Angel K : « Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte, nous ne sommes pas obligéEs de les gober »

Angel K. est une survivante de la prostitution, une des chanceuses qui est parvenue à quitter la prostitution ainsi qu’elle se présente elle-même. Elle nous a autorisé à publier ici ce texte, entre témoignage et analyse, d’abord paru sur son blog, Surviving prostitution and addiction.

Je ne suis pas de celles qui haïssent les hommes.]e suis passée par une phase où je les haïssais, lorsque je « travaillais » comme prostituée, et avec le recul, il est facile de comprendre pourquoi. Mon ex-partenaire me maltraitait, les hommes auxquels il me présentait me maltraitaient, et les mecs payaient pour abuser de moi. C’était beaucoup plus sûr pour moi de dire : les hommes, c’est de la merde, ils vous font mal, et de déconnecter. Je pense que cela rendait les choses moins personnelles, moins blessantes pour moi en tant qu’être humain, de dire que tous les hommes étaient comme ça.

Maintenant cependant, je suis en voie de guérison, et avec le temps, j’en suis venue à d’autres conclusions. Au fur et à mesure que la colère s’estompe, et que.je perçois les choses un peu plus clairement et les blessures avec un peu plus de justesse, je peux voir mon ancien point de vue pour ce qu’il était : un mécanisme de défense qui m’est venu à point dans une situation de traumatisme extrême. J’ai suivi une thérapie durant ma convalescence (j’ai passé 12 mois à consulter un thérapeute, qui m’a immensément aidée à surmonter ma difficulté à faire confiance aux hommes) et je suis devenue amie avec quelques hommes de qualité au cours de ce processus. Je suis arrivée à voir la réalité : il existe des femmes bonnes, et des femmes mauvaises, tout comme il existe des hommes bons et des hommes mauvais. J’ai simplement passé plus de temps avec ces derniers !

La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes

L’industrie de la pornographie perpétue un mensonge, elle nous vend l’idée que les femmes et les hommes sont fondamentalement complètement différents. Les femmes sont là pour être utilisées, photographiées et filmées comme des animaux sexuels, car c’est ce qu’elles veulent, ce qu’elles aiment, et c’est comme cela qu’elles prennent leur pied (regardez ce sourire !). Les hommes, par ailleurs, sont là pour dominer, pour violer, impunément. Tout cela sous le prétexte de la liberté d’expression, d’un amusement inoffensif, qu’on ne change pas les hommes. On excuse, non, pire que ça, on attend des hommes qu’ils se comportent d’une certaine manière, qu’ils traitent les femmes d’une certaine façon, pour être des hommes.
Le message latent est clair : si vous n’utilisez pas la pornographie, si vous ne traitez pas les femmes comme des objets sexuels, des parties de corps qui existent pour votre plaisir, vous n’êtes pas vraiment un homme.

De même, une femme qui demande si une industrie qui vend le corps des femmes, qui se fait des sommes d’argent énormes non pas pour les femmes qu’elle utilise mais pour les hommes qui les vendent, renforce le pouvoir des femmes et les libère, est taxée de pudibonderie.

L’industrie du sexe est arrivée à quelque chose de remarquable : elle a récupéré à son compte le langage du féminisme et le choix de défendre ses pratiques destructrices et oppressantes

Et la société l’a parfaitement accepté. Je ne pense pas qu’il soit facile pour qui que ce soit, homme ou femme, de s’insurger contre ce qui est désormais perçu comme normal et le courant dominant. La société a rendu naturel quelque chose qui ne l’est absolument pas, qui opprime à la fois les femmes et les hommes. Il n’y a rien de nouveau dans l’oppression des femmes, mais la façon dont l’industrie du sexe cherche à saper ses opposantEs en se posant en protectrice de la liberté d’expression, de la justice et de la liberté, représente une sorte de « coup de génie », qui rend le combat contre ce type d’abus encore plus ardu.

Les mensonges que l’industrie du sexe nous raconte et nous vend ont des retombées négatives sur les femmes et sur les hommes. Mais nous ne sommes pas obligéEs de les gober. Je pense que les femmes et les hommes sont égaux, et qu’une relation saine entre les femmes et les hommes doit se fonder sur le respect de leur dignité et de leur humanité communes. Si nous nous coupons, nous saignons tous. Nous sommes tous blessés si on nous frappe. Dire aux hommes qu’ils sont moins virils parce qu’ils ne traitent pas les femmes comme des objets sexuels ne leur rend pas service, pas plus que de taxer les femmes de pudibonderie parce qu’elles souhaitent être traitées comme plus que des objets sexuels.

En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible pour moi que de regarder les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais

Il n’est guère surprenant qu’une industrie aussi profitable se défende bec et ongles contre les attaques. Plus étonnant peut-être, c’est que notre société l’ait accepté si facilement. Dans mon expérience, une bonne partie de l’inaction autour des inégalités sur lesquelles se fonde l’industrie du sexe est basée sur une pure ignorance. Les personnes qui n’ont aucune expérience de l’industrie du sexe voient les arguments qui leur sont présentés (par l’industrie du sexe elle-même) et tombent dans le piège de ce qui apparaît superficiellement comme un choix et un renforcement du pouvoir des femmes. En tant que survivante de la pornographie, de la prostitution et de la violence conjugale, il n’y a rien de plus pénible que de voir les autres se battre pour défendre les droits des autres femmes à être traitées comme je l’étais. Les arguments invoqués par les défenseurs de l’industrie du sexe sont abstraits, impersonnels, distanciés, et édulcorés au-delà de toute expression. Je défie quiconque, homme ou femme, qui a été témoin de ce que j’ai moi-même vécu, qui a fait les mêmes expériences que moi – violée, battue, menacée, vendue – de continuer à défendre les pratiques de l’industrie du sexe. L’utilisation des femmes par l’industrie du sexe les touche personnellement ! Être nue et utilisée encore et encore est aussi intime que possible.

Donc bien que je reste prudente dans mes interactions avec les hommes (tout comme avec les femmes d’ailleurs : il faut du temps pour reconstruire la confiance lorsqu’elle a été aussi malmenée), je ne gobe pas le mensonge de l’industrie du sexe qui veut que les hommes soient à la merci de leurs hormones, contrôlés par leur pénis. Je pense que les hommes méritent plus de crédit que cela. Les femmes et les hommes qui s’opposent à ce que l’industrie du sexe fait à notre société, et à la manière dont elle traite les personnes qui l’utilisent, doivent conjuguer leurs forces et faire front ensemble. Le triomphe du mal se nourrit de l’inaction des bonnes personnes. Il est temps de nous faire entendre, côte à côte, femmes et hommes.

Angel K., On equality, 26 mai 2010.
Traduction : Lobby européen des femmes.

Stéphanie : « la prostitution est évidemment beaucoup plus facile à théoriser qu’à exercer »

Stéphanie est une survivante de la prostitution, elle milite au sein de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Le 11 octobre 2009, dans le cadre du Forum Social Québécois, la CLES a présenté les résultats d’une recherche sur les « clients » prostitueurs. Stéphanie est intervenue à propos des regards que des femmes ayant une expérience dans l’industrie du sexe portent sur les « clients ». Merci à elle et à la CLES, qui nous ont autorisé à diffuser son intervention.

J’aimerais débuter avec une citation tirée d’un livre qui m’a profondément marquée et qui, je suis certaine, est connu de toutes et de tous. Ce livre est Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée [1].

J’observe les autres filles. Presque toutes des gosses, comme moi. Je vois qu’elles sont bien malheureuses. Surtout les toxicos qui doivent se prostituer pour pouvoir se piquer. Je lis le dégoût sur leur visage chaque fois qu’un micheton les touche, et pourtant elles se forcent à sourire. Je les méprise ces types qui se coulent lâchement dans la foule de ce hall de gare, cherchant de la chair fraîche du coin de leur œil allumé. Des idiots ou des pervers, sûrement. Quel plaisir peuvent-ils éprouver à se pieuter avec une fille totalement inconnue, que visiblement ça dégoûte, et dont il est impossible de ne pas voir la détresse.

Il n’existe malheureusement pas de terme spécifique pour les hommes qui achètent des « services sexuels ». L’utilisation généralisée du terme d’apparence neutre de « clients » contribue à renforcer l’invisibilité et l’impunité accordée aux hommes qui se donnent le droit d’acheter le corps des femmes. Ce terme banalise également les rapports de pouvoir qui sont au cœur de la prostitution et la double hiérarchie sociale qui en découle : la domination des hommes sur les femmes (l’assujettissement des femmes aux hommes) et celle des classes riches sur les classes pauvres. C’est pourquoi plusieurs groupes abolitionnistes dont, vous l’aurez deviné, la CLES, utilisent le terme plus juste de « prostitueur » ou « client-prostitueur » qui met en lumière le rôle de ces hommes dans le maintien de cette institution patriarcale.

Les notions de « consentement » et de « choix » individuel ont été récupérées par le puissant lobby des « travailleurs du sexe » qui revendique au nom de la liberté sexuelle le « choix » que feraient certaines femmes d’entrer dans le système prostitutionnel. Si certaines femmes font effectivement le « choix » d’entrer dans le système prostitutionnel, ce choix n’est pas lié à leur liberté sexuelle, mais plutôt à des besoins d’ordre économique (qui sont souvent influencés par la société de consommation, capitalisme oblige, dans laquelle nous vivons).

La prostitution n’est pas une question de choix individuel ou de liberté sexuelle, mais bien une question sociale puisqu’elle concerne l’ensemble des femmes qui deviennent dès lors potentiellement toutes des objets sexuels, des produits, des marchandises, que l’on peut acheter, vendre ou louer. La prostitution ne peut par conséquent être réformée dans le but d’améliorer les conditions de sa pratique.

Le lobby des « travailleurs du sexe » ne fait certes pas la publicité du fait que celui qui a le choix dans ce marché est le client-prostitueur, car c’est lui qui décide et impose ses désirs et fantasmes en « achetant » le consentement des femmes (l’argent a cette faculté magique). Les femmes n’entrent pas dans la prostitution par « choix », mais plutôt par manque de choix. Elles méritent de véritables choix et non pas ceux que leur imposent, par exemple, l’industrie du sexe d’avoir à choisir entre le bordel, la pornographie, la rue, les agences, les salons de massage ou les clubs de danseuses.

Je suis franchement écœurée et dégoûtée d’entendre dire que la prostitution est un choix libre et rationnel, voire une alternative économique souhaitable. Je ne pensais jamais faire ce que j’appelle mon « coming out » (c’est-à-dire, dire publiquement que j’ai « travaillé » dans cette violente et vorace institution patriarcale qu’est l’industrie du sexe) et ça été une décision très difficile parce que je l’ai caché pendant si longtemps.

J’en ai tout simplement marre (et je suis vraiment frustrée, car je n’en crois pas mes oreilles) de ces intellectuelles et de tous ces groupes pro « travail du sexe » qui parlent en mon nom, et au nom de toutes celles qui font ou ont fait partie de cette industrie, pour vanter les mérites du « travail du sexe » et expliquer que ce n’est pas la prostitution qui est un problème, mais les conditions dans lesquelles elle est pratiquée et ces supposés quelques (comprendre peu nombreux) « mauvais clients ».

Les groupes pro « travail du sexe » s’improvisent porte-parole de toutes les femmes exploitées dans cette industrie, mais ils ne sont en fait que le porte-parole d’une minorité de femmes prostituées et ignorent la majorité, dont je fais partie, que l’on entend normalement pas et qui ne peut ou ne souhaite (de peur d’être reconnue, de peur d’être davantage stigmatisée, jugée, de peur des représailles, etc.) s’exprimer. Il faut rester extrêmement vigilant•e face à ce discours qui dissimule le silence et la réalité de plus de 90% des femmes exploitées dans cette industrie.

