autres personnes. Sans le savoir, je transmettais deux messages : le premier, destiné aux personnes en difficulté, il est possible de s’en sortir et de revivre. Le second, au grand public : la prostitution est une atteinte aux droits humains, une réalité qui pourrait bien devenir l’une des hontes de notre temps.

S’engager

Pendant 28 ans, j’ai fui tout qui touchait à la prostitution et à l’inceste. Je ne voulais rien lire sur le sujet, je zappais ; tout, les documentaires et même les films. Pour moi c’était insoutenable physiquement. Aujourd’hui, je suis prête. J’ai regardé le documentaire Putains de guerre (France 3, 20/02/2013) et je me suis demandé comment fait un soldat de l’ONU pour se servir de ces jeunes filles, souvent mineures, qui doivent faire cent clients par jour ! Je suis horrifiée devant tant d’irresponsabilité.

Il y a énormément de travail à faire. Ce qui me tient à cœur, ce sont les clients. Leur faire prendre conscience. Les discours qu’ils avancent pour se justifier me révoltent. J’ai envie de hurler mon indignation et ma colère. Mais en écrivant j’ai dépassé quelque chose. Paradoxalement, j’ai envie de comprendre ; et d’agir. Dans la masse de ces hommes, il y en a qui sont capables de prendre conscience de leurs actes abusifs. Mais pour que cela soit possible, il faut que nous osions dire. De même qu’il existe des groupes de parole de femmes violées, des contacts en prison entre victimes et agresseurs, il faut que les personnes prostituées parlent.

Mon objectif est aussi d’établir des contacts avec d’autres « survivantes » [NDLR : C’est le nom qu’ont choisi dans de nombreux pays des femmes anciennement prostituées, en lutte contre le système prostitueur]. J’en ai maintenant aux États- Unis et en Irlande et ces moments me mettent dans un état de bien-être total. L’idée que l’on pourrait toutes se rejoindre, faire quelque chose ensemble, c’est pour moi l’état de grâce.

J’en ai assez d’entendre à la télévision ces « escortes » (pour ne pas dire trop honteusement prostituées) avec leur sac Vuitton… qui disent être tellement contentes de l’être. N’avoir d’estime de soi qu’en achetant des trucs à 2 000 euros, c’est une bonne façon de cacher sa honte et le mépris de soi. Que restera-t-il de leur semblant de fierté le jour où elles seront vieilles ou sans argent ?

La plus belle chose que j’ai découverte au travers de l’écriture de mon histoire, c’est que c’est la quête d’amour qui m’a toujours donné l’étincelle de vie et le courage de m’en sortir. Je crevais d’amour sur ce trottoir de l’enfer. Petit à petit, j’ai appris à m’aimer, à aimer mon corps et à aimer mes blessures. Depuis que j’ai regagné l’estime de moi-même, je pense que ce ne serait plus possible pour moi d’être prostituée. Je pourrais me battre jusqu’à la mort pour dire « non » si on me forçait.

Renaître de ses hontes, le livre de Laurence, est en librairie depuis avril 2013. Il est édité chez « Le Passeur », isbn : 978-2-36890-024-6. Nous en avons publié une recension dans notre revue.

Laurence a pris la parole aux côtés de deux autres « survivantes », Nathalie et Rosen, lors de la journée du 13 avril 2013 pour l’abolition du système prostitueur. Vous pouvez retrouver leurs interventions en vidéo sur le site du collectif « Abolition 2012 ».

[1] Terme forgé par le psychiatre Boris Cyrulnik.

[2] Le Mouvement du Nid, association de soutien aux personnes prostituées, est l’éditeur de la revue Prostitution et Société et de ce site.

[3] Sous le pseudonyme de « Noëlle », Femmes et Mondes n° 77/1987)].

Rachel Moran : « La prostitution n’est pas le lieu où opère le trafic mais la cause du trafic sexuel »

Lors de deux jours de travail des associations signataires de l’appel de Bruxelles début octobre 2013, a été lancé la Coalition pour l’abolition de la prostitution (CAP). A cette occasion, Rachel Moran une survivante de la prostitution irlandaise, auteure de « Paid For, my journey through prostitution », l’histoire de ses années dans la prostitution, est venue témoigner de son expérience et de la nécessité de recourir à l’abolition à la suédoise, donc à la pénalisation du client. Voici la vidéo tournée par Mariana Colotto pour le Lobby européen des femmes. Et la traduction en français en dessous.

Rachel Moran : « La prostitution n’est pas le lieu où opère le trafic mais la cause du trafic sexuel »

octobre 12, 2013 § 4 Commentaires

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« C’est vraiment un très beau jour pour moi, je suis vraiment ravie d’être là pour le lancement de la coalition pour l’abolition de la prostitution.  Il y a 20 ans si on m’avait dit que je viendrais à Bruxelles pour parler de mon expérience cela m’aurait paru complètement incroyable. J’aurais pensé que ceux ou celles qui me disaient cela avaient pris autant de drogues que moi ».

« Je suis partie de chez moi très tôt, à 14 ans. Je me suis retrouvée dans la prostitution dans l’année qui a suivi.
J’ai quitté -je me suis enfuie- la prostitution à 22 ans ». Je n’ai que dix minutes donc je ne vais pouvoir vous parler beaucoup de toutes ces années où il s’est passé tant de choses qui m’ont éloignées de qui j’étais en tant que personne. Il n’y a rien ni personne qui pourrait me dire quelque chose qui pourrait me faire croire qu’il peut exister une forme de prostitution qui soit source de force, qui puisse être une sexualité libératrice, ou même être tout juste vaguement tolérable. Je ne crois rien de tout cela. Rien dans ce que j’ai vu ou ou dont j’ai pu être témoin aussi dans la vie d’autres femmes ne rendrait cela possible.
Il y avait vraiment  vraiment trop de dégradations, beaucoup de violence bien sûr. Mais quand les gens me posent des questions sur la violence je crois qu’ils sont à côté du vrai enjeu.  J’ai toujours pensé cela même si à une époque je le ressentais juste sans que ce soit une pensée très construite.

Ce que ne comprennent pas ces personnes c’est le fait que l’acte lui-même est violent. Que même l’homme le plus gentil qui aie touché mon corps était violent. Et en fait, d’une certaine façon c’était pire parce qu’il était plus malhonnête que celui qui me frappait à la tête et qui au moins me disait ce qu’il pensait de moi.

Je vais mentionner brièvement mais il en a déja été question le lien entre proxénétisme et trafic humain et sexuel dans la prostitution. J’ai parlé à une amie récemment qui est dans une association de soutien aux personnes prostituées. Elle a parlé des ces situations où on sait que les mêmes qui sont des proxénètes « traditionnels » sont aussi par ailleurs des trafiquants de femmes. C’était d’ailleurs la situation à mon époque aussi.
Comme cela a été dit c’est la prostitution (demande) qui est l’origine du trafic.
La prostitution n’est pas le lieu où opère le trafic sexuel mais la cause du trafic sexuel.
J’ai pris quelques courtes notes parce que je n’aime pas lire un texte. Une des choses dont je voulais parler ce sont les mensonges des lobbys pros. Je ne peux pas parler de tout en 10′. Mais un mensonge très important qu’il faut dénoncer c’est la façon dont ils jouent avec les statistiques. Nous avons cette constante contestation des chiffres. La façon dont nous pouvons y mettre fin c’est d’y répondre avec des chiffres irréfutables et très importants. C’est là que nous comptons sur la Suède pour communiquer sur son modèle.
Car la Suède a fait tant et est devenue un tel exemple pour le monde, et cela a été si important pour moi. Je ne peux même pas vous exprimer ce que cela a représenté pour moi que la Suède ait fait ce qu’elle a fait.
Ce qu’elle a fait c’est qu’elle a affirmé clairement que ce qui m’était arrivé et arrivait à un nombre incroyable de femmes était mal et anormal. Et c’était le premier pays à le dire. Et cela représente bien plus que je ne peux le dire.