En ce qui a trait aux clients-prostitueurs, vous pouvez imaginer que je ne pense pas de gentilles choses d’eux, mais ne voulant pas offenser les hommes ici présents, je ne répéterai pas les mots qui défilent présentement dans mon esprit. J’ai également consulté une dizaine d’amies qui sont encore dans les clubs ou qui n’y sont plus. Elles n’ont, elles non plus, rien de positif à dire sur ces hommes sinon que ce sont des « portefeuilles » qui nous exploitent et profitent de nous. À ce sujet, une copine sexuellement exploitée dans les clubs de danseuses m’a dit : Les hommes sont avides de sexe et d’objets sexuels. Ils sont tous différents, mais leur but commun est de voir des filles nues et de les toucher. Beaucoup sont irrespectueux et prêts à se mettre dans les problèmes pour franchir les limites de l’interdit. En d’autres mots, c’est des hypocrites qui laissent leurs femmes à la maison et qui viennent toucher d’autres filles pour lesquelles ils n’ont aucun respect… C’est pitoyable !.

Il faut comprendre que les pratiques demandées par les clients-prostitueurs sont multiples en plus d’être déshumanisantes, dégradantes, violentes et dangereuses. Les clients-prostitueurs exigent, presque toujours, de ne pas porter de capote. Ils ont très souvent recours à la violence et veulent reproduire ce qu’ils voient dans la pornographie (relations sado-masochistes, double pénétration, relations avec deux femmes, etc.) Ils veulent toujours plus pour toujours moins, c’est-à-dire qu’ils utilisent le chantage ou tout autre moyen pour soit faire baisser le prix ou soit obtenir des « services » que les femmes ne veulent pas ’faire’ comme, par exemple, la pénétration anale.

La pornographie et les médias, en plus de toujours repousser les normes de ce qui est socialement acceptable, encouragent les clients-prostitueurs à faire de nouvelles expériences, à essayer de nouveaux produits (femmes exotiques, transexuelles, enfants, etc.), à transgresser les limites de ce qui est possible ou permis. C’est pourquoi ils exigent et exploitent des femmes de plus en plus jeunes et considèrent que la « chair fraîche » est meilleure. Ils désirent vivre de multiples expériences, dont la plus récente et la plus promue par les agences d’escortes et les médias est la girlfriend experience (GFE) qui leur permet de passer un moment avec une femme qui prétendra être leur copine. Ce qui veut simplement dire qu’avant de baiser, ils iront au cinéma, au restaurant, etc.

Dans les clubs de danseuses, il est maintenant légalement possible, et socialement très accepté, de toucher les seins, les fesses, les jambes et les bras, c’est-à-dire la presque totalité du corps de ces femmes, à l’exception de leur partie génitale. Cette légalisation a entraîné de graves conséquences pour les « danseuses » en plus d’entraîner d’énormes transformations quant aux conditions de travail. Les « danseuses » sont dorénavant exposées quotidiennement à la violence sexuelle : elles se font embrasser, « lécher » « sucer » les seins, toucher les parties génitales, mordre, griffer, gifler, etc. Cette violence est pourtant banalisée, normalisée et comprise comme faisant partie du métier.

J’ai « dansé » sur une période s’échelonnant sur près de 14 ans et jusqu’à récemment je « dansais » encore. Je suis sidérée par la banalisation spectaculaire de cette industrie. « Danser » est aujourd’hui si banal et si glamour qu’on encourage fortement les femmes et les jeunes filles à aller essayer ou même à y « travailler » pendant leurs études.

Les médias et la culture populaire (la musique, la télévision, le cinéma, la radio, Internet) y font fréquemment référence et les clubs sont vus comme un lieu d’émancipation pour les femmes. On peut y garder sa forme physique (on fait de plus en plus la promotion de la danse-poteau). On peut être subversive en renversant les rôles de pouvoir (ce sont les femmes qui profiteraient supposément des hommes) et assez ridiculement, les femmes n’auraient plus besoin d’étudier en gestion, puisque « danser » permettrait aussi d’acquérir et développer d’habiles stratégies et techniques de vente empruntées directement au monde du commerce.

Mais sur quelle planète vivent-elles-ils ? La prostitution (danser), un métier comme un autre ? Mais elles-ils sont folles-fous, complètement taré•e•s.

J’aimerais vous rappeler, en citant l’extraordinaire Andrea Dworkin, ce qu’est la prostitution. Et le plus beau cadeau que vous pourriez me faire aujourd’hui est de conserver précieusement cette citation dans votre mémoire :

La prostitution : qu’est-ce que c’est ? C’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme ; il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut.
Dès que vous vous éloignez de ce que c’est réellement, vous vous éloignez du monde de la prostitution pour passer au monde des idées. Vous vous sentirez mieux ; ce sera plus facile ; c’est plus divertissant : il y a plein de choses à discuter, mais vous discuterez d’idées, pas de prostitution. La prostitution n’est pas une idée.

Comme l’a si merveilleusement exprimé Andrea, la prostitution est évidemment beaucoup plus facile à théoriser qu’à « exercer ». Allez donc vous jeter dans cette industrie aux appétits vampiriques et revenez m’en parler par la suite, on verra bien ce que vous aurez alors à en dire.

Julien : Je voudrais témoigner du fait qu’à cette époque, rien ne nous dissuadait de devenir clients…

Julien, ancien client, est engagé au Mouvement du Nid. Son parcours, peu commun, l’amène aujourd’hui à se prononcer en faveur d’une politique résolue en direction des hommes qui entretiennent le marché prostitutionnel. Si ses choix n’engagent que lui, ils sont toutefois une excellente occasion d’ouvrir le débat.

J’ai un passé de marin. Je suis resté cinq ans dans la Marine, de 1975 à 1981 : une trentaine d’escales, une quinzaine de rencontres avec des personnes prostituées. Je dis « rencontres » car je cherchais vraiment des rencontres avec des femmes, ce qui bien entendu ne fut jamais le cas, ces personnes ne donnant jamais accès au côté non prostitué d’elles-mêmes, à de rares exceptions près.
Nous étions dans une relation marchande où seul mon argent comptait.
Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est qu’à l’époque, pour un certain nombre de mes collègues comme pour moi, le niveau de connaissance de la sexualité féminine était voisin de zéro.

On se laissait séduire par ces femmes. Elles étaient très fortes, très belles, et nous très naïfs. On oubliait que c’était des prostituées. On était vite rappelés à l’ordre : un quart d’heure, c’est tant. On se faisait piéger. Tout cela parce qu’on n’avait pas été éduqués. On ignorait ce que c’était, la sexualité.

J’ai eu ma première relation sexuelle à 19 ans avec une jeune femme prostituée de Djibouti. C’était une relation très ambiguë. J’ai payé les deux premières fois, ensuite je la voyais tous les jours et je ne payais plus en argent. Je suis resté plusieurs mois. C’était presque une vraie relation. Elle était comme la reine de Saba dans ses grands voiles noirs et pour moi, c’est resté une image forte.

La deuxième femme que j’ai connue était une vraie prostituée. À l’étranger il n’y avait pas d’autre choix, on ne pouvait rencontrer que des prostituées. Moi, je cherchais à rencontrer des femmes et j’essayais naïvement de donner du plaisir à ces femmes qui se vendaient. On ignorait tout de l’existence des désirs de ces personnes. Le monde de la prostitution est un monde clos qui enferme les prostituées mais aussi, d’une certaine façon, les clients qui y entrent. À l’intérieur, tout semble normal. Il faut vraiment une certaine volonté pour réaliser la réalité des situations qui y sont vécues.

En Indonésie, il y avait des boîtes de nuit où des femmes dansaient derrière des vitres, on payait pour danser et pour une passe. C’était le désir de sentir une présence féminine. Je me souviens aussi de choses très dures. À Bombay, j’ai eu un choc terrible en passant dans un quartier où les femmes étaient dans des box avec des grilles, la rue des femmes en cages. Elles étaient prostituées pour la clientèle locale et pouvaient faire cent passes par jour. Les étrangers n’y allaient pas.
Cette vision m’avait bouleversé. C’est aussi en Asie, que j’ai accompagné des copains dans des bidonvilles. Les passes avaient lieu à côté des enfants, sur les lieux où vivaient les familles, derrière un rideau ; parfois avec des préservatifs, parfois sans. Ça, je ne pouvais pas.

« Il n’y a toujours pas de véritable éducation à la sexualité… »

Petit à petit, j’ai cessé « d’y aller », de consommer ces corps vides. Je ne me souviens pas d’un moment de rupture brutale mais d’une suite de prises de conscience. Il y avait ce que je vivais et voyais, et qui devait interpeller en moi le côté humain qui ne pouvait pas continuer à se laisser abuser : tous les chocs que j’ai décrits, toutes ces images qui ont du contribuer à me faire prendre conscience de la responsabilité des clients. Et puis les femmes ont toujours représenté pour moi un univers passionnant. J’ai voulu comprendre leur sexualité et je suis tombé sur le rapport Hite en 1977 [1]. En 1976, sa parution avait fait l’effet d’une bombe. Cette lecture m’a fait prendre conscience de l’importance du désir dans la sexualité.

En France, à l’époque, j’avais le temps et la possibilité de rencontrer des femmes autres que des prostituées. Le temps de la séduction. Il m’est arrivé d’aller à « Chicago », le quartier chaud de Toulon, mais sans être client. J’ai eu l’occasion de discuter avec des filles avant les heures où les clients débarquent. J’avais le désir de comprendre. Je crois avoir saisi à ce moment-là qu’on ne pratique cette activité que sous une forme ou une autre de contrainte. Et puis j’ai oublié tout ça pendant trente ans.

Dans les années 90, j’ai rejoint Aide et Action, une ONG qui se consacre à l’éducation des enfants à travers le monde. J’ai alors rencontré des associations féministes, j’ai réfléchi au fait que la question des enfants était liée à celle de la condition des femmes.
Cette réflexion est venue s’ajouter à d’autres choses : la souffrance que j’avais pu lire sur des visages de jeunes femmes prostituées, la médiocrité, voire la nullité du rapport que l’on peut avoir avec ces femmes — il n’y a pas souvent de plaisir —, j’ai cheminé. J’ai aussi beaucoup évolué à partir du moment où je suis devenu père.

Je ne porte pas l’histoire de mon aventure dans la marine comme un fardeau. Je n’ai pas honte. Je veux juste témoigner du fait qu’à cette époque, rien ne nous dissuadait de devenir clients et que l’éducation ou la loi auraient pu nous éviter cette expérience désolante.

Personne ne nous avait expliqué que notre désir, sans réciprocité, pouvait faire du mal. Aujourd’hui, je considère que j’ai été un homme violent car je pense sincèrement que des rapports sexuels non désirés sont une violence. Même si j’ai été un client qui considérait la personne prostituée comme une femme à part entière, j’ai ignoré son propre désir, j’ai nié la part intime de sa personne. Maintenant je pense que le plus doux des clients reste tout de même le plus doux des bourreaux. Mais on ne peut prendre conscience de cela qu’en se projetant soi-même dans la situation prostitutionnelle.
Que ressentirions-nous si notre propre désir était nié, si nous étaient imposées des relations avec des êtres non désirés, et à répétition ? Est-ce que l’argent est un baume qui permet de cicatriser les violences ou une armure qui permet de s’en protéger ? Est-ce que l’argent permet aux bourreaux de ne pas l’être ? Oui, les personnes qui ne prennent pas en compte le désir de leur partenaire sont violents. Cela va bien au-delà de la prostitution.

L’essentiel, c’est le désir partagé. La sexualité ne peut être épanouissante qu’à la condition d’une véritable relation qui s’établit sur les fondations du désir partagé. Je me demande d’ailleurs si on ne pourrait pas parler pour le client d’un violeur par omission : négligence de l’autre, oubli des droits humains… Et je ne peux que militer pour une sexualité épanouissante, non une sexualité exutoire de nos frustrations, de nos peurs ou de nos désirs de toute puissance.

J’ai beaucoup discuté de tout ça avec des partenaires et avec des amies. Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est que nous les hommes ne sommes pas les seuls ignorants de la sexualité féminine. Bien des femmes le sont aussi. Cette ignorance, je la vois comme le résultat du fait que le plaisir a été monopolisé depuis des millénaires par le regard masculin. Et c’est toujours le cas, on le voit avec la pornographie.

La libération sexuelle a eu lieu dans les années 70 mais la révolution sexuelle n’aboutira que le jour où elle aura comme fondement le désir sexuel partagé. Il n’y a toujours pas de véritable éducation à la sexualité et c’est toujours un sujet qu’il est difficile d’aborder. Ce qui me paraît incompréhensible, c’est que nous avons pourtant aujourd’hui tous les outils, la science, la psychologie, l’histoire pour enseigner des relations sexuelles épanouissantes. Mais la domination masculine est un désastre qui a la vie dure et le machisme reste d’actualité presque partout sur la planète.

Pour moi, il est moins frustrant de se masturber que d’aller voir une prostituée. Avec une prostituée, on est frustré deux fois : sur le plan sexuel et sur le plan relationnel et émotionnel.
Beaucoup d’hommes ne seraient pas clients, il suffirait que l’on parle avec eux. Il faudrait monter des groupes de parole ; redonner confiance à ces hommes, les faire réfléchir à ce qu’est un rapport sexuel non désiré, interroger la manière dont on les éduque : toujours la maman et la putain, la virginité pour les filles et la conquête pour les garçons. Les garçons doivent être performants, ils doivent dominer.
En réalité, beaucoup d’hommes sont mal avec ça. On n’est pas machiste de naissance. Le plaisir de sa partenaire est important pour l’épanouissement d’un homme. Mais comment sont éduqués les garçons ? Ils ne peuvent qu’être frustrés.

« Ce que je souhaite, c’est que plus personne n’imagine qu’il est normal d’acheter ou louer tout ou partie d’un corps pour satisfaire ses propres désirs »

J’ai rejoint le Mouvement du Nid, et je participe activement à la prévention. L’éducation est essentielle. Mais pour dissuader les clients, elle ne me paraît pas suffisante. À mon niveau, je sais que la loi, l’interdit, aurait été un appui. On peut difficilement faire de la prévention éducative et ne pas l’assortir d’une sanction. C’est une question de cohérence. Pour moi, la loi doit dire clairement : vous n’avez pas le droit d’acheter ou de louer le corps d’autrui, ceci même avec son consentement.

C’est pour cette raison qu’après mûres réflexions, je me positionne en faveur d’une pénalisation des clients. Aujourd’hui la loi reconnaît la violence routière. Même si on peut s’interroger sur le bien fondé des radars fixes, il était nécessaire que la société envoie un message fort et cohérent en accord avec la prévention, qu’elle mette en garde sur les risques — la mort n’arrive pas qu’aux autres tout comme la prostitution ne concerne pas que les autres. Je pense aussi au massacre des éléphants. Il fallait interdire le commerce de l’ivoire. Si la loi n’a pas stoppé à 100 % les tueries, elle a quand même paralysé le système.

On peut imaginer différentes formes de sanctions. Pourquoi pas l’obligation de participation à des groupes de parole avec des associations et des personnes prostituées sorties du milieu qui disent la réalité de leur vécu, un peu sur le modèle des Alcooliques anonymes ? Ou une sanction pécuniaire ? Des travaux d’intérêt général ? Il faudrait réfléchir à cela avec des juristes.

Tout est possible. Après tout, l’esclavage a disparu, ce qui était incroyable il y a deux siècles. La peine de mort également ; et le « devoir conjugal »… Ce qui était considéré comme du consentement — les rapports forcés dans le mariage — est devenu un viol conjugal.

Aujourd’hui, on invoque le consentement pour tout justifier. Aussi bien la prostitution que l’euthanasie. Mais c’est facile d’amener quelqu’un à « consentir ». Mon expérience d’accompagnement des personnes en fin de vie m’a appris que les demandes d’euthanasie ne sont que rarement des demandes de mort. Avec un bon accompagnement, cette demande disparaît dans la majorité des cas. Aujourd’hui, au nom du consentement, en voulant défendre la prostitution, on valide les violences extra-conjugales tout en en prétendant lutter contre les violences conjugales.

Ce que je souhaite, c’est que plus personne n’imagine qu’il est normal d’acheter ou louer tout ou partie d’un corps pour satisfaire ses propres désirs. Ce à quoi j’aspire, c’est de vivre dans une société qui établisse clairement comme fondation d’une sexualité épanouissante le désir partagé. Pour moi, l’avenir réside dans le fait de faire reconnaître les rapports sexuels non désirés comme une violence, la prostitution en étant après le viol l’extrême expression ; de faire prendre conscience que le moteur essentiel de ce système, ce sont les clients, sans lesquels la prostitution ne peut exister.

Publié dans Prostitution et Société numéro 155.

[1] Le rapport Hite : pour la première fois, 3000 femmes de 14 à 78 ans s’expriment avec franchise et émotion sur leur vie sexuelle. Une nouvelle interprétation de la sexualité féminine. Shere Hite, Paris, Laffont, 1977.

Naïma : « j’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse »

cropped-abologo.jpgÀ 16 ans, mon père a découvert que j’avais un flirt. Il m’a menacée avec une arme. Je me souviens de ses mots : Je ne suis pas venu en France pour que tu deviennes une pute. Je suis partie à 18 ans et j’ai trouvé un CDI à temps partiel aux Galeries Lafayette.

Je me suis mise à faire les annonces de bars dans les journaux gratuits. J’avais l’image du cabaret, du spectacle, un peu comme dans les films. Je pensais qu’il y avait un peu d’arnaque et qu’on pouvait se faire pas mal d’argent.
J’en avais repéré un, j’y suis allée. J’étais tétanisée. Une hôtesse m’a expliqué que le boulot consistait à tenir compagnie aux hommes en buvant un peu de champagne. La patronne m’a dit d’être sexy. Elle a ajouté : « il est interdit d’avoir des relations sexuelles avec les clients. »

Le premier jour, il y avait trois filles. L’une d’elles, une Africaine m’a dit : « Alors ma belle, tu vas sucer ? » Je me suis rebellée. Elle a rigolé. Le lendemain, je ne travaillais pas aux Galeries et je suis arrivée dès l’ouverture, à 15h. Il y avait là des hommes d’affaire syriens. La patronne leur a dit : « Regardez mon joli petit cheptel ! Elles sont bien chaudes. » Ce sont les mots qu’elle a employés.

Je me suis retrouvée seule avec un homme dans l’un des box séparés par des paravents qui sont réservés à ceux qui prennent des bouteilles. Il a tout de suite posé un billet de 500 F sur la table. Quand il m’a demandé une petite gâterie, j’ai refusé. Il m’a accusée de « faire ma coincée« . Et puis il s’est levé, a baissé son pantalon. J’ai dit : « Je ne peux pas.«  Alors, il m’a attrapé la tête.
Après, j’ai vidé tout le reste de la bouteille. La routine était installée. Je me suis dit : “tu vas tenir, prendre ton courage à deux mains ; pour ton frère”.[nota : Naïma vit alors avec son jeune frère à sa charge.]

Je me sentais en sécurité avec la patronne, une femme de 45 ans, très chic, ancienne prostituée. Elle me parlait gentiment, enfin au début… Avec le recul, j’ai compris qu’elle était dépressive et alcoolique. Dans son cercle d’amis, il y avait des policiers. Une fois, on m’en a montré un, haut placé paraît-il. Il n’a pas pris de fille mais il est venu boire un verre.
Ce souvenir m’a beaucoup marquée. Comment sortir de ça si la police est dedans ?

J’ai vite compris comment ça fonctionne. Au comptoir, pas de mains baladeuses ; rien ne doit se voir. En réalité, la fellation fait partie de la consommation après la première bouteille.
L’éventail des clients est large. Mais en général, c’est plutôt des cadres, chefs d’entreprise, médecins. Je ne comprends pas leur démarche. Le plaisir de payer ? Le pouvoir pour eux, apparemment, c’est aussi la possession de la femme. La prostitution, c’est avoir du pouvoir sur quelqu’un de plus faible.

Au début, on cherche à comprendre ; après on laisse tomber. C’est dur d’être confrontée à la réalité de l’homme. Pour moi, les clients sont violents ; il y a les violents physiques, les barbares – je paye, tu te tais et tu obéis – mais les autres aussi sont violents ; moralement, avec leurs moyens de pression. Au bout du compte, j’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse, ça les excite plus. Ils aiment le challenge.

Je buvais pas mal pour supporter. Dans ces bars, nous, on ne boit que du champagne. Je fréquentais toujours un peu mon ex petit ami. Quand j’étais triste, il était là ; il ne m’a jamais demandé d’argent directement. Si j’étais gentille et que je lui faisais des cadeaux, je le voyais ; des cadeaux chers bien sûr. Ca ne me plaisait pas trop, mais il me manquait et donc… Maintenant je comprends qu’il a usé de manipulation.

À l’époque, quand il m’arrivait de sortir dans la journée, j’étais dans une bulle. Je me réveillais à 1h de l’après-midi, j’arrivais à 15h au bar, à l’intérieur on avait l’impression qu’il était minuit. J’avais quitté le monde réel. Mes copines m’avaient laissé tomber. Quand j’arrivais, je fermais mon esprit ; un peu comme si celle qui était dans le bar n’était pas moi mais une autre personne. Au bar, on nous donne un prénom ; ça amplifie le dédoublement ; vis-à-vis des clients, c’est comme une protection, une garantie d’anonymat.

J’ai commencé à avoir des soucis avec ma patronne, elle ne voulait pas me payer ; elle disait qu’elle avait des problèmes d’argent. En plus, je ne pouvais plus supporter l’alcool ; j’allais vomir dans les toilettes, je passais des soirées atroces. J’ai fait une lettre de démission, puis des démarches auprès de l‘inspection du travail. Sans résultats. Je n’avais plus d’économies, je n’arrivais plus à chercher de travail, j’avais trop honte de moi. J’avais été licenciée des Galeries. En fait, je n’ai tenu que sept mois avec les deux boulots.
Je suis donc retournée voir la patronne pour récupérer mon argent. Elle m’a proposé de revenir.

À ce moment-là, un Algérien, qui était tombé amoureux de moi, a épousé la patronne pour reprendre le bar. Il m’a dit que c’était moi qu’il aimait. Il prenait de la coke, du whisky ; je suis entrée dans un jeu pervers, j’ai eu des relations avec lui, et la patronne l’a appris. C’est devenu horrible. J’ai eu droit aux clients les plus durs ; par représailles. Elle se vengeait. Elle leur disait que j’étais faite pour la sodomie. J’avais peur d’elle, depuis que je l’avais vue avec le commissaire. Elle prenait de l’alcool, du lexomil, elle avait des crises : c’était les larmes, les insultes.

Tant que mon argent n’était pas versé, je revenais toujours. Maintenant, je sais que c’est une méthode pour nous tenir. J’étais une gagneuse comme ils disent, j’avais « un bon potentiel« …

La patronne nous détruisait psychologiquement. Lui frappait. Je commençais à refuser les clients, je pleurais, je perdais tout contrôle. Il me disait « j’en ai rien à foutre » et il cognait. Je criais, personne ne bougeait. Je sortais démolie et j’allais chez le médecin pour faire constater.
La quatrième fois, j’ai décidé de porter plainte. J’ai foncé au commissariat et j’ai tout déballé. J’ai juste épargné la patronne, j’avais trop peur de ses relations. Les policiers m’ont donné leur numéro de portable pour que je me sente plus en sécurité. J’ai porté plainte pour violences, proxénétisme et abus sexuels ; j’étais à sa disposition et pour moi il s’agissait de viols.

Au procès, je me suis retrouvée seule. Pas de témoin, personne. Les hôtesses m’avaient pourtant dit qu’elles viendraient. Lui, il avait toute sa famille…
Aujourd’hui, j’ai une autre perception des êtres humains. Je suis sans illusion. En plus, il s’est passé des choses bizarres, les procédures n’ont pas été respectées. Mon avocate n’a été prévenue du procès que le matin même.
Il a écopé de 18 mois avec sursis. Il y a quelques mois, il est venu sonner chez moi. A 7h du matin. Et je l’ai recroisé dans mon quartier. Depuis, j’ai pris un chien, un rottweiler.