Angel K : « Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte, nous ne sommes pas obligéEs de les gober »

Angel K. est une survivante de la prostitution, une des chanceuses qui est parvenue à quitter la prostitution ainsi qu’elle se présente elle-même. Elle nous a autorisé à publier ici ce texte, entre témoignage et analyse, d’abord paru sur son blog, Surviving prostitution and addiction.

Je ne suis pas de celles qui haïssent les hommes.]e suis passée par une phase où je les haïssais, lorsque je « travaillais » comme prostituée, et avec le recul, il est facile de comprendre pourquoi. Mon ex-partenaire me maltraitait, les hommes auxquels il me présentait me maltraitaient, et les mecs payaient pour abuser de moi. C’était beaucoup plus sûr pour moi de dire : les hommes, c’est de la merde, ils vous font mal, et de déconnecter. Je pense que cela rendait les choses moins personnelles, moins blessantes pour moi en tant qu’être humain, de dire que tous les hommes étaient comme ça.

Maintenant cependant, je suis en voie de guérison, et avec le temps, j’en suis venue à d’autres conclusions. Au fur et à mesure que la colère s’estompe, et que.je perçois les choses un peu plus clairement et les blessures avec un peu plus de justesse, je peux voir mon ancien point de vue pour ce qu’il était : un mécanisme de défense qui m’est venu à point dans une situation de traumatisme extrême. J’ai suivi une thérapie durant ma convalescence (j’ai passé 12 mois à consulter un thérapeute, qui m’a immensément aidée à surmonter ma difficulté à faire confiance aux hommes) et je suis devenue amie avec quelques hommes de qualité au cours de ce processus. Je suis arrivée à voir la réalité : il existe des femmes bonnes, et des femmes mauvaises, tout comme il existe des hommes bons et des hommes mauvais. J’ai simplement passé plus de temps avec ces derniers !

La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes

L’industrie de la pornographie perpétue un mensonge, elle nous vend l’idée que les femmes et les hommes sont fondamentalement complètement différents. Les femmes sont là pour être utilisées, photographiées et filmées comme des animaux sexuels, car c’est ce qu’elles veulent, ce qu’elles aiment, et c’est comme cela qu’elles prennent leur pied (regardez ce sourire !). Les hommes, par ailleurs, sont là pour dominer, pour violer, impunément. Tout cela sous le prétexte de la liberté d’expression, d’un amusement inoffensif, qu’on ne change pas les hommes. On excuse, non, pire que ça, on attend des hommes qu’ils se comportent d’une certaine manière, qu’ils traitent les femmes d’une certaine façon, pour être des hommes.
Le message latent est clair : si vous n’utilisez pas la pornographie, si vous ne traitez pas les femmes comme des objets sexuels, des parties de corps qui existent pour votre plaisir, vous n’êtes pas vraiment un homme.

De même, une femme qui demande si une industrie qui vend le corps des femmes, qui se fait des sommes d’argent énormes non pas pour les femmes qu’elle utilise mais pour les hommes qui les vendent, renforce le pouvoir des femmes et les libère, est taxée de pudibonderie.

L’industrie du sexe est arrivée à quelque chose de remarquable : elle a récupéré à son compte le langage du féminisme et le choix de défendre ses pratiques destructrices et oppressantes

Et la société l’a parfaitement accepté. Je ne pense pas qu’il soit facile pour qui que ce soit, homme ou femme, de s’insurger contre ce qui est désormais perçu comme normal et le courant dominant. La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes. Il n’y a rien de nouveau dans l’oppression des femmes, mais la façon dont l’industrie du sexe cherche à saper ses opposantEs en se posant en protectrice de la liberté d’expression, de la justice et de la liberté, représente une sorte de « coup de génie », qui rend le combat contre ce type d’abus encore plus ardu.

Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte et nous vend ont des retombées négatives sur les femmes et sur les hommes. Mais nous ne sommes pas obligéEs de les gober. Je pense que les femmes et les hommes sont égaux, et qu’une relation saine entre les femmes et les hommes doit se fonder sur le respect de leur dignité et de leur humanité communes. Si nous nous coupons, nous saignons tous. Nous sommes tous blessés si on nous frappe. Dire aux hommes qu’ils sont moins virils parce qu’ils ne traitent pas les femmes comme des objets sexuels ne leur rend pas service, pas plus que de taxer les femmes de pudibonderie parce qu’elles souhaitent être traitées comme plus que des objets sexuels.

En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible pour moi que de regarder les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais

Il n’est guère surprenant qu’une industrie aussi profitable se défende bec et ongles contre les attaques. Plus étonnant peut-être, c’est que notre société l’ait accepté si facilement. Dans mon expérience, une bonne partie de l’inaction autour des inégalités sur lesquelles se fonde l’industrie du sexe est basée sur une pure ignorance. Les personnes qui n’ont aucune expérience de l’industrie du sexe voient les arguments qui leur sont présentés (par l’industrie du sexe elle-même) et tombent dans le piège de ce qui apparaît superficiellement comme un choix et un renforcement du pouvoir des femmes. En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible que de voir les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais. Les arguments invoqués par les défenseurs de l’industrie du sexe sont abstraits, impersonnels, distanciés, et édulcorés au-delà de toute expression. Je défie quiconque, homme ou femme, qui a été témoin de ce que j’ai moi-même vécu, qui a fait les mêmes expériences que moi – violée, battue, menacée, vendue – de continuer à défendre les pratiques de l’industrie du sexe. L’utilisation des femmes par l’industrie du sexe les touche personnellement ! Être nue et utilisée encore et encore est aussi intime que possible.

Donc bien que je reste prudente dans mes interactions avec les hommes (tout comme avec les femmes d’ailleurs : il faut du temps pour reconstruire la confiance lorsqu’elle a été aussi malmenée), je ne gobe pas le mensonge de l’industrie du sexe qui veut que les hommes soient à la merci de leurs hormones, contrôlés par leur pénis. Je pense que les hommes méritent plus de crédit que cela. Les femmes et les hommes qui s’opposent à ce que l’industrie du sexe fait à notre société, et à la manière dont elle traite les personnes qui l’utilisent, doivent conjuguer leurs forces et faire front ensemble. Le triomphe du mal se nourrit de l’inaction des bonnes personnes. Il est temps de nous faire entendre, côte à côte, femmes et hommes.

Angel K., On equality, 26 mai 2010.
Traduction : Lobby européen des femmes.

Sonia : « Je garde en moi une mutilation cachée. »

Trente ans ont passé depuis que Sonia a fait l’expérience de la prostitution. Aujourd’hui, elle tente d’expliciter ce qui lui apparaît comme un marquage, physique et symbolique, une humiliation, un goût de néant.

Je l’ai fait par choix, si on veut : de la prostitution occasionnelle, pendant quatre, cinq ans. Et je n’ai pas eu de mac. Malgré ça, c’est une histoire qui a eu des effets destructeurs. Ça m’a rendue frigide dans ma vie privée. L’effet a été presque simultané.

J’avais une vingtaine d’années. J’étais bizarre, marginale, je ne pouvais pas m’intégrer. J’avais une copine, une fille de la Ddass qui se droguait un peu, et on était des « chaudasses ». On allait draguer, on n’avait pas froid aux yeux. Mais on était pauvres. Je me souviens qu’on faisait un seul repas par jour, un peu de Vache Gros Jean sur du pain. Un jour, elle m’a raconté qu’elle avait une copine qui avait un client régulier. Elle cherchait d’autres filles. On s’est dit qu’on allait y aller à deux.

À l’époque, c’était dans le coup de dire qu’on avait le fantasme de se prostituer. Le cinéma y contribuait. C’était le temps où sortaient des films comme Emmanuelle [1] montrant une jeune femme « libérée », ou Catherine et Compagnie [2], avec Jane Birkin et Patrick Dewaere ; l’histoire d’une jeune Anglaise qui arrive à Paris et monte sa petite entreprise en monnayant son corps et se retrouve évidemment à la tête d’une petite fortune qu’elle fait fructifier en bourse. Bref, il fallait être « sans préjugés ». Donc on trouvait ça anodin. On s’en serait presque vantées.