Je suis sortie de tout ça il y a un an. J’ai subi un traumatisme ; j’ai fait une tentative de suicide. La famille ? Pas là. Les amis ? Pas là. L’amour ? Pas là. A quoi ça sert de vivre ? Je n’ai plus confiance.
Mon rapport aux hommes a changé. Je m’efforce de rester positive mais je n’arrive pas à concevoir qu’un homme différent puisse exister.
Mais je travaille sur moi et heureusement, j’ai fait une formation ; pour moi, c’est une renaissance.

Pour en sortir, il a fallu que je me coupe du monde. J’ai arrêté l’alcool. J’ai coupé avec mon ancien copain. Je l’ai vu faire son cinéma avec une autre fille. Maintenant, elle travaille dans un bar américain. Ils sont très patients…

Ce qui est dur, c’est de tout recommencer de zéro, de tout reconstruire : avec les autres, avec la vie professionnelle ; sur mon CV, il y a un trou de 2001 à 2004. Il faut rompre et c’est terrible à affronter. En plus, le monde de la nuit est petit et on est vite repérée. Si une fille échappe à son proxo, elle peut être reprise par un autre ; c’est très organisé.

Prostitution et Société n°148.

Laldja : « On est une cible »

Il. Jamais Laldja n’a prononcé le nom de celui dont elle dit : je voudrais qu’il ne soit plus vivant. Son obsession ? Que d’autres jeunes femmes ne tombent pas dans le piège. C’est la raison qui l’a poussée à porter plainte et à témoigner.

Tout a commencé en 1991. Laldja avait 20 ans. Elle tenait une pâtisserie en Tunisie, à Nabeul. Son rêve ? Voyager. Elle fait alorscropped-abologo.jpg la connaissance d’un Français, marié, qui lui propose un certificat d’hébergement pour lui permettre de venir à Paris. C’est là qu’elle entame avec lui une liaison et que se noue le premier piège : Il m’a proposé de faire des photos ; des photos un peu osées. Il avait déjà plus de 60 ans, mais était très séduisant, très beau parleur. C’était difficile de lui dire non. Ensuite, commencent le harcèlement, les menaces d’envoi des photos à la famille ou à la police.

Pour ma famille, j’étais vierge. Je l’ai supplié de me rendre les photos, je n’en dormais plus ; j’ai un père et des frères très sévères. Des photos comme ça, en Tunisie, c’est de la prostitution. J’étais sous la responsabilité de ma mère et je savais que si c’était découvert, elle pouvait aller en prison.
En fait, il avait repéré tous mes points faibles et ceux de ma famille. Il savait que je ne pouvais rien dire à personne.

Les hommes comme lui savent qu’en Tunisie, la religion, la politique, la famille ne sont pas bonnes pour les femmes. L’année 1991 a été un cauchemar. Il me menaçait par lettres, par téléphone. J’étais son otage. Je me suis donc installée avec lui en France, dans le Midi. J’avais des relations forcées. Je n’avais pas un sou. Pas de pilules, puisque c’était impossible sans ordonnance. J’ai vite découvert que j’étais enceinte.

En Tunisie, j’avais connu un ami français, René. Il m’a dit, épouse-le. René et moi, on s’est mariés. J’ai demandé une carte de séjour. L’autre me harcelait au téléphone. Il venait me voir, m’obligeait à avoir des relations avec lui. C’était invivable. Je voulais repartir en Tunisie. Mais il m’a menacée, il m’a dit qu’il ficherait ma vie en l’air. En 1992, je suis retournée chez lui. Il avait toujours les photos. Et moi, la honte d’être tombée enceinte célibataire. J’étais d’une famille très connue, il ne fallait pas que ça se sache.

Il m’a fait commencer la prostitution à l’époque où j’étais chez mon ex-mari. Il m’obligeait à faire du stop et à m’arranger pour rapporter de l’argent. J’étais enceinte. Je ne pouvais plus réagir. Mon mari voulait divorcer. Je n’avais pas de récépissé pour mes cartes de séjour et j’avais peur d’être expulsée. Je ne savais pas où aller, où habiter. Avec quel argent ? J’étais devenue un robot.

Je faisais du stop, et je lui donnais tout l’argent. J’étais lourde ; lourde par la grossesse, et lourde parce que je ne pouvais plus penser. Il m’avait raconté qu’il faisait la même chose avec son ex-femme, il me menaçait. Fin 92, j’ai accepté tout ce qu’il a voulu. Il a reconnu l’enfant. Je pouvais rester en France. Maintenant, j’ai honte ; je m’en veux d’avoir été tellement naïve ! Sa femme est partie, j’ai habité chez lui. Même enceinte, il m’emmenait pour que je drague et il venait me chercher à 4h du matin. Je ne connaissais pas la loi, les flics. Il me torturait en jouant l’amoureux fou : je ferai de toi une grande femme.
Il m’accusait de l’avoir fait divorcer. En même temps, il me fascinait.

En 1993, j’ai accouché de ma fille. Quand la petite a eu 6 mois, il m’a fait le discours de la misère, de la petite retraite, de la pension à verser à son ex-femme. Il m’a menacée de distribuer les photos à tous les gens qui me connaissaient et de me faire la croix de vache, une croix sur le visage qui prouve qu’on appartient à un proxénète. J’y croyais. C’était un homme froid, ce qu’il disait, il le faisait. Il me battait avec des nerfs de bœuf. J’ai su plus tard qu’il avait prostitué son ex-femme et qu’il avait déjà écopé de cinq ans de prison pour proxénétisme.

Il regardait les annonces des journaux pour des emplois de serveuse et d’hôtesse. J’ai donc atterri dans un bar à Besançon ; un bar à champagne, où on touche un pourcentage sur la consommation des clients. Quand la patronne vous reçoit, elle omet de dire le principal. Ces bars feraient faillite s’il n’y avait pas les passes.
Les patrons sont tranquilles, ce sont des indics, ils sont protégés. J’ai commencé ce boulot. J’étais déclarée.

En fait, j’aurais préféré la prostitution dans la rue. Tout plutôt que dans ces bars. On est obligée de boire, de manipuler les types, de leur faire la conversation. De faire plus, toujours plus. La concurrence est terrible entre les filles. Et la jalousie. Il y a aussi le chantage à la bouteille. Tu fais ce que je veux, sinon je le dis à la patronne. Les clients, je les humiliais, je me vengeais sur eux. Et ils aimaient ça.

Maintenant, il y avait un nouveau piège, ma fille. J’étais obligée de ramener de l’argent. Je travaillais du lundi au samedi jusqu’à 4 h du matin. Et parfois même le week-end. J’étais une automate. J’avais l’espoir de gagner de l’argent et de pouvoir m’enfuir. Mais il avait une procuration sur mes comptes. J’étais la poule aux œufs d’or.

Quand je rentrais bourrée — forcément, avec tout l’alcool qu’il fallait boire —, il me forçait à avoir des relations avec lui en lui racontant tout ce que j’avais fait avec les clients. J’avais à peine le droit de toucher ma fille. Dans le village, j’étais une étrangère. Il laissait les gens dire que je l’avais fait divorcer de sa femme. On était complètement isolés.

Je faisais des passes à l’extérieur du bar et la patronne l’a su par des clients. Les bars ne veulent pas, c’est de l’argent qui leur échappe. En 1994, j’ai reçu une convocation de la police. Ils m’ont cuisinée. Ils m’ont dit : si tu nous dis tout, on peut le mettre en prison. Mais le flic m’a fait peur, il m’a dit que je risquais l’expulsion. Alors je n’ai rien dit.

J’avais une autre peur, il tombait souvent malade, il était asthmatique. J’avais pitié de lui, je voulais que ma fille ait un père, il l’aimait, c’était son enfant unique. Je trouvais encore le moyen de me faire du souci pour lui. Après, j’ai compris que l’asthme, c’était du cinéma. Il en faisait quand je piquais mes crises de révolte. Il a un sang-froid incroyable.

Nous passions des vacances dans le Midi, où j’étais censée joindre l’utile à l’agréable comme il disait. J’étais rentrée dans l’engrenage. Marche ou crève. Je me disais toujours si je ramène encore cent francs, ça va peut-être s’arrêter. Mais il fallait toujours plus. En plus, c’était un dragueur fini. Il couchait avec tout le monde. Il voulait que je lui drague des filles, que je fasse des partouzes. Il me disait les Arabes sont bloquées, il utilisait le mot arabe pour me rabaisser.

Dans le Midi, c’était le milieu des voyous. En quinze jours, j’ai gagné trente cinq mille francs. Avec l’alcool, je suis une grande parleuse. Il a voulu que je reste. Ma fille était là-haut avec lui. Il disait qu’il nous achèterait une maison dans le Midi. En attendant, il m’a passé son appartement. Je payais tout. Il avait mon carnet de chèques et mon livret d’épargne. Il disait entre mari et femme, il n’y a pas de vol.

Les proxos, c’est comme ça ; au début, ils vous payent tout ce que vous voulez, ils vous invitent au restau ; après, c’est vous qui payez tout.

J’ai travaillé à Sète dans trois bars. Non déclarée. J’aimais le Midi, j’y avais un peu plus de liberté. Mais les bars, c’est un endroit où on ne peut pas parler. C’est le milieu de la nuit, des prostituées, des drogués. Tout le monde trouvait ma situation normale. À qui se confier ? En plus, j’avais honte.
On rigolait aussi ; quand on ne peut pas parler, on rigole…

Il est allé aux Allocations familiales se déclarer seul avec la petite. Je n’existais plus : loyer au noir, boulot au noir, pas de carte de séjour. Je vivais avec des récépissés, sous la menace perpétuelle de l’expulsion. Même les lettres à ma famille, c’est lui qui les écrivait. Il prétendait que je n’avais pas une belle écriture.

Une fois, j’ai été convoquée chez les flics à Sète. Il ne fallait pas dire ce qu’on faisait puisqu’on n’était pas déclarées. Je disais que j’allais juste dans le bar pour boire un coup et m’amuser. Les flics savaient très bien, mais ils ne disaient rien. Il faut faire attention parce qu’il y a des voyous qui savent où vous habitez. Dans le bar, à Sète, la patronne m’a vraiment mis la peur. Petit à petit, on s’endurcit. Les flics aussi veulent coucher avec les filles. C’est l’engrenage des voyous, des flics, de tout. On est une cible.

J’ai aussi travaillé en Corse dans les bars montants, la peur au ventre. Je vivais dans la villa du patron avec douze filles. Les patrons corses vous payent le billet, après, il faut rembourser. Il y a des clients qui m’ont fait terriblement peur. Il y a des moments très durs. Quand on est dans ce cercle, on s’évade en allant dans les discothèques, en achetant des vêtements de luxe. On fait payer et on aime bien payer. Pour dire qu’on existe. C’est drôle, ce milieu, il y a la peur et en même temps le sentiment de protection ; le côté Tu es avec nous, tu es protégée

J’ai aussi travaillé à Épinal dans un bar où il y avait de la cocaïne, à Mulhouse, à Belfort. Et en Suisse : c’est le pire endroit que j’aie connu, avec un sous-sol, des films pornos et du strip-tease. On n’a que le droit d’obéir.

Il m’a aussi fait téléphoner en Allemagne, au Luxembourg. Mais il fallait la double nationalité. J’allais voir ma fille tous les deux mois. Lui descendait régulièrement. Mais je ne m’occupais pas d’elle, je n’étais pas en état. Je me réveillais à 11 h, je buvais trop, j’avais mal à la tête. À 5h, il fallait se préparer, se maquiller et y retourner. En plus, il menaçait de me dénoncer parce que je travaillais au noir. Il m’interdisait de prendre la pilule et il m’interdisait de tomber enceinte. J’étais impuissante. Je vivais avec ses paroles. Il était dans ma tête, il était dans moi.

Je me suis révoltée, je suis devenue alcoolique. Un jour, j’ai frappé un travelo. Drôle de façon de sortir de l’anonymat. Bien sûr, je pouvais partir, à condition de tout laisser, y compris ma fille. Pour aller où ? On ne peut pas aller à la police et dire je me prostitue pour quelqu’un. Avec quelles preuves ?

Quelqu’un qui ne connaît pas ce milieu, qui ne connaît pas la prostitution, ne peut pas comprendre.

J’ai toujours eu l’espoir qu’il réagisse, qu’il dise on arrête ; qu’on se marie. Maintenant j’ai compris ; il ne changera jamais. Il a tout fait pour me détruire. Je suis fière de ne pas être tombée dans la drogue, dans la déchéance. Je ne me suis pas suicidée. Enfin, si, j’ai fait une tentative. Je suis restée deux jours sans me réveiller, chez lui. Il n’a même pas appelé un médecin. Tout ça a duré dix ans au total. J’ai commencé à comprendre que j’allais mal finir, que je n’étais rien. Moi, je voulais qu’on se marie, qu’on ait une vie normale.
Parce qu’avec les lois stupides de mon pays, je suis toujours mademoiselle, sans enfant.

Il remettait toujours à plus tard. Il dilapidait l’argent. Moi, je vivais avec la peur de l’expulsion. Sans rien savoir sur mes droits. Le droit parental par exemple. Il avait tous les papiers, les comptes, je lui donnais des chèques ; il était bien avec des gens haut placés. Plus tard, c’est mon avocate qui m’a dit que j’avais des droits. C’est elle qui m’a conseillé de demander à être interdite de débits de boissons.

Il y avait aussi la question du logement ; sans logement, on ne peut pas récupérer son enfant. J’ai pu en avoir un et récupérer ma fille. Pourtant, il était sûr de gagner : la petite vivait chez lui, il s’en occupait, il avait des témoins. Si j’ai fini par riposter, c’est pour ma fille. Elle commençait à grandir. Même pour manger, elle allait vers lui, pas vers moi. De plus en plus, je me disais, lui a tout, moi je n’ai rien. Et puis j’avais 35 ans. Trop vieille pour le métier. Il lui en fallait une plus jeune. J’ai arrêté de travailler. Un an sans rien faire. Un soir, j’ai vu une émission sur la prostitution à la télé. Ils ont donné le téléphone du Nid. Le lendemain, je laissais un message. Je me souviens, j’avais bu. Et j’avais peur. Grâce au Nid, j’ai pu entamer des démarches.

Je suis tombée sur un inspecteur qui m’a conseillé de porter plainte. Il y a eu des mois d’enquête. J’ai vécu dans l’angoisse. J’avais peur de ne pas y arriver ; il est tellement fort. Il gagne toujours. J’avais la haine et je l’ai encore. Je me suis même dit, si j’échoue, je le tue. Il fallait que je donne des preuves à l’inspecteur. Avec l’argent en espèces, il n’y en a pas. Je lui ai donné les numéros de compte, j’ai dit que j’avais des noms de clients qui avaient fait des chèques. Et heureusement, il yavait des chèques dont des chèques en blanc que je lui avais signés.

J’avais en ma possession des lettres qu’il écrivait à des Camerounaises, des photos de filles nues ; je ne pensais pas que ça pouvait être utile. J’ai été soulagée quand l’inspecteur s’y est intéressé. Cet inspecteur a été très important pour moi. Il m’a rassurée. Moi qui avais si peur. À chaque instant, je pensais tout laisser tomber. Grâce à lui, j’ai affronté la peur d’être fichée, d’être expulsée. Advienne que pourra. Ce qui a été grandiose pour moi, c’est quand il a prononcé le mot de victime. Ce mot m’a rendu l’espoir.
Moi qui m’étais toujours sentie coupable ! Trop naïve, trop bête. Il ya eu un autre moment important ; au tribunal, quand le procureur m’a félicitée pour mon courage.

Il n’imaginait pas que je porterais plainte. Il me prenait pour une moins que rien. Au tribunal, il était pareil. Toujours aussi sûr de lui. Il connaît mon point faible, mon bon coeur. Il sait que je ne veux pas salir ma fille. C’est quoi, une mère prostituée et un père proxénète ? Est-ce que c’est une famille ?

Récemment, il a épousé une Tunisienne de 22 ans. Il est allé jusqu’à se convertir ! Encore une façon de me détruire. Moi, il ne m’a jamais épousée et il m’a salie aux yeux de ma famille. Et il n’est même pas inquiet pour l’issue du procès. En tout cas, j’ai appelé cette Tunisienne pour tout lui raconter. Elle est prévenue. Je ne veux plus qu’il soit vivant.
Il m’a écrasée. Le mal qu’il m’a fait, toute ma vie je l’aurai dans la tête.
Qu’il m’ait obligée à me prostituer… Je me souviens de son regard : c’était un regard qui voulait dire tu ne vaux rien, t’es nulle.

Je peux gagner au loto demain, ça n’enlèvera jamais ce que j’ai subi comme torture morale, comme manipulation. Je ne vis plus normalement, je n’ai plus de relations sexuelles, je n’ai plus confiance en moi. La seule chose qui me fasse du bien, c’est d’avoir ma fille ; et de recevoir des papiers avec mon nom et mon adresse. Au moins, j’existe. Le pire, c’est qu’avant, j’étais courageuse pour quelqu’un, pour cet homme. Et maintenant, pour moi, je suis faible, j’ai perdu toute mon énergie. Si j’ai osé parler, c’est pour y voir plus clair. Est-ce que c’est vrai, ce que j’ai fait ? Est-ce que c’est vraiment mon histoire ?

Quatre ans ont été requis contre le proxénète de Laldja. Le jugement est tombé : 36 mois… dont 30 avec sursis ! Et 15 000 euros de dommages et intérêts. Sans commentaires.

Raïssa : « Les clients ? Je ne veux plus jamais en parler. Plus jamais y penser. »

La Place Pigalle rebaptisée "Place de l'Abolition"Voici le 14e de nos témoignages de personnes prostituées ou survivantes de la prostitution. Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages ici : https://abolition13avril.wordpress.com/30-jours-30-temoignages/

et l’agenda abolitionniste ici : https://abolition13avril.wordpress.com/le-tour-de-france-de-labolition-agenda/

Je suis arrivée en France au mois de mai. Là-bas, en Albanie, je suis allée à l’école jusqu’à 12 ans. Je n’ai pas eu de parents, c’est ma grand-mère qui m’a élevée. Je n’avais qu’elle et ma tante. À 12 ans, on m’a mariée avec un homme de presque 30 ans. Je ne l’avais jamais vu, personne ne m’a demandé mon avis. En Albanie, ce sont les hommes qui décident.

J’ai vécu six ans avec lui. C’était très difficile. Il m’interdisait tout. Je n’avais pas le droit de sortir. Les vêtements, la nourriture, tout venait de lui. On vivait dans sa maison. Il ne travaillait pas. Je ne sais pas exactement ce qu’il faisait, il allait et venait. Et surtout, il me frappait. Pour tout, pour rien. A 16 ans, j’ai eu un bébé.

Un jour, je n’en pouvais plus, je me suis enfuie. Je suis retournée chez ma grand-mère. Le bébé est resté avec lui. Là, j’ai rencontré un homme, la trentaine, qui était avec une copine. Un homme normal. Enfin, je le pensais. Il m’a dit qu’à l’Ouest, je pourrais avoir une vie meilleure et un bon travail…

Mon mari voulait me reprendre. Il venait chez ma grand-mère. Je me suis dit qu’il fallait que je parte. J’ai fait faire un passeport sans rien dire. J’ai payé 50 euros pour l’avoir. C’est cet homme qui a payé. J’avais 18 ans.

Il m’a expliqué que je devais d’abord aller en Grèce. J’ai donc quitté Tirana en taxi et je suis allée où il avait dit. Là, j’ai fait deux à trois heures de marche. Un copain du chauffeur de taxi m’a accompagnée. Nous avons passé la frontière à pied, par un chemin tranquille. Personne ne nous a rien demandé.

Ensuite, un autre taxi m’attendait, conduit par un cousin de l’homme que j’avais rencontré à Tirana et qui avait lui aussi dans les 25/30 ans. En Grèce, un homme et une femme m’ont conduite à Athènes en voiture. Là, je suis restée chez cet homme, dans une maison. Tout avait l’air normal. Jusqu’au bout, jusqu’en France, même si j’ai eu un peu peur, par exemple en passant la frontière, je ne me suis pas méfiée.

À Athènes, j’ai pris l’avion pour Paris. Toute seule. Le billet était payé par l’homme de Tirana. Sur moi, j’avais un numéro de téléphone que m’avait donné la fille qui était avec le chauffeur de taxi ; quelqu’un à joindre quand j’arriverais à Paris.
À l’arrivée, j’ai appelé. J’ai eu une fille qui m’a donné un rendez-vous à la Porte d’Orléans. J’y suis allée. Deux jeunes filles albanaises, comme moi, m’attendaient près de la station de taxi. Elles ont payé. Je n’avais rien sur moi. Elles m’ont emmenée dans un hôtel. Là, j’ai vu qu’il y avait plusieurs Albanaises, cinq ou six. C’était le matin. Le premier jour, tout a été normal.

Le lendemain, une des deux filles qui m’avait accueillie m’a dit qu’il allait falloir que j’aille sur le trottoir. Elle m’a donné des vêtements, des préservatifs et l’après-midi, elle m’a emmenée avec elle à la Porte d’Auteuil. Je n’avais pas un euro, je ne parlais pas un mot de français et je ne connaissais pas Paris. Je ne savais rien. Quand elle m’a dit de l’accompagner, au début, je n’ai pas compris.

C’est en arrivant à la Porte d’Auteuil que j’ai compris ce qu’elle faisait. Il y avait une Albanaise et une Russe. Je suis restée sur le trottoir jusqu’à 9 h du soir. Le soir, elle a pris tout mon argent. Cette fille avait 21 ans.

Qu’est-ce que je pouvais faire ? Elle a menacé de s’en prendre à mon petit garçon et à ma grand-mère.

Cette fille ne me lâchait jamais. Elle me surveillait nuit et jour. La nuit, on dormait à trois dans la chambre. Elle payait l’hôtel, elle m’emmenait manger.
Jamais je n’étais seule.
Sur le trottoir, les policiers passaient. Ils vérifiaient mes papiers, j’avais la photocopie de mon passeport. Quatre fois, on m’a emmenée au commissariat, quatre fois on m’a relâchée.

Une fois, j’ai été conduite au Dépôt de la Préfecture de Police. On m’a gardée deux semaines. C’est l’endroit où on vous garde en attendant de savoir si vous allez être jugée ou expulsée. Le Dépôt est tenu par des sœurs. Dans cette prison, j’ai vu trois juges. Il y avait un interprète. J’ai tout raconté. Enfin, pas tout à fait. Je n’ai pas dit que je donnais l’argent à une autre fille. J’avais trop peur. On m’a demandé si j’avais un maquereau, j’ai dit que non.

Et puis, un beau matin, on m’a dit que je pouvais partir. Personne ne m’a rien proposé. Je me suis retrouvée dehors, sans rien. Sur moi, j’avais une convocation pour le tribunal ; ni papiers ni argent ; juste des préservatifs et un portable. Heureusement, les soeurs m’ont donné le téléphone du Mouvement du Nid. À la sortie, je suis allée dans un autre hôtel. J’ai appelé une copine qui ne donnait pas son argent à un proxo. Elle continuait la prostitution juste pour survivre ; pour payer l’hôtel et la nourriture. J’ai fait pareil. J’avais peur qu’on me retrouve. Alors j’ai contacté cette association. J’ai commencé à aller à leurs cours de français et ils m’ont aidée dans les démarches pour obtenir des papiers.

A ce moment-là, sur le trottoir, j’ai connu deux filles qui m’ont demandé de travailler pour elles. 18 et 20 ans. L’une m’a pris mon passeport, mes bagages, mes photos et le papier qui me servait pour les soins médicaux et que m’avait obtenu l’association. Ces filles donnent tout l’argent à un proxo. L’une des deux n’en avait plus et puis elle en a un nouveau. On ne reste pas sans proxénète.

La semaine dernière, j’ai obtenu une APS, autorisation provisoire de séjour de 3 mois avec un permis de travail. Je vais pouvoir entamer des démarches aux Assedics et à la Mission locale.