En fait, très rapidement, un rideau s’est installé. J’ai été obligée de me blinder. Après, j’ai mis longtemps à me déblinder. Le sexe joyeux d’avant était devenu quelque chose de naze, de dégoûtant, de triste.

On a mis des petites annonces dans les journaux gratuits avec mon numéro de téléphone. On allait à deux aux rendez-vous, avec ma copine. C’était une sécurité, surtout affectivement. La première passe, on la faisait à deux (en demandant 1 000 francs [3] chacune) et on se faisait inviter dans un restau chic, ce qui nous permettait de sonder les types. Eux étaient contents de nous montrer. C’étaient des hommes mariés, ils nous faisaient des petits cadeaux, nous prenaient pour des maîtresses. Ces types ne me plaisaient pas mais n’étaient pas immondes non plus : des hommes plutôt installés, avec de belles situations.

J’ai toujours limité. Je voulais juste de quoi payer mon loyer et améliorer un peu le quotidien. Je m’en suis tenue à une petite quinzaine d’hommes, dont beaucoup d’habitués. Il y avait beaucoup de trompe-l’œil : on les faisait payer à la fin, et pas avant, pour leur donner l’illusion d’être avec une maîtresse. Du coup, certains « oubliaient », style « pas de ça entre nous ». J’étais obligée de leur rappeler. Ce moment de l’échange d’argent était toujours extrêmement pénible ; mais c’était pire quand il fallait réclamer.

Les clients, une vraie corvée

Au lit, ils étaient lambda. Des types ordinaires, un sexisme ordinaire. Rien de traumatisant. L’image qu’ils avaient des femmes, c’est l’image qu’ont beaucoup d’hommes dans la société. Un jour, il y en a un qui m’a fait la conversation et qui m’a dit : L’entropie, tu ne sais pas ce que c’est. Je le savais, donc je lui ai expliqué. Du coup, il n’a plus voulu. Il fallait que je lui sois inférieure, que je corresponde à son fantasme de la femme. Pas question de lui tenir la dragée haute sur le plan intellectuel. En gros, j’étais censée boire leurs paroles. Il fallait qu’ils aient l’impression d’être des rois ; et des initiateurs, d’où leur goût pour les très jeunes filles.

Avec le recul, je les vois comme très médiocres. Je les confonds d’ailleurs, impossible de les distinguer. Mais je garde des souvenirs : le jour où un type, un psychiatre d’une cinquantaine d’années (celui-là n’était pas marié) nous a emmenées chez lui. Quand on est arrivées, ma copine s’est aperçue qu’elle était déjà venue dans cet appartement pour réviser son bac avec la fille du type. Quant il a compris qu’il avait affaire à une copine de sa fille, il a été excité comme un fou.

Il y avait aussi des mecs qui voulaient me sauver. Des types qui venaient chez moi, mais qui se dépêchaient de m’emmener à l’hôtel quand ils voyaient ma chambre de bonne pourrie ; en restant, ils n’auraient pas pu se cacher la misère dans laquelle je vivais. Certains m’ont proposé de me payer un studio. J’ai toujours dit non, heureusement. Ils m’auraient tenue. Il y a aussi eu un client, un petit employé, qui a tenté de faire le proxénète. Je lui ai balancé un coup de bombe lacrymo.

Une fois, on a fait le trottoir à Nation. On s’arrangeait pour sélectionner. Quand le type ne nous plaisait pas, on annonçait un prix élevé pour qu’il dégage. On s’est d’ailleurs fait virer aussitôt par les filles, très jeunes, qui étaient là : des cadavres ambulants, mais sollicitées par plein de types ! Une autre fois, on a essayé une agence d’escortes. Une expérience ultra-courte : dans un dîner de chasseurs, on a explosé et on est parties à grand fracas en les traitant de connards…

Un jour, j’ai aussi fait un client maso. Mais les masos, je n’y arrivais pas. Là, ça m’aurait complètement détruite. J’ai eu des copines qui s’étaient spécialisées. Une m’expliquait qu’il fallait obéir à un scénario ultra-précis.

En fait, les clients, je m’ennuyais terriblement avec eux. Ils étaient chiants. Une vraie corvée. Au lit, il fallait s’adapter et jouer la comédie. Je me souviens de ceux qui me disaient : ça t’a plu ? alors que j’étais restée comme une planche [4]. Un jour, un client m’avait demandé, contre une belle somme, de faire comme si j’étais séduite par son copain et de coucher avec lui. Quand j’ai couché avec le copain en question, j’ai été prise d’un dégoût profond, à tel point que je me suis mise à pleurer. Il n’a rien vu. Ces larmes qu’il n’a pas remarquées m’ont renvoyée au sentiment de ne pas exister.

Quand j’ai arrêté la prostitution – le jour où j’ai trouvé un boulot dans mes cordes –, j’ai stoppé toute relation avec des hommes. Ça m’a pris au moins deux ans pour retrouver des sensations sentimentales et sexuelles.

Une façon de se faire du mal

Mes copines étaient des filles très fragiles qui avaient des parcours lourds et des problèmes avec leurs parents : l’une abusée dans son enfance, l’autre droguée. Des filles dévalorisées, pas vues. On avait toutes de grosses angoisses d’abandon.

Moi, ma mère ne me voyait pas. Un jour, je suis rentrée en sang à cause d’un accident, elle n’a vu que les taches sur mon pantalon ; pas ma détresse. Et elle me faisait du chantage au suicide pour ne pas me laisser partir. Quand je lui disais que je sortais avec un garçon, elle répondait : ils prendraient n’importe quoi. Du coup, dans la prostitution, c’était valorisant que des types payent ou qu’ils s’arrêtent beaucoup, comme à Nation. Je me disais que je n’étais pas si moche que ça. Je suis d’une famille métissée socialement : un père issu de la grande bourgeoisie et une mère du lumpenproletariat. Une famille rock’n roll. Avant de se barrer, mon père racontait comment il avait torturé en Indochine ; il disait s’être engagé par goût du meurtre. Un fou complet. Ma grand-mère avait à son actif des actes assez terrifiants. Ma mère a abandonné mon frère à six ans. Dans cette famille, il y avait eu des violences extrêmes mais banalisées. Je n’ai pas subi de violences physiques. C’étaient des violences morales.

Je ne m’aimais pas. Je n’avais aucune estime de moi-même. J’étais dans des démarches d’auto-destruction. J’ai été anorexique. Se prostituer pour moi relevait d’une certaine haine, d’un certain mépris de soi ; une façon de dire, je ne vaux pas mieux que ça, de me faire du mal. Mon sexe, mon corps étaient bons à jeter aux chiens. Je l’ai ressenti quand je me suis fait payer. Mon désir, mon plaisir, comptaient pour du beurre. Or, si je n’ai pas de plaisir, je ne suis qu’un bout de viande. L’argent a été un passage terrible.

Pour moi, la prostitution, ce n’est pas horrible et c’est horrible que ce ne soit pas horrible. C’est comme une lobotomie. On n’y est pas, on voyage, on pense à autre chose. Toutes m’ont dit la même chose : il faut mettre une barrière mentale. Avant, on est comme dans la salle d’attente du dentiste. Pendant, ça me faisait l’effet de la roulette quand on est sous anesthésie ; c’est très déplaisant comme impression. Il devrait y avoir du désir, du plaisir et il n’y a rien. Même pas forcément du dégoût. Rien. Tu couches avec un type, ça ne te fait rien. Ces types, tu les confonds, leur visage ne te dit rien. Il y a ce sentiment de dévoyer quelque chose qui est bien. Pour moi, c’est l’image même de la dépression. J’ai fait une dépression à une époque. Je ne ressentais plus rien. Plus rien ne me faisait envie. C’était le néant. Le vide. Comment un type peut-il vouloir ça ? Vouloir un fantôme ? C’est ça qu’ils attendent d’une relation avec une femme ? Nous, on attend autre chose. L’idée que le type, ça ne lui plairait pas, me bloquerait complètement.