Au total, j’ai passé quatre mois au trottoir et deux semaines en prison. J’ai connu d’autres filles albanaises au trottoir, surtout à la Porte de Saint-Cloud. Et au Pont de Saint-Cloud, j’ai vu les maquereaux. Le maquereau d’Albanie, je ne l’ai jamais revu. Les clients ? Je ne veux plus jamais en parler. Plus jamais y penser.

Quant à retourner en Albanie, c’est impossible. Là-bas, il y a mon ex-mari, qui me recherche, et mon maquereau. Comment pourrais-je rentrer chez moi ? Et comment revoir mon enfant ? Je ne sais pas ce que sera mon avenir. J’ai 19 ans.

Mylène, « prostituée de luxe »

cropped-abologo.jpgJadis « hôtesse » en Allemagne, prostituée dite « de luxe », Mylène fait encore des cauchemars à l’idée d’en parler.

« C’était avant la chute du mur de Berlin. À 23 ans, je suis partie en Allemagne. Là-bas, j’ai rencontré un homme qui avait le démon du jeu. Je lui ai signé des chèques en blanc et je me suis retrouvée avec un découvert faramineux. Curieusement, je m’en foutais. J’avais un total mépris de moi-même. D’ailleurs, je faisais du parachutisme, moi qui ai le vertige rien qu’en montant sur une échelle. En fait, j’étais suicidaire.

Je travaillais à Cologne, dans une grande entreprise. Comme j’étais étrangère, j’ai épousé cet homme pour ne pas être expulsée. Avec la dette que j’avais à rembourser, j’ai fait les petites annonces dans un journal gratuit. Je ne voulais pas de bar, je ne bois pas. De toute façon, je n’avais rien à perdre. Et puis c’était en Allemagne, c’est-à-dire pas dans ma langue. Cet épisode, je l’ai vécu en allemand ; j’ai beaucoup de mal à en parler en français.

Au boulot, j’avais une collègue, Jutta. Elle avait un vieux qui venait la chercher en Mercedes. Un lundi, elle m’a expliqué qu’elle avait été gentille avec lui, et qu’il lui avait payé un super chemisier qu’elle avait repéré dans une vitrine.
Un truc à 300 marks à l’époque, hors de prix.
J’ai calculé le coût horaire. Elle avait passé la nuit avec ce type, et elle avait eu le chemisier gris, alors qu’elle préférait le bleu. J’ai pensé que si elle avait été prostituée, elle aurait passé moins de temps et elle aurait choisi la couleur. Froidement, je me suis dit, je préfère me vendre, je n’aurai pas à dire merci.

Dans ma tête, il y avait le chemisier de Jutta et « Belle de Jour » avec Catherine Deneuve. Je voulais garder un certain statut social.
J’ai donc appelé pour une annonce : Hôtesse cherche collègue sympa.
Dans l’appartement, il y avait trois filles. Normales. Une Allemande, une Turque et la femme du propriétaire. Chacune avait son téléphone. Le proprio, le grand Hans, m’a dit que j’allais pouvoir reprendre le « rôle » d’une petite brune qui allait s’arrêter. On tournait à cinq filles, toutes différentes pour éviter la concurrence, toujours un nombre impair pour ne pas se tirer dans les pattes. Je suis devenue Martine.

C’était un appartement cossu dans un quartier genre Neuilly, loué à prix d’or au dernier étage, pour la discrétion. Un immeuble avec des médecins, des dentistes, pour noyer le poisson. Pas du tout le style miroirs et velours rouges, mais du fonctionnel avec serviettes coordonnées. On ouvrait correctement habillées.
On ne disait pas « clients » mais « invités ». On était des « hôtesses ».
La passe était à 100 marks (sans préservatif c’était le double), l’heure était à 300 marks.

On versait au propriétaire 100 marks par jour ou, au choix, la moitié de nos gains. Le plus intéressant, c’était de proposer une heure aux clients et de les faire parler pour en faire le minimum. On préférait en avoir 3 à 200 marks que 6 à 100 marks.
Enfin, le moins possible.
Le grand Hans m’a dit : Si quelqu’un ne te plaît pas, tu rajoutes un zéro au prix. Une fois, j’ai demandé 1000 marks. Le type a payé. Je me disais je vaux 1000 marks ! Moi qui me sentais une merde…

J’ai commencé le soir même. Je me souviens encore de ma joie à 11h du soir d’avoir surmonté ma trouille. En fait, je m’étais shootée au valium. Ce premier soir, j’en ai fait trois. Le prix me semblait exorbitant. Presque trop cher payé. Moi qui étais bourrée de complexes, c’était valorisant.

Quand j’ai été au point, Hans a passé une annonce en précisant que j’étais française. Au début, j’ai eu un sentiment de pouvoir. Tout ce que j’étais capable de gagner ! Une fois, j’ai fait 6000 marks en une seule journée. J’avais rajouté des zéros. Le soir, c’était huîtres et saumon fumé. Je me disais que je les avais bien mérités. J’avais perdu tout sens des réalités. Il fallait se faire plaisir pour compenser.

De temps en temps il y avait des descentes de police. Les flics venaient voir si on était déclarées et si on était en règle du point de vue médical. On passait une visite médicale toutes les semaines, à 23 marks. J’avais un carnet bleu. J’étais immatriculée au ministère de la Santé. Après chaque visite, on nous mettait un tampon. Les clients avaient le droit d’exiger le carnet à tout moment.

Les clients, c’était une grosse majorité de 40/60 ans avec une vie bien rangée, bien monotone. Beaucoup éprouvaient le besoin de se justifier ; je ne leur demandais rien.
Il y avait de tout. Des hommes dont la femme ne voulait plus. Des jeunes qui avaient tout pour plaire, beaux, sympas, intéressants. D’autres qui n’osaient pas demander certaines choses — des fellations — à la mère de leurs enfants ; des gentils, l’un mettait 200 marks sur la table et dans le même temps m’apportait des journaux français pour me faire plaisir.
Des orduriers qui laissaient les filles en larmes ; pas moi, je m’en foutais. Des gros avec une odeur de sueur, des directeurs (notamment le sous-directeur d’une grande banque allemande), des odieux qui jetaient les billets par terre pour nous obliger à les ramasser.
Des pathétiques. Des types dans une grande misère humaine.

Le plus lourd, c’est d’avoir été achetée. Tu n’es rien du tout, je paye.

Pour supporter, on ferme les yeux. Je mettais mon bras devant mon visage, avec mon parfum dessus. Ça permet de protéger une part de soi, une part qu’ils n’auront pas.
Il y avait aussi le valium. Sans le valium, je n’aurais pas pu. Ça ne se voyait pas, ça ne coûtait rien à côté des sniffs des autres. On prenait toutes quelque chose.

Certains clients nous demandent pourquoi on est là. Ce qu’ils veulent entendre, c’est qu’on raffole du sexe, qu’on a besoin de jouir 10 fois par jour. C’est leur fantasme. Au lieu de quoi, jamais aucune fille que j’ai connue n’a eu de plaisir.
Ils sont naïfs. En fait, on n’aspire qu’à une chose. Arriver au dimanche pour que ça s’arrête. On dépose la cervelle en même temps que les fringues et on gémit en cadence pour que ça finisse vite.

Une fois, j’ai passé une semaine entière avec un client pour 1000 marks par jour. C’était l’enfer. J’ai cru crever. Et puis il y avait les filles qui bossaient avec moi : une avait été violée à 13 ans par le petit ami de sa mère, qui n’avait rien trouvé de mieux que de la mettre dehors en l’accusant de l’avoir aguiché. Elle a fini en eros-center, droguée, et elle est morte d’une pneumonie ; à moins que ce ne soit du sida.
Une autre avait un total dégoût des hommes après avoir vu son père maltraiter sa mère ; elle s’était spécialisée dans la domination. La jeune fille turque avait été jetée dehors par sa famille parce qu’elle était enceinte.
Moi ? Ma mère m’a raconté sa nuit de noces. En long et en large. À neuf ans, je savais tout. À six, elle m’avait déjà tout dit sur les règles et le Père Noël. A onze, elle m’a présenté son amant et m’a expliqué qu’il pratiquait la sodomie en guise de contraception. Quand j’ai dit la vérité à ma mère, bien plus tard, sur ma vie en Allemagne, elle m’a interrogée d’un œil lubrique.

Petit à petit, j’ai commencé à penser à mon CV à trous. Je me suis dit que je ne retrouverais jamais de boulot, j’ai eu envie d’une vie normale. J’ai davantage pris le train pour revenir, je passais par Paris, et retour. Pas en avion, c’était trop rapide. il me fallait de plus en plus de temps et d’efforts pour y retourner. Des fois, je claquais 5000 F en un week-end. En bêtises. J’allais me faire faire des gommages. Encore maintenant, j’ai besoin d’en faire deux par semaine. À l’époque, je ne me lavais qu’avec du mercryl. Pour décaper.

Quand j’ai arrêté, j’ai eu la chance de trouver du boulot en France. J’avais mis 20000 francs de côté. Je m’en suis tirée parce que j’ai pu mettre des limites. Mais je ne veux pas imaginer ce que je serais devenue si j’avais été droguée ou si j’avais eu des enfants à nourrir… Après je ne supportais plus le sexe. Une main masculine sur mon épaule me brûlait. Je n’ai plus eu aucune sexualité pendant trois ans.

Le plus lourd, c’est d’avoir été achetée. Tu n’es rien du tout, je paye.
On en prend plein la gueule. Je me sers de toi comme d’une bassine. Pour me vider.
En plus, j’ai été volontaire. Je n’ai jamais eu de revolver sur la tempe. Quand c’est comme ça, on n’a même pas l’excuse d’avoir été une victime ! On a choisi. Mais choisi ou pas, le traumatisme est le même.

Le pire là-dedans, c’est les clients. Tant qu’il y aura des clients, il y aura de la prostitution.
Il faut leur dire ! « Si vous saviez ce qu’on pense de vous ! À quel point on vous déteste, on vous méprise de nous acheter, pendant qu’on vous appelle « chéri » et qu’on vous flatte ! »
Il faudrait placarder des affiches de 4 x 3 m pour qu’ils comprennent.

 

Ce témoignage a été publié dans Prostitution et Société, numéro 138, juillet – septembre 2002 .

Myriam, transsexuelle : « Je n’ai pas trouvé ça spécialement dur. Après tout ce que j’avais vécu, après toute la violence… « 

Née garçon, prostituée à 14 ans, Myriam a connu un parcours éprouvant : violences, discrimination, galère … Aujourd’hui, à 23 ans, elle tente de rompre avec le passé et attend l’opération qui fera d’elle la femme qu’elle se sent être depuis l’enfance.

Si je suis entrée dans la prostitution, c’est parce que je suis transsexuelle. On m’avait dit que c’était le seul endroit où je pourrais rencontrer des trans. Je n’avais pas de famille, personne. J’avais 14 ans et je voulais me procurer des hormones.

On m’a envoyée dans un foyer d’urgence pour les mineurs. J’en suis partie. Je dormais à la rue, je vivais chez les uns et chez les autres. J’ai commencé la prostitution au Bois de Boulogne. Je n’ai pas trouvé ça spécialement dur. Après tout ce que j’avais vécu, après toute la violence… Je ne voyais que mon but : me transformer. J’ai commencé les piqûres à 14 ans. Ce n’est pas douloureux mais il y a des effets secondaires.

Je faisais un ou deux clients pour pouvoir manger. Mais ce que je voulais surtout, c’était avoir un lien avec les autres filles. La prostitution, c’était un cocon, une famille. Mais une famille qui me détruisait. Ce que je voulais, c’était être entourée, rencontrer des jeunes, rigoler, boire un coup. On a sa souffrance et on est seul. À qui en parler ?

À 14 ans, j’ai été rejetée par ma famille. Je trouvais des hommes avec qui je passais des soirées, et puis il y avait l’acte et je me retrouvais seule. D’un coup, il n’y avait plus rien. Juste l’impression d’être une pute. Je cherchais de la compagnie. J’ai limité le nombre des clients, juste deux ou trois pour vivre ; j’aurais voulu quelqu’un avec qui me poser.

J’ai eu des fausses joies, des amours, j’avais l’impression que tout était beau. J’espérais toujours et puis je tombais. C’est ça qui m’a détruite. Une fois que c’était fait, je n’avais même plus un message, rien. Je n’en ai gardé que le dégoût de moi-même. En neuf ans, je n’ai jamais eu une relation qui dure au-delà d’une soirée. Les clients, ils se sont servis de ma faiblesse et ils en ont joué. Pour moi, c’est comme une trahison.

La prostitution, c’était un monde ambigu, le monde de la nuit, l’alcool. J’ai tout connu, l’alcool et la drogue. J’ai eu l’impression de ne plus être moi ; de ne plus être qu’un objet sexuel ; de la viande. L’impression de n’être qu’une pute.

Il y a eu les agressions aussi. Deux fois. J’avais des copines qui volaient. Je le faisais aussi pour être acceptée par elles. Un jour, j’ai volé un portable à un client. Il est revenu mais il s’était teint la barbe en gris, il avait mis un costume, très classe, je ne l’ai pas reconnu.

Il m’a emmenée dans un parking, m’a filé du fric et puis il s’est jeté sur moi : il m’a frappé la tête sur le sol, j’ai cru que j’allais mourir. J’étais en sang, j’avais les taches bleues des graviers dans la peau. Il m’a dit qu’il allait prendre un couteau et me les couper. J’ai réussi à m’enfuir je ne sais pas comment ; l’instinct de survie.

La prostitution, ce n’est pas un avenir, ce n’est pas un métier comme les autres. Quand on est trans, on va dans la prostitution pour pouvoir s’offrir la chirurgie et puis après on s’habitue et on y reste.

Le regard des autres est dur, c’est vrai, mais il n’y a pas que ça. Il y a les clients. Les clients, c’est des chiens. Ils sont mariés, ils ont des sièges bébé, ils ont des problèmes de couple, ils viennent chercher de la détente.

Ils disent qu’ils sont hétéros. Ils se mentent à eux-mêmes, ils sont bi. Ils ont une attirance pour le côté homme mais ils ne veulent pas l’admettre. Ils vont voir des trans, ils n’iront pas voir un homme. Je trouve que les clients deviennent de plus en plus bisexuels. On a normalisé tout ça, on a banalisé et en même temps c’est resté très tabou.

Aujourd’hui, je suis à cran. Ce que je veux, c’est me faire opérer et trouver un travail. Il y a des protocoles à respecter et un suivi de deux ans avant l’opération. Je sais que ça ne va pas être facile. J’ai arrêté la prostitution. J’ai droit à la Cotorep, allocation handicapé, en tant que transsexuelle, et à une APL. En gros, je touche1000€. J’ai du mal à y arriver. Hier j’avais 4oo€, aujourd’hui il m’en reste 150. J’ai acheté un sac, j’ai payé une bouteille de champagne dans une boîte. Je n’ai pas la notion de l’argent.

Ce qui m’a toujours fait souffrir, c’est la discrimination. À l’école, déjà, c’étaient les moqueries. Je n’ai eu que des zéros. Et quand j’ai été placée à la DDASS, je me suis retrouvée dans des foyers de garçons ! Alors à 14 ans, j’ai tiré un trait sur tout ça Mais c’était pour tomber dans un cercle vicieux. Là, je vais faire une formation avec d’autres gens de la Cotorep, donc il n’y aura pas de discriminations.

Si vous êtes trans mais que vous êtes féminine et belle, il n’y a pas de problème. Mais si vous faites 1,80m et que vous êtes balèze, ça ne passe pas. Avant, j’étais très homme et puis avec les hormones, je me suis féminisée. Et je suis beaucoup mieux acceptée. Pourquoi ? Je suis restée la même personne.
Il faut être comme ça sinon c’est les moqueries. Moi, des trans, j’en connais qui sortent très peu. Elles restent enfermées, elles invitent chez elles, elles se renferment, elles ne veulent pas avoir l’air de clowns qui se promènent. C’est dur.

Il y a une chose que je voudrais dire aux trans : surtout qu’ils n’aillent pas dans la prostitution ! Qu’ils aillent voir une association ! Je voudrais leur éviter le parcours que j’ai connu. Il faut leur dire qu’ils peuvent aller voir un psychiatre et faire un dossier Cotorep. Moi je ne le savais pas, je ne l’ai fait que tout récemment. Maintenant j’ai envie de prendre un nouveau départ, de couper avec l’ancien cocon.

Dominique – Extraits

« Sur mes papiers, à la rubrique Sexe, il y un « M ». Mon numéro de sécu commence par « 1 ». Tout est problématique.
Un jour, un douanier a refusé de me laisser passer une frontière sous le prétexte que ce n’était pas mon passeport. Retirer une lettre recommandée à la Poste tourne à la folie. Je suis obligée d’expliquer. Je vous passe les sourires narquois…

J’ai vu un jour un commerçant qui me connaissait aller prévenir une dame dans un magasin. La dame n’arrêtait pas de dire tout fort : « Mais où ? Mais où ?« .

Et cette charcutière qui persiste à me saluer d’un retentissant « Bonjour monsieur ! »

On s’habitue par la force des choses : au silence total de la famille qui vous traite de malade et, plus douloureux encore, à l’inextricable situation de la rencontre. Dire la vérité à quelqu’un qui vous plaît, c’est horrible. Dans le meilleur des cas, la personne disparaît. Encore heureux quand on ne se fait pas casser la figure. »


Publié dans Prostitution et Société numéro 158.

 

Monika : « Les clients, on leur dit les choses qu’ils ont envie d’entendre »

Monika est française. Elle a été placée en foyer à l’âge de 14 ans et a fait une tentative de suicide. Endettée, elle s’est liée d’amitié avec une voisine, Mona, qui lui fait rencontrer la gérante d’un bar.

Cette femme est allée payer mon loyer au propriétaire. (…) Le soir même, elle m’emmenait en Belgique. Je suis arrivée, elle m’a dit « voilà ta chambre ». Il y avait deux autres filles. Elles aussi étaient venues par l’intermédiaire de ma voisine. (…) Là, on m’a interdit de parler aux autres filles. J’ai juste su que l’une était là depuis six mois, l’autre quatre. Elles m’ont dit que Mona se faisait payer.

En réalité, on travaille 24 heures sur 24

C’était un bar sur une route passante. La femme m’a dit « maintenant que tu es rentrée, tu ne sors plus. Je t’ai payé ton loyer, tu me dois de l’argent. Si un client vient, c’est chacune son tour ; sauf si le client demande une fille en particulier ». On m’a donné un nouveau prénom, je suis devenue Nelly ; je devais dire que j’arrivais de Paris. On m’a pris mes vêtements. On m’a coupé les cheveux. La patronne était là vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle dormait dans une chambre à côté. Il y avait une caméra pour voir le client quand il sonnait.

Les filles sont déclarées treize heures par semaine. En réalité, on travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Disponibles à toute heure du jour et de la nuit. Nourries, logées, blanchies. Il m’est arrivé de ne pas arrêter de six heures du matin le samedi à une heure du matin dans la nuit du dimanche. Si à trois heures du matin, un client débarque, il faut y aller ; des hommes d’affaires, des juges, des médecins, des avocats. Que de la clientèle sélectionnée par la patronne. Jamais d’arabes : pas assez friqués.

Quand ils sont là, il faut les faire boire. Un maximum. (…) Pendant tout ce temps, on boit aussi, évidemment. Quand on sature, on amène une autre fille pour nous aider à boire. La patronne note : Nelly, sept bouteilles. Il m’est arrivé d’être malade à en vomir. Je courais aux toilettes, j’avalais un primperan et j’y retournais. (…)

20 à 30 « clients » par jour

La patronne prend un pourcentage sur les bouteilles. Elle retire 1000FF par mois pour la nourriture, le logement, le linge. Enfin, en théorie, parce que l’argent, je n’en ai jamais vu la couleur. Pour les vêtements, quelqu’un passe. Pour les produits d’hygiène aussi. Tout est décompté sur l’argent gagné ; argent que je n’ai jamais touché. On ne sort jamais.

C’est pareil pour les préservatifs. Une association passe. Elle livre aussi les « éponges » : pendant les règles, on continue de travailler. Les « éponges », on n’en trouve qu’en Belgique, spécialement pour ce marché. Avec ça, le client ne se rend compte de rien. Moi, quand je suis sortie de là, je n’ai plus eu mes règles.

Pendant un mois et demi, je ne suis jamais sortie. J’ai vécu de la chambre au bar. Dans la pénombre, sans voir la lumière du jour. (…)
Je travaillais énormément. Je faisais rentrer un maximum d’argent et je tenais pas mal l’alcool. En un jour, je faisais un salaire. Vingt ou trente clients.

Les clients, on leur dit les choses qu’ils ont envie d’entendre. Des mensonges. En réalité, ils sont moches. Ils puent. Ils nous racontent leur vie. Ils sont mariés.

Le samedi soir, on voit des petits jeunes qui sont allés en boîte.

Les clients sont moches, ils puent …

Les hommes, j’ai l’impression qu’ils sont tous vicieux. Ce qu’ils ne peuvent pas faire avec leur femme, ils viennent nous le demander. Ils croient qu’ils peuvent nous faire ce qu’ils voient dans les films pornos.

Pour eux, la femme prostituée, c’est une bombe sexuelle. Avec beaucoup d’expérience. C’est leur fantasme. Ils ne se rendent pas compte qu’on est humaines. Des femmes comme les autres. Comme celles qu’ils ont à la maison.

Tout le temps que j’ai passé dans ce bar, j’ai été filmée. Tout est filmé. Si le client a une réclamation, on peut vérifier sur pièces. Des fois, j’ai eu des remarques. La patronne disait toujours « quand vous êtes au bar, faites la salope ». Ou encore « tu es une salope, fais ton boulot« . J’avais pris un rythme. J’étais une automate. Avec l’alcool, j’étais dans le gaz. On ne dort presque pas. (…)

Comment on supporte ? On ne le supporte pas. On le vit. On fait le vide. (…) Si on a des états d’âme, c’est intenable. (…) Les types sont rois, ils ont payé, ils vous pelotent. On n’a aucun droit de refuser un client. Il y en a même qui sont violents. (…) Il y a une petite sonnette sous le lit… pour la forme.

La police vient voir si les filles sont déclarées. Elles le sont pour 13h par semaine. Les flics avalent ça. Ils ne font jamais le tour, ne vont même pas voir les chambres. (…) À un moment, il y a eu une mineure, elle était planquée dans une chambre derrière. Ils ne sont jamais allés voir. (…) Tant qu’il n’y a pas de violences visibles, les flics ferment les yeux.

Subitement, la patronne m’a dit : « tu fais tes bagages, tu pars. » J’ai dit : « Pour aller où ? » J’ai réclamé mon argent, elle a refusé de me le donner. Elle m’a dit : « Je te paye ton taxi jusqu’à la frontière française. » et aussi : « tu ne me fais pas de problèmes ; j’ai des avocats, je suis connue. Sinon, je t’accuserais d’avoir volé un client« .

J’ai fini en pleine nature avec mes bagages. (…)
Une fille m’avait dit : « quand ils te mettent dehors, c’est pour mieux te récupérer après.« 
Quand on est dehors, on est tellement fragiles. De toute façon, ils se renseignent pour savoir si on a quelqu’un, si on est seule. Y retourner ? C’est terrible à dire, mais là-dedans, on ne s’occupe de rien. Quand on est mal, on préfère encore ça. (…)

Je n’ai plus confiance en moi. J’ai été détruite. J’ai été violée. Intérieurement et extérieurement. (…) je prends des anti-dépresseurs, j’ai l’impression de n’être bonne à rien, sauf à aguicher les hommes.

Publié dans Prostitution et Société numéro 134.

Une escort témoigne : « on n’est pas des femmes, on est des objets »

Notre 9e témoignage est celui d’une escort. L’ensemble des témoignages est réuni sur la page 30 jours, 30 témoignages. Je vous conseille également de voir l’audition de Rosen et Laurence à la Commission spéciale de l’Assemblée nationale.