La prostitution, c’est abstrait dans l’esprit des gens. Il y a un énorme déni. On ne te voit pas, tu n’existes pas. Ce que tu es, ce que tu ressens, on s’en fiche. On pourrait être un cadavre, le gars ne le remarquerait même pas. D’ailleurs, une de mes copines, un client lui demandait de faire la morte. Comment ces mecs acceptent-ils d’être des instruments de souffrance ? De dégradation ? Comment peuvent-ils y prendre du plaisir ? Mais ils n’ont pas envie d’entendre. Ils sont incapables de la moindre auto-critique. Beaucoup d’hommes n’ont aucun sens de l’altérité. Quand j’ai été dépucelée, j’ai crié sous la douleur. Le gars n’a rien vu. Il était dans son trip d’initiateur. Et ils sont tous convaincus d’être de bons amants ! Dans les partouzes, il y en avait, des femmes qui n’étaient pas volontaires ! J’en ai vu pleurer. Pas un ne voyait qu’il s’agissait de viols. C’était comme ça, c’est tout.

Ces hommes sont incapables de voir qu’il y a quelqu’un en face d’eux. Pardon pour l’expression mais il n’y a personne au-delà des trois centimètres autour de leur bite.

Interdite de parole

Ce qui me fait souffrir, c’est de ne pas pouvoir en parler. Ni avant, ni maintenant. À l’époque, il n’y avait que ma copine qui était au courant. Après, dans les milieux artistiques où je naviguais, je pouvais dire que j’étais libre sexuellement, mais que je me prostituais, impossible. Je crois que les gens sentent que c’est malsain, qu’il y a quelque chose… J’ai vécu cette honte, cet immense mépris pour les prostituées. Même dans le milieu militant d’extrême gauche où j’évolue. Même là, on ne peut pas dire qu’on a été prostituée. Mon compagnon le sait, mais il n’aime pas en parler. Ça le dérange.

Avant, je n’étais pas féministe. Dans des milieux artistiques, je n’ai jamais été gênée d’être une femme. Par contre, dans les milieux militants, j’ai été sidérée par les propos sexistes. Les filles sont des potiches.

Aujourd’hui, j’ai deux ados, et j’entends à longueur de temps des « fils de pute » ou « ta mère la pute ». En ce moment, je suis de près le débat autour de la prostitution. On entend perpétuellement les mêmes arguments : et si c’est elle qui veut ?. C’est épuisant. On nous dit même que vendre son sexe ou vendre ses mains, c’est pareil. Vraiment, ils ne font pas la différence ? Et le discours indécent sur la défense du petit commerce, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est toutes celles qui sont contraintes, toutes celles qui meurent ! Rien ne justifie leur viol. Les prostituées volontaires, on s’en fout ! Elles servent d’alibi.

La prostitution, ce n’est pas un métier, c’est une situation. Mais la société vous estampille. Elle en fait un statut. Pire, les prostituées, comme les esclaves, vivent avec tout un historique de violence, de mépris et d’ostracisme. Comme les esclaves, elles sont marquées.

On peut juger de l’état d’une société à ses éléments maladifs. Pour moi, la prostitution est un symptôme de maladie de la société tout entière, la partie émergente de l’iceberg. Elle montre quelque chose de très pathologique.

La prostitution, c’est une fuite en avant. Une expérience de mort. C’est comme une privation sensorielle ; comme une infirmité. C’est impossible à surmonter, cette médiocrité, ce néant. Encore maintenant, je garde en moi une mutilation cachée. C’est comme un viol. Un trou béant dans ma vie, une super tâche sur mon CV. J’ai connu cette humiliation ; et encore, pas l’humiliation publique qui menace les prostituées d’aujourd’hui à cause des images d’elles qui circulent sur Internet. Une de mes copines disait que c’était comme d’avoir été mise au pilori et de s’être fait pisser dessus. Cette humiliation est intégrée à mon psychisme. Je ne pourrai plus jamais être quelqu’un à qui ce n’est pas arrivé.

Publié dans Prostitution et Société numéro 180.

[1] Film érotique, de Just Jaeckin, 1974. L’un des plus gros succès du cinéma français.

[2] De Michel Boisrond, 1975.

[3] Soit un peu plus de 150 euros.

[4] Sonia propose de lancer une enquête sur la simulation des femmes. Pour elle, c’est un sujet tabou et une boîte de Pandore : le sexe sous contrainte, mais sans violence, est un véritable continent noir ; l’objet d’un déni total des hommes.

Manifestation après l'événement

Manifestation après l’événement

Paule : « Ce qui me dégoûte, c’est tous ces gens qui sont pour la prostitution à condition que ce soit pour les autres ! »

Paule a commencé à se prostituer à 20 ans. Plusieurs années après, elle a pu arrêter. Mais à quel prix… Histoire d’une vie.

J’ai commencé il y a vingt ans, dans un bar cher, avec une clientèle de médecins, de profs, mais aussi de curés en soutane et un homme politique connu. J’ai aussi travaillé dans un bar montant, avec Monsieur Tout-le-Monde : des commerçants, des agriculteurs… C’était en Belgique, les clients pouvaient monter pour une bouteille. Dans les bars, je voyais 95 % d’hommes mariés.

Quand je pense que les femmes mariées disent qu’il faut des prostituées pour les hommes seuls et les handicapés ! Ce sont des clichés à abattre. Au fond, elles savent très bien que ce sont leurs maris qui viennent.

C’est comme les clichés sur la prostitution qui éviteraient les viols. Ce sont encore les femmes mariées qui pensent cela. Ce qui excite un violeur, c’est une femme qui crie, qui refuse.

Après les bars, j’ai travaillé chez moi, à domicile. Les clients m’ont suivie. Ce que je voulais, c’était en faire des habitués. Je vivais dans une résidence avec un concierge. ll fallait que ce soit discret. Je n’étais pas trop exigeante, je travaillais juste pour assurer un petit salaire, pour m’acheter des fringues et payer l’électricité, le loyer et le téléphone. Je ne buvais pas, j’étais normale. Je voyais beaucoup d’hommes âgés, à partir de 55 ans. lis sont plus discrets, il n’y a pas de tapage. Je préférais gagner peu mais ne pas prendre de risques.

Parfois je mettais une annonce, style annonce de rencontre, et je faisais le tri. Je répondais en fonction de la voix, de l’écriture. Je les faisais venir et là, je leur annonçais que je me faisais rémunérer. Les trois-quarts disaient OK, alors que, sur leur lettre, c’était bon chic bon genre… Il est arrivé que certains disent non. J’étais vexée, mais ils m’inspiraient plus de respect.

J’ai fait ça chez moi pendant vingt ans. Les clients me disaient qu’il y avait beaucoup de femmes qui faisaient ça en appartement ; des étudiantes par exemple. Les clients, il y en a qui sont venus me voir régulièrement pendant dix ou quinze ans. Une fois par mois, ou tous les quinze jours. Je crois que c’ était parce que j’étais gaie, je riais tout le temps et je ne parlais pas de moi. Je savais que ça ne pouvait pas les intéresser.

Les clients, par contre, racontent beaucoup leur vie familiale. Certains n’ont jamais de rapports avec leur femme, ils ne s’entendent plus. Il y en a qui préfèrent une prostituée à une maîtresse, d’autres – il y en a beaucoup – qui disent qu’ils aiment leur femme, mais que sexuellement ça ne va plus. J’avais aussi, parmi mes clients, un homme qui vouait une véritable haine à sa femme. Son histoire me fascinait. Ils avaient quarante-cinq ans de mariage, un fils de 35 ans et iil prétendait qu’ils restaient ensemble à cause de lui ! Ils dormaient dans le même lit, avec une marque au stylo sur le drap afin que ni l’un ni l’autre ne mette sa peau là où l’autre mettait la sienne.

Je ne voyais que l’argent. On sait parfaitement que ces hommes ne nous feraient pas entrer dans leur vie. Pour eux, on est la prostituée. Ils nous rejettent s’ils nous voient dans la rue. C’est quelque chose que l’on vit tristement.

J’ai toujours trouvé bizarre que des hommes payent pour ça. J’ai vu de beaux garçons, des jeunes, je n’ai jamais compris. Mais je ne leur ai pas posé la question pour ne pas les mettre mal à l’aise. Tactique commerciale. Ce que je voulais, c’était qu’ils reviennent. En même temps, j’étais contente quand ils partaient. Et ça me pesait quand ils prenaient rendez-vous…

Certains clients me parlaient après. D’autres partaient comme des voleurs, en se disant qu’ils ne reviendraient jamais ; et puis ils revenaient toujours. Il y en avait un qui me demandait ce que je pensais de lui. Je ne disais rien de mal. Pour le garder. Si je lui avais dit ce que je pensais, je l’aurais rabaissé.

Quand un homme me plaisait, ça me faisait peur. Il y en avait un, un beau gars, je lui avais plu. ll ne voulait pas monter. Alors j’ai joué la froide. Je paniquais si l’un prenait son temps, s’il avait l’air de vouloir mettre du sentiment. Tous sont restés des clients. Rien de plus. Avoir une relation amoureuse avec un homme qui m’aurait payée auparavant, je n’aurais jamais pu. J’aurais pensé qu’il allait en payer d’autres.

Certains pensent qu’on est des bêtes de sexe. En réalité, les hommes, on ne les touche même pas. L’odeur, la peau : j’occultais tout pour ne voir que l’argent. Je mettais des barrières pour ne pas voir, ne pas sentir. Leurs dents, leur transpiration, leur haleine. Je posais à peine le bout de mes doigts sur les épaules. C’est fou ! On simule et certains sont persuadés qu’ils nous donnent du plaisir. Ils ne connaissent rien aux femmes, rien au corps des femmes. Souvent, je mettais des films pornos pour que ça aille plus vite. Je créais une ambiance sombre, genre bar. Mais c’était surtout pour ne pas les voir, pour ne pas voir leur regard.

Ces hommes, ils mentaient. Et moi aussi je mentais. Toujours le sourire. Jamais je ne leur aurais confié mes problèmes. Tout ça, c’est vraiment un marché de voleurs. Comme je riais tout le temps et que je ne montrais pas mes problèmes, certains me disaient : Tu es heureuse, toi, tu as de la chance. Ceux que je connaissais bien, je leur disais qu’ils étaient culottés ! Je les remettais à leur place. Je leur expliquais que ce que je faisais, c’était de la survie.

En tout cas, je n’ai jamais rien bu. Jamais rien pris. Jamais je ne me suis laissée frapper. Je ne me serais pas abîmée pour eux. Mon problème, c’était cet appartement. Je me suis enfermée dans une prison. Je ne voyais plus comment en sortir. Vers la fin, je mettais de plus en plus d’annonces pour trouver le sauveur. Celui qui allait me tirer de là. Souvent, je me demandais comment faire pour sortir de cette situation.

On m’ aurait offert un bon boulot, évidemment je l’aurais pris. Même pour moins que ce que je gagnais. Mais je n’avais pas de CV, pas d’expérience professionnelle. Rien. Ce n’est pas un métier. Ça ne peut pas devenir un métier. En plus, on est toujours rattrapé par le passé. On a peur que quelqu’un nous présente des gens – on ne peut rien dire sur sa propre vie -, ou peur de rencontrer d’anciens clients. On est exclu de la société. Quand je pense à ces prosti- tuées qui viennent nous dire à la télé que c’est un métier comme un autre !

Pour les gens, la prostituée n’ a pas de cerveau. On nous prend pour des pauvres filles et on rit sous cape. Et ce qui me dégoûte, c’est tous ces gens qui sont pour la prostitution à condition que ce soit pour les autres !

Quand on est invité quelque part, on vous demande, Et vous, vous êtes dans quoi ?. Ça, c’est affreux. Qu’est-ce qu’on peut répondre ? Qu’on est au chômage. La conversation s’arrête là. n ya une banière : on ne peut rien dire de plus. Les gens sentent bien qu’il y a quelque chose.

Une jeune qui me dirait qu’elle veut faire ça, je lui dirais jamais !. C’est du gâchis ; un barrage dans plein de domaines : social, professionnel. Les jeunes, il faut les préserver, leur faire peur, même. Je me souviens qu’unjour une serveuse de bar m’avait dit ne faites pas ça. Je n ’ai jamais oubliée. Elle a été assassinée dans un bar en Belgique.

J’attends toujours l’homme de ma vie. Mais je serai prudente. Les hommes sont faux, ils sont fourbes, ce sont des menteurs. Si je tombais amoureuse d’un homme, je n’aurais pas confiance. Les femmes mariées ont tort d’avoir confiance. Franchement, est-ce qu’un homme peut avoir une relation amoureuse avec une femme pendant plus de cinq ans ?

Maintenant, j’ai l’APL et je fais des ménages. J’ai des souvenirs d’enfance. On squattait un grenier, on était pauvres. Je n’avais pas de père et ma mère avait des amants. Dans ces moments-là, elle m’emmenait chez un voisin. J’ai des flashs, je me souviens d’attouchements. À l’école, je ne faisais rien. J’avais une vie turbulente, j’étais malfaisante, une espèce de cas social, alors que mes soeurs étaient complètement différentes. L’une a le même mari depuis 25 ans, l’autre depuis 30. Je sais que j’ai été l’enjeu de quelque chose, mais on ne parlait pas de tout ça à l’époque. Ces souvenirs ne me sont revenus que depuis une dizaine d’années. J’en veux à ma mère. Je pense que c’est à cause d’elle que j’en suis arrivée là.

Maintenant, je me dis que je ne l’aime pas. Quand j’ai commencé à travailler comme entraîneuse, j’avais 20 ans. Je donnais mon salaire à ma mère et j ’étais fière, comme une idiote. J’aurais une fille qui fait ça, je ne la mettrais pas dehors mais je lui ferais un de ces lavages de cerveau ! Tout pour qu’elle arrête.

Finalement, c’est mon concierge qui m’a dénoncée aux voisins. Au bout du compte, ce sont nos ennemis qui nous font avancer. Je crois que c’est le dalaï-lama qui dit ça. Parce que depuis que j’ai arrêté, je suis libérée. Maintenant, si on me pose des questions, je dis que j’ai eu un ami et qu’il est décédé. C’est un peu vrai. J’en avais un qui m’aidait financièrement et qui me permettait de faire moins de clients. Il savait, il acceptait. ll n’en parlait jamais. Les gens croyaient que j ’étais entretenue. Mais entretenue, ça passe toujours mieux que prostituée.

Ce témoignage a été publié dans notre revue trimestrielle, Prostitution et Société, numéro 140, janvier – mars 2003. Pour vous abonner et nous soutenir, c’est ici !

Clara : « Moi qui n’avais rien fait de mal, j’étais dans une prison, et traitée comme une criminelle ! »

Voici le 3e de notre série de témoignages de personnes prostituées ou survivantes de la prostitution. Vous pouvez les retrouver tous au fur et à mesure ici et prendre connaissance des dates du Tour de France de l’abolition ici

Il me disait toujours : si j’ai quelqu’un à tuer, tu seras la première. Je me disais : ou je le tue et je vais en prison ou je me tue ; il n’y avait plus d’autre solution.
J’ai grandi dans une famille très bien même si mes parents étaient divorcés. Nous étions pauvres mais bien intégrés. Ma mère était maçon. Elle travaillait très dur pour que nous ne manquions de rien. Tout s’est très bien passé jusqu’à mes 19/20 ans. J’avais commencé des études de droit pour devenir avocate et je travaillais comme coiffeuse le matin et dans un fast-food le soir. Un soir, je rentrais du travail, il devait être autour de 23h. Il y avait trois hommes à bord, ils m’ont embarquée de force. A ce moment là, ma vie a basculé.
Je me suis retrouvée dans une maison où j’ai été battue, violée. Ils ont menacé de tuer ma famille. J’ai donc été obligée de devenir prostituée pour eux. Mon proxénète, je ne l’avais jamais vu avant le jour où j’ai été kidnappée. Pourtant, il savait tout de moi, tout sur ma famille. Je n’ai jamais su comment il avait eu toutes ces informations. 
Ils m’ont fait partir au Kosovo. J’étais dans une sorte de café, enfin d’hôtel ; il y avait trois prostituées, des fois quatre ou cinq. On était obligées de coucher avec les clients qui nous demandaient. On ne voyait jamais l’argent, c’était le patron qui l’empochait et qui le donnait au proxénète.
Pour moi, le choc a été terrible… Je n’avais jamais eu de relation avec un homme. Je voulais m’enfuir. J’ai eu un ami — il n’était pas client — qui m’a dit, “vas-y, il ne se passera rien”. Je suis partie en Grèce. Deux jours après, j’avais un coup de fil de ma famille. Le proxénète était chez moi. Je suis revenue. Je me suis fait massacrer. C’est comme ça, c’est la loi du plus fort. En fait, je n’avais pas peur de lui, j’avais peur pour ma famille. 
Un moment, j’avais cru que les menaces étaient bidon, et puis j’ai retrouvé mon frère couvert de bleus avec un flingue sur la tête. J’ai vu des choses terribles, j’ai compris que c’était sérieux. 
J’avais un sale caractère. Je me faisais battre, battre par mon proxénète. Il me battait comme un animal. Il m’a violée. Il avait d’autres filles et je voyais qu’avec elles ça marchait. Il était le chef et elles disaient oui, il n’avait pas besoin de les frapper. Moi je disais toujours non. Je le haïssais. Quand il me frappait, je le frappais. J’ai toujours réagi, j’ai toujours refusé. Une fois, j’étais tellement couverte de bleus que je n’ai pas pu sortir pendant un mois. Il me disait toujours : si j’ai quelqu’un à tuer, tu seras la première. Je me disais : ou je le tue et je vais en prison ou je me tue ; il n’y avait plus d’autre solution. Mais si je le tuais, ses copains allaient tuer ma famille ; c’est un groupe, une mafia. Je n’aurais rien gagné. Mais il y a des moments où on se dit, je le tue et c’est fini.
Et puis il y avait les clients. 
La prostitution, c’est la pire chose qui puisse exister. J’ai grandi en me faisant respecter. Pour les clients, la prostituée, c’est rien ; un objet. Avec moi, un client qui venait une fois, il ne venait pas deux. Les clients, je les voyais comme… comme des chiens. Je ne comprends pas le plaisir qu’ils prennent. On voit de tout, des obsédés, des maniaques. Je n’ai jamais montré que j’avais peur ; en fait, j’avais très peur mais je faisais comme si c’était moi qui décidais. Je connais des filles qui ont été violées, qui ont reçu des coups de couteau par des clients, comme ça, pour le plaisir. Il y a des malades, certaines ont subi de vraies tortures.
J’ai toujours tenu bon sur les préservatifs sinon je serais sûrement morte à cause des maladies. Mais les clients proposent plus d’argent pour une passe sans préservatif. Je me souviens d’un soir où un mec m’a proposé 5 000 euros ! Je lui ai dit : tu te casses. Mais d’autres, à qui on propose ça, acceptent. Et celui qui leur fait ça peut les tuer. 
Maintenant, chaque fois qu’un type me drague, ça me dégoûte. Il est peut-être très gentil, mais pour moi, impossible.
On est encore parti dans un autre pays, en Italie. Par la mer, avec de faux papiers. Je me suis retrouvée dans la rue. J’ai appelé mon contact en Grèce pour trouver un moyen d’éloigner ma famille, de la changer non seulement de ville mais aussi de pays. Il m’a dit que ça coûterait au minimum 3000 euros. À chaque fois que je travaillais, je cachais de l’argent. J’étais très surveillée, je ne pouvais en garder qu’un petit peu à la fois pour que ça ne se remarque pas. Après, j’ai envoyé l’argent.
Et je suis restée encore quelques jours, le temps d’en amasser un peu pour moi. J’ai pris contact avec une fille qui était aussi prostituée dans la rue, à qui je faisais confiance. Je lui ai dit que je voulais quitter l’Italie et partir le plus loin possible. Elle m’a proposé un camion pour l’Angleterre. Il fallait payer 3000 euros. J’ai économisé l’argent en douce. Le chauffeur m’a dit “si la police nous arrête, tu dis que tu es montée en cachette, je ne suis pas au courant.” 
On a fait un long voyage : Italie, Suisse, Allemagne, Belgique avant d’arriver à Calais. Il y avait des câbles électriques dans le camion, il faisait froid, ce n’était pas facile. À un moment je suis montée devant pour manger un peu, et le type s’est dit qu’avec une prostituée, il pouvait tout se permettre. Il m’a manqué de respect, je n’ai pas supporté. Après, il s’est excusé. 
En Belgique, j’ai acheté une tenue de sport parce que j’étais toujours habillée en prostituée. Même pour mes vêtements, le proxénète me frappait tous les soirs. Moi quand il faisait froid, j’allais en jean, mais c’était interdit. S’il voyait que je n’avais pas mis un décolleté et une mini-jupe, il me frappait. Des fois, je faisais exprès de mettre un jean, excusez moi du terme, pour le faire chier.
A la frontière française, il y a eu contrôle du camion pour passer en Angleterre. Ils ont vu que j’étais passagère clandestine. J’ai raconté que j’étais montée de moi-même, le chauffeur m’avait dit qu’il avait des enfants, je ne voulais pas qu’il passe devant la justice. Là, j’ai subi 48 heures de garde à vue, avec les menottes ! Moi qui n’avais rien fait de mal, j’étais dans une prison, et traitée comme une criminelle ! Pendant ces 48 heures, je suis tombée malade. Je pleurais, je ne pouvais plus manger. 
J’ai reçu un ordre d’expulsion. Le chauffeur a été gardé à vue puis relâché. Lui avait un passeport italien, moi je n’avais pas de papiers. On m’a amenée au centre de rétention de Calais.
J’avais le droit de demander l’asile politique en France mais je ne parlais pas un mot de français. J’ai fait toutes les démarches pour avoir des papiers. J’ai décidé de porter plainte contre le réseau, contre ce type qui a cassé ma vie. Mon dossier à l’Ofpra a fini par être accepté. D’un côté, j’étais soulagée d’être loin, d’avoir pu quitter tout ça. Mais de l’autre, je me retrouvais dans un pays où je ne pouvais même pas dire un mot. C’était très dur. 
Mes papiers, je les ai obtenus au bout de vingt-cinq jours passés dans le centre. Une autorisation provisoire de séjour de trois mois. Un flic est venu me voir. Je pensais que je pouvais lui faire confiance. Et il a commencé à me draguer. Même là je ne pouvais pas trouver la tranquillité. Même ce flic n’était jamais qu’un type qui voulait profiter de la situation. J’étais dégoûtée.
A la fin, il m’a dit “vous êtes libre ; partez.” J’ai demandé : “pour aller où ? je ne parle pas le français”… Je me suis retrouvée dans la rue. Heureusement il y avait une association, un monsieur m’a accueillie et m’a trouvé un hébergement dans une famille. C’est cette famille qui m’a parlé du Mouvement du Nid. Le Nid a entrepris des démarches : par exemple faire lever une mesure d’expulsion qui avait été prise contre moi en Italie. C’était indispensable pour mes droits ici en France. Je suis donc aujourd’hui sous “protection subsidiaire”, ce qui ne veut pas du tout dire que je suis protégée. Il n’y a aucune protection. Le chef du réseau contre lequel j’ai porté plainte est en prison ; il a tué une prostituée.
Maintenant, il y a deux ans que je suis ici. J’ai obtenu une nouvelle autorisation de séjour d’un an. J’ai eu de la chance finalement. Je pourrais être morte. Avec tout ce que j’ai vécu, je pourrais être dans la drogue ; je n’ai jamais fumé une cigarette, jamais bu un verre d’alcool. Je suis fière aussi de n’avoir jamais été amoureuse ; j’ai vu tellement de filles faire tout ça par amour pour leur proxénète. Moi je ne l’ai pas fait parce que j’étais bête, je l’ai fait parce que ma famille risquait la mort. 
Aujourd’hui, je ne sais pas où est ma famille, j’ai perdu tous les contacts. C’est eux qui m’ont donné la force de traverser tout çà. C’est grâce à l’éducation de ma mère que je ne suis pas tombée dans l’alcool ni la drogue. Aujourd’hui c’est la seule chose qui me fasse mal : ne pas savoir où elle est. Ca fait si longtemps…
C’est très douloureux pour moi de raconter mon histoire. Je le fais pour que ça serve à d’autres filles. Mais je préfèrerais ne jamais en parler. J’ai honte. Si un jour je rencontre un homme, je ne pourrai jamais supporter qu’il sache ce que j’ai vécu. J’ai une fierté terrible. Je ne pourrai pas le regarder en face. Ça fait trop mal.
Publié dans Prostitution et Société, Numéro 157 / avril – juin 2007.

Julie : « Une vie de sans-papiers dans mon propre pays ».

Julie était secrétaire. Une séparation, un surendettement, deux enfants à élever… Elle est devenue « escorte » sur Internet. Mieux que tous les discours, son histoire montre un processus d’enfermement dont il est bien difficile de s’extraire. Voici le second témoignage de notre campagne « un jour, un témoignage ». Par ailleurs, pour connaître les dates du Tour de France de l’abolition, cliquez ici

Il y a 4 ans que je fais ça. Personne n’est au courant. Si, mon frère. Un soir, j’ai craqué et je l’ai appelé. J’avais l’habitude qu’il vienne quand j’allais mal. Là, je m’étais mise à prendre de l’alcool, des cachets, beaucoup de cigarettes.

Depuis 4 ans, ma vie tient à un fil. J’ai une vie clandestine, presque de sans papiers dans mon propre pays. Je fais attention à ce que je dis. Une part de ma vie ne doit pas exister. J’en suis presque à avoir peur de ce qui pourrait m’échapper en dormant. C’est éprouvant. En plus, je me dis que j’ai créé un secret de famille et que je le fais peser sur les épaules de mes enfants.

J’ai gardé mon prénom. Je ne me voyais pas m’identifier à une Vanessa ou m’appeler par un nom qui finit en « a ». Je tiens à affirmer mon identité. En plus – j’habite une ville moyenne – je me dis que ceux qui auraient un doute ne viendront pas.

L’enfermement, je l’ai senti arriver très vite ; dès la première année. Je me suis mise à fuir les rapports sociaux. Dès qu’on me demande « et ton travail ? », je prends la fuite. Aux réunions de parents, je me sens en marge. Je ne me lie pas de peur d’être « découverte ». J’ai l’impression de porter un masque en permanence. Je ne suis jamais moi-même. J’entre même dans une forme de paranoïa : je regarde les gens et je me dis, ils savent. Ou bien : s’ils savaient ! Je vis un enfermement qui a envahi tous mes rapports humains. Je suis désocialisée. J’ai désappris à travailler avec d’autres. Et puis, maintenant que je fais ça, me présenter quelque part, c’est me présenter comme qui, comme quoi ?

On est nombreuses à faire ça. Ce n’est pas un choix. C’est la situation dans laquelle je m’enfonçais qui m’a poussée. Je n’avais rien d’autre à vendre que mon corps. J’ai mes filles une semaine sur deux. Je ne pouvais même pas leur donner 5 euros pour aller manger avec une copine.

Loyers impayés, huissiers, surendettement

J’étais secrétaire et je gagnais 1300 euros nets, et mes 150 euros d’allocs. J’ai quitté mon compagnon au bout de dix ans de vie commune. J’étais dépendante, je n’avais qu’un congé parental. Il a tout gardé, la maison notamment. Il devait se dire que je serais bien obligée de revenir. Je suis partie avec un surendettement. La descente a été rapide : les loyers impayés, les huissiers. Je leur ai demandé si ça ne les embêtait pas de mettre sur la paille une mère de famille pour récupérer 300 euros sur des meubles Ikea. Surendettement, ça veut dire plus de chéquier, plus de carte bleue ; obligée de tout payer en espèces. On est marquée, désocialisée.

A l’époque, j’étais amoureuse d’un homme (une histoire immonde, il avait omis de me dire qu’il vivait avec une femme). En voyant ma situation catastrophique, il m’a dit que j’avais des qualités sensuelles et sexuelles et qu’il y avait pour moi un moyen rapide de gagner de l’argent. Je me suis dit : l’enfoiré ! Mais l’idée a travaillé dans ma tête. Il a été le déclencheur.

C’était il y a près de quatre ans. Je suis allée voir sur un site bien connu. A l’époque, c’était gratuit. J’ai tapé une annonce pour des massages. Je me suis mise en arrêt de maladie, j’ai pris un petit meublé puisque j’avais des fiches de paye. J’étais un peu perdue. Puis j’ai été rayée des cadres pour abandon de poste. J’avais envoyé un arrêt de travail qui n’aurait pas été reçu. On m’a mise devant huissier et j’ai du payer 1500 €. Je n’ai eu aucune indemnité. Quand je me suis inscrite à l’ANPE, je n’avais donc droit à rien. Par contre, l’ANPE exigeait des choses de moi : il fallait que je suive des trucs pour faire de l’aide à domicile, c’était complètement hors de ma demande, j’ai arrêté. J’ai deux enfants. Et je vis de quoi ? L’ANPE s’en fout ! Ca ne pose de problème à personne.

Je me suis retrouvée au RMI. En tant que travailleuse pauvre, j’ai été suivie par une assistante sociale. Elle me reprochait de ne pas aller la voir plus souvent. Pour moi, c’était une question de fierté. Pourtant, elle avait compris que j’avais des idées suicidaires. A l’époque, je me suis fait des scarifications et des brûlures de cigarettes, comme quand j’étais ado. Cette démarche de se saigner, c’est comme de laisser échapper ce qui fait mal.

Le premier mois, j’ai gagné le triple de mon salaire habituel. J’ai fait jusqu’à 6000 euros en « voyant » cinq à six hommes par jour. Là, on se perd ; on n’est plus un être humain. J’ai réagi. Actuellement, je suis descendue à deux par jour. Avec mon appartement, mes enfants, le studio que je loue et mon téléphone portable, il y a déjà 2000 euros qui sortent. En 4 ans, j’ai mis péniblement 7000 € de côté. Le problème, c’est qu’on peut vite devenir accro à l’argent rapide. Au début, je me suis acheté un ordinateur portable. Mais j’ai senti le danger. J’ai la notion de l’argent et je veux la garder. Je ne me paye pas de sacs Channel, il faut que je reste cohérente. En tout cas, je peux payer de vraies vacances à mes enfants. Et je me déculpabilise en me disant : je n’ai rien demandé à personne.

D’autres n’auraient pas franchi la frontière…

D’autres femmes, dans la même situation, n’auraient sans doute pas franchi cette frontière. Jusqu’où mon propre vécu, avec un inceste, des viols, a t-il rendu le passage plus « facile » – facile n’étant pas le mot -, je me pose la question.

J’ai grandi dans une famille toxique. A 8 ans, j’ai vu mon père frapper ma mère jusqu’au sang. Il était d’une jalousie pathologique ; un père sanguin, violent. Et absent. A nous aussi, il cassait la figure ; aux aînés surtout. Après le divorce de mes parents, j’ai choisi d’habiter avec ma mère. Elle était anorexique, elle volait, elle buvait, elle ramenait des hommes à la maison. Moi, je fuyais dans les bistrots. Un jour, elle a appelé la Ddass et je suis partie. J’ai arrêté le lycée. J’avais 16 ans. Je sais ce que ma mère dirait si elle apprenait ce que je fais : « Ca ne m’étonne pas, tu ne pouvais finir que comme çà. »

Dans la tête de mes parents, j’étais un garçon ; ce qu’on appelle un garçon manqué. En fait, une petite fille massacrée. Matériellement, je n’ai manqué de rien. Mais j’ai eu un traitement à part. Comme si je portais le poids d’une faute. J’étais la seule qu’on envoyait en colo en décrétant que j’aimais ça. Je me considère comme celle qui n’avait pas de place, comme la stigmatisée, comme l’enfant buvard qui recueille tous les problèmes de la famille. Je n’étais pas une fille aimée.

Mon frère a eu des gestes incestueux sur moi. J’avais entre neuf et onze/douze ans. Je l’entendais monter l’échelle de meunier de ma mezzanine. Je faisais semblant de dormir ; j’étais incapable de dire non et je m’en voulais. Plus tard, j’ai été violée plusieurs fois. La première fois à 14 ans. Après, c’était terrible pour moi, la sexualité. Forcément, je fais un lien… L’agresseur était un bon père de famille qui avait déjà violé des femmes, mais jamais encore une mineure de moins de 15 ans. On m’a dit qu’on m’appellerait pour l’identifier. Plus de nouvelles. Ma mère a étouffé l’affaire. Je n’ai jamais osé lui demander pourquoi.

On est restés dans un non dit total. Comme si ce viol n’avait jamais existé. J’avais 30 ans quand j’en ai parlé à mon père. Il n’a rien fait. Maintenant, au plan juridique, c’est trop tard. Les faits sont prescrits. Il y a quelques années, j’ai accusé ma mère de ne pas m’avoir protégée. Je suis restée deux ans sans la voir. Au bout de deux ans, c’est moi qui me suis sentie la mauvaise fille. Elle, elle attendait mes excuses. Mes parents ne se remettent jamais en cause. C’est toujours moi la coupable. Il y a quelque temps, j’ai laissé un message sur le portable de mon père ; j’étais en larmes. Il ne m’a même pas rappelée. C’était mon dernier appel au secours ; j’ai compris que c’était vain. Bref, aujourd’hui, mon père se fout pas mal de moi, ma mère ne cherche pas à savoir, je ne vois plus deux de mes sœurs. Ils se doutent, étant donné mon niveau de vie, mais tout le monde fait la politique de l’autruche.

De toute façon, je vis avec l’idée qu’il ne faut jamais faire confiance à personne. Que je ne peux compter que sur moi-même. Donc je ne demande aucune aide. Au fond, je ne m’en sens pas le droit, comme par auto punition. Si, j’ai recommencéà voir un psy.

Une fatigue perpétuelle

Pour se prostituer, il faut un état de concentration très particulier. Je prends des pétards, éventuellement des médicaments, des calmants. Faire ça, c’est être dans l’abandon d’une partie de soi ; c’est une forme de mort. Un jour un homme m’a dit : tu peux te dissocier. Pour eux, faire l’amour ça n’engage à rien ; en plus, ils se disent qu’on gagne de l’argent. Dire qu’on peut se dissocier, qu’on ne donne rien de soi, c’est bien une parole de mec ! Je vis dans une fatigue perpétuelle. Comme si elle était constitutive. Après quelques jours de break, j’ai été obligée de reprendre. C’était un lundi. Le mardi, j’étais couchée à 18h…

Je suis sans illusion sur ces hommes. Il y a des prédateurs. Ils se disent que le client est roi. Ils sont prêts à tout pour ne pas payer. Il y a ceux qui oublient leur portefeuille, ceux qui me menacent de chantage ; ceux qui passent cinq textos de suite (j’ai envie de leur en coller une). Certains pensent même qu’on a du plaisir ! C’est pathétique. Ils sont mariés, en grande majorité. Ils nous racontent leur vie, disent qu’ils aiment leur femme et montrent les photos des enfants. Ils m’expliquent que je ne suis pas une prostituée mais une maîtresse. Ca les déculpabilise. Quand il y a eu le débat dans les médias sur la proposition de pénalisation des clients, il y en a qui m’ont dit : « Tu te rends compte, mais c’est quand même un droit ! » Ils m ‘expliquent aussi que c’est la nature qui les pousse – ils ont des pulsions – ou qu’il faut rouvrir les maisons closes. Je suis bien obligée de me taire ou de dire comme eux. En réalité, je suis pour qu’on les pénalise ! C’est à cause d’eux que la prostitution existe !

Internet est un système pervers. Des hommes me disent qu’ils ne seraient jamais devenus « clients » s’il n’y avait pas eu Internet. Idem pour moi. Sans Internet, je n’en serais pas là. En plus, moi qui n’ai mis mon annonce que sur un seul site, je la retrouve qui se balade sur le Net. On perd complètement le contrôle. Mon téléphone et mon adresse se promènent dans la nature. On se retrouve sur des sites avec des forums immondes. Les clients échangent leurs commentaires – gratinés – sur les femmes. Ce sont vraiment des tarés. C’est d’ailleurs à ce système que j’attribue la visite d’un type qui m’a agressée : il est parvenu à rentrer chez moi. Habillé de noir, avec un masque sur le visage. J’ai eu le réflexe d’appeler un homme dans mon appartement (en réalité, il n’y avait personne) et il a pris peur. Il m’a quand même donné un coup dans la poitrine et m’a lancé un coup de bombe lacrymogène.

Une forme d’autodestruction

Je voudrais arrêter au plus vite. Retrouver un mi-temps. Mais je ne peux pas tout changer du jour au lendemain. Il faut une progression et accepter de gagner moins. Je ne mets plus d’annonces depuis un an. J’ai réduit au maximum et je ne vois plus que des habitués. J’attends la fin de mon surendettement. Je viens de faire un stage de massage (un vrai). Pendant ce stage, au delà de l’appréhension, normale, de me trouver face à des gens inconnus, j’ai vécu le sentiment terrible d’être en marge, avec la peur qu’on me demande ce que je fais. En plus, le formateur a parlé de « l’escorting » en insistant sur la distinction. Je me sentais mal, comme si j’étais en faute. Maintenant, pour me lancer, il faudrait que je trouve un local. Mais comment en louer un sans feuille de paye ? Je suis fatiguée de devoir tout faire toute seule, et de tout le temps me cacher.

En fait, je suis coupable de tout, tout le temps. Coupable de ne pas donner de nouvelles à ma mère (qui, elle, ne m’en donne jamais), coupable d’avoir été violée, coupable d’avoir fait confiance, récemment, à un homme avec qui j’ai vécu trois mois de bonheur ; en fait un prédateur qui a utilisé mes faiblesses. Il allait me sortir de là, il me parlait d’avenir. Et puis il m’a liquidée. Par texto. Cette rupture a été aussi violente qu’une mort subite. Je suis restée en état de choc.

Quand je suis allée le voir pour qu’on s’explique, il est devenu agressif, brutal. Si je porte plainte, je sais qu’il a un moyen de chantage contre moi. Comme un autre ancien compagnon qui avait usé du même procédé : on va dire à tes enfants que leur mère est une pute. Cette blessure, elle est au delà de tout ce qu’on peut imaginer. Avant, j’ai eu aussi une histoire dont je suis sortie en me sentant sale, coupable.

Maintenant je comprends que j’étais une proie facile ; cet homme-là m’a manipulée depuis le début, il a parfaitement compris où étaient mes failles. J’ai une faille affective, c’est un gouffre. Et ma pratique l’a accentuée. J’ai d’un côté développé une force, de solitude, de survivance, mais ma carence affective s’est aggravée. J’ai perdu encore plus de clairvoyance au niveau des hommes.

Il y a une forme d’autodestruction là-dedans. La fascination de voir jusqu’où on est capable d’aller. Le besoin d’aller où c’est dangereux, risqué. Je me sens prise dans un piège. C’est un cercle infernal : c’est le produit de ce que je fais qui va m’aider à m’évader de ce que je fais. Sans la prostitution, je n’ai aucun moyen d’en sortir.

Témoignage initialement publié en mai 2012 sur le site de Prostitution & Société