« Nous n’avons pas le droit de prendre quelques kilos sans les voir de suite multiplier sur les forums Internet, pas le droit d’être malades sans nous faire insulter parce que nous ne sommes plus disponibles au moment pile où ces messieurs le désirent ; un objet ne tombe pas malade… »

« Les gens critiquent souvent les prostituées, parlant de leur job avec mépris et persuadés que c’est de « l’argent facile ». L’adjectif « facile » est faux, c’est peut-être de l’argent vite gagné, mais à quel prix ? Au prix du sacrifice de sa vie privée, de sa sexualité, de son amour-propre, de sa fierté, du respect de son corps. (…) Je suis fatiguée de cette vie et serais prête à tout pour rembourser tout l’argent que j’ai gagné et même plus, pour pouvoir arrêter, retrouver ma dignité et un vrai travail. Aucune somme ne peut panser nos plaies et nos souffrances, alors arrêtez de parler d’argent facile.

J’en arrive presque à me mépriser, à tel point qu’en dehors d’une prestation de services rémunérée, je suis dans l’incapacité d’accepter qu’un homme pose une main sur moi. La femme a été détruite au prix de l’escort.

Un job qui n’offre aucune sécurité de l’emploi, aucun avenir… Nous n’avons pas le droit de prendre quelques kilos sans les voir de suite multiplier sur les forums Internet [1], pas le droit d’être malades sans nous faire insulter parce que nous ne sommes plus disponibles au moment pile où ces messieurs le désirent ; un objet ne tombe pas malade… Nous devons êtres disponibles à toute heure du jour et de la nuit avec le sourire, week-ends et jours fériés.

Et vous pensez encore que c’est de l’argent facile ? Voilà ce que c’est que d’être prostituée. Si vous le souhaitez, je vous cède ma place… »

J’étais gérante d’hôtel. J’ai un bac +3, des études par correspondance pour un BTS et 18 ans de travail dans l’hôtellerie. J’ai travaillé à 13 ans, j’ai fait la plonge et travaillé au noir, j’ai toujours connu la démerde. L’hôtel que j’avais pris en gérance était voué au plantage, je m’en suis rendu compte après. Et puis il y a eu le braquage. J’ai été traumatisée : par le braquage mais peut-être encore plus par les accusations. La police m’a accusée d’avoir tout organisé moi-même. Le pire, c’est la façon dont les flics et le juge m’ont traitée. Ce n’était pas les 1500€ volés qui les intéressaient, c’était ma vie d’escort. J’ai pris 25 kilos. J’ai fait un travail psy, mais ce n’est pas fini. Je ne suis pas guérie.

Vers la fin de ma gérance, je n’avais plus de salaire. Je vivais entre les menaces de prud’hommes et les rappels d’Urssaf. Escort girl, à l’époque, ça n’existait pas pour moi. Je cherchais une solution de boulot. Un soir, à Zone interdite, sur M6, est passé un reportage sur les escorts. J’ai été sidérée. Les tarifs étaient complètement fous. Je me suis dit que c’était la solution. Je ne savais même pas que c’était possible, moi qui venais d’un milieu où on bossait 300 heures par mois. Mon souci, c’était de rentabiliser mon peu de temps libre pour faire un maximum d’argent puisque je travaillais toujours à l’hôtel.

Après l’émission, j’ai passé deux jours à fouiller sur Internet. J’ai trouvé un site, il suffisait de s’inscrire. Je ne savais pas où je mettais les pieds. J’ai foncé ; en général, je fais comme ça ; je réfléchis après. J’étais dans une situation d’urgence. Il fallait que je sauve ma boîte. Le pire, c’est que finalement j’ai fait ça pour l’Etat ; pour payer la TVA et les Urssaf.

Le site France Escort où je me suis inscrite est tombé depuis pour proxénétisme. Bêtement, parce qu’il avait son siège en France. Je payais 200€ pour trois mois, il fallait fournir des photos et il y avait un mois d’essai. Je payais une prestation de service. Je n’ai jamais reversé un sou de ce que je gagnais avec les clients. Il y avait une liste d’indésirables : les clients qui nous plantaient ou qui avaient des comportements malsains. Il y a d’autres sites où on paye beaucoup plus cher, 300 € par mois.

J’ai donc fait les photos et j’ai commencé à vivre avec deux téléphones portables. C’est dur de jongler. On passe son temps à mentir. J’avais un petit copain mais rien d’important. Un mec ça ne fait pas bouffer. Excusez moi d’être crue. Depuis que je suis gamine, j’ai toujours été dans la survie. J’ai été frappée, violée. Je sais qu’un mec, s’il sait que vous dépendez de lui, c’est foutu.

De toute façon, c’étaient beaucoup d’hommes mariés qui venaient me voir. Tous les mêmes. Des hypocrites, des menteurs. Je ne fais pas confiance. J’ai vécu une fois avec un homme. J’étais amoureuse. Mais je lui ai dit que je n’étais ni sa mère ni sa bonne. J’ai eu un mari du genre « quand est-ce qu’on mange ?« . Un mec, il faut que ça rapporte quelque chose. Moi, pardon, mais je suis toujours tombée sur des cons. Au bout de deux mois, mon ex-mari m’a annoncé qu’il avait 7000€ de découvert. J’ai fait un chèque.

Le dernier que j’ai rencontré, un ingénieur, m’a sauté dessus alors que je faisais un malaise. Bref, il m’a violée. Je ne vais pas déposer plainte, on va me rire au nez. Voilà les expériences que j’ai eues. Les mecs essaient de tirer leur coup et puis ils ne vous adressent plus la parole. J’aime encore mieux mes clients.

Les clients ? Ils n’acceptent jamais qu’on leur dise non. Ou c’est tout de suite les insultes. Ils en deviennent méchants. Mais eux vous plantent sans problème. Si on est escort, on doit tout accepter. Il y a des types hyper craignos qui appellent ; je leur dis si tu continues, je te balance aux flics.

Il y a tous ceux qui chipotent sur les prix. Et ceux qui vous traitent de grosse salope ou de sale pute. On est censée être à leur disposition. Il y a ceux qui appellent à 5h du matin. Moi, je les rappelle à 6h1/2 pour bien leur faire comprendre ce que ça fait. On n’est pas des femmes, on est des objets. En fait, ils nous considèrent pour la plupart avec mépris.

La première fois, je m’étais dit : si ça se passe mal, j’arrête. Et puis pas de bol, ça s’est bien passé. Quand même, j’étais complètement stressée. Le type m’a emmenée chez lui. Je me suis jetée sur le champagne, j’étais complètement pétée. En général, je vois les clients dans les hôtels ou chez eux. Je ne veux pas recevoir chez moi. C’est un viol de la vie privée. Aller à l’extérieur me permet de la préserver.

Certains clients s’arrangent pour vous avoir gratuitement. Ils vous rappellent pour vous réinviter au restau. Je me suis fait avoir, maintenant j’ai compris, c’est fini. Je ne voudrais pas me faire sauter pour un repas. Il y a les tarés, les cinglés, les débiles, etc… Une fois, je n’ai pas été très rassurée. De toute façon, quand je ne veux pas, je m’en vais. J’essaie toujours d’avoir ma voiture pas loin.

Ma pire expérience, c’est l’année que j’ai passée dans le sud. Je passais des annonces dans les gratuits en tant que masseuse. J’avais payé quelqu’un pour utiliser son numéro de siret [2] (pour 300 ou 500€ par mois, on y arrive). Je recevais 180 appels par jour. On se fait insulter. Certains vous tutoient d’emblée.
Je les casse : On se connaît ?
L’un, à qui j’avais demandé pourquoi il me tutoyait alors que nous ne nous connaissions pas, m’a répondu : Quand on se permet de faire la pute, on ne demande pas aux gens d’être polis.

Beaucoup ont des numéros masqués, surtout le week-end. Tout est bon à mentir, à tricher. Il y a ceux qui marchandent, qui mégotent. Je leur dis ça ne vous dérange pas de marchander une personne ? Aujourd’hui, mes relations avec les hommes ? Je n’ai plus aucune vie de femme. C’est impossible.

On ne tombe pas par hasard dans le monde à part des escorts. Nous partageons toutes une histoire presque semblable. Notre parcours révèle un ratage, une défaillance dans notre passé de petites filles dont on n’a pas respecté le corps. On saute le pas parce qu’on a souffert dans son enfance. Je suis suivie par un psy depuis l’âge de 13 ans.

Battue par mon père, écartelée entre des parents qui se déchirent, victime d’inceste, j’ai été mise dehors par ma mère le jour de mes 18 ans. J’ai trouvé mes affaires dans deux sacs poubelles. Je n’avais ni logement ni argent ; juste un petit copain violent.

Heureusement, j’avais les livres ; mon refuge. Et l’écriture. Écrire a toujours été ma bouée de sauvetage, ma thérapie. Je veux dénoncer l’hypocrisie. J’en ai assez qu’on nous juge comme des putes.

La différence entre l’escort et la prostituée, c’est que la première passe sa soirée avec un seul client. C’est une différence de classe. On n’invite pas au restaurant une prostituée de rue. Moi si. Mais à un moment, j’ai fait de l’abattage chez moi. Là, j’étais vraiment prostituée.

L’argent, c’est super dangereux. Avec 500€ par jour, on en garde moins qu’avec 2000€ par mois. Avec tout ce que j’ai gagné, pourquoi est-ce que j’en ai mis si peu de côté ? On a toutes le même problème ; on est tellement mal qu’on a besoin de compenser. On achète des trucs incroyables, on ne regarde plus les prix. Maintenant, je regarde et ça me fait du bien de revenir dans le réel. Ce monde là est trop dangereux. Le plus dur, c’est la peur du lendemain, l’insécurité.

Je me suis toujours forcée à arrêter au bout d’une certaine somme. Je savais que ce n’était pas ça la vie. J’étais complètement hors réalité. Et puis il y a le piège de l’alcool. Je buvais pas mal. Suite au braquage, je ne dormais plus. Je suis devenue alcoolique. J’ai réussi à arrêter petit à petit.

Je connais quelques escort-girls. Certaines m’ont contactée sur les forums Internet. En général, on est très seules et c’est un moyen de se sentir protégée. J’en connais trois ou quatre qui ont fait des études ; une autre, mise au trottoir à 16 ans par son mac, battue, qui a connu les drogues dures, et qui est dans une haine immense. Elle a racheté sa liberté et elle continue. Elle ne sait rien faire d’autre et a eu trois redressements fiscaux, ce qui fait qu’elle est complètement coincée.

Beaucoup de ces filles disent que c’est un super job. Elles se voilent la face, elles n’osent pas dire la vérité. Elles ont 30 ans. Et après, et leur avenir ? Et le trou dans leur CV ? Moi, quand j’arrive pour un entretien d’emploi, on me demande déjà des explications pour une année où je n’ai rien. C’était après mon agression, j’avais pris une année sabbatique.

Aujourd’hui je vis de l’escorting. J’ai passé un an chez le psy et perdu 18 kilos. J’ai même trouvé un boulot, j’étais prête à passer de 15.000€ à 1700€ nets par mois !

Et puis ça s’est très mal passé. J’ai tenu un mois et demi. Tous ces efforts pour en arriver là… Maintenant, mon but, c’est d’arrêter dans les deux ou trois ans, progressivement. Je vais avoir un entretien d’embauche, j’espère avoir un boulot dans trois mois. En ce moment, je fais une licence de droit, je voudrais devenir avocate et défendre les enfants.

[1] D’après notre témoin, les escortes dépensent beaucoup d’argent auprès de ces forums de discussion entre « clients », pour faire effacer les messages qui les dévalorisent. Sur les forums de « clients », un « florilège » été rassemblé : Paroles de prosti-tueurs. Attention, son contenu est choquant et peut blesser.

[2] Ce numéro d’inscription à la Chambre de commerce, exigé par la presse pour passer une petite annonce, permet d’avoir un statut légal de « masseuse »